‹ Chants de la pluie et du soleilChapitre 18 sur 31 · FRANCE ET ITALIE · texte numérisé non relu

FRANCE ET ITALIE

Quand j'ai vu Florence et ses palais où sommeille tout un passé de luttes glorieuses, quand j'ai contemplé ces chefs-d'œuvre de l'art qui dans toutes les rues vous appellent à un rêve de beauté, mon être a tressailli et j'ai voulu m'écrier : « Je suis toscan ! Je suis toscan ! »

Si je suis né en France, mon âme dut prendre son vol au soleil un matin d'été, des hauteurs de Fiesole, au-dessus des belles ombres noires des cyprès, au-dessus de la vallée de l'Arno, qu'emplit le chant des cigales.

A moins qu'elle ne vienne de ces plaines où frissonnent les saules, où des vignes en guirlandes ploient sous le raisin, de ces plaines qui réjouirent le regard du Sodoma, du Corrège et du grand Léonard.

Peut-être est-elle une enfant de cette fertile Campanie que Cérés et le Dieu du vin protègent : peut-être est-elle née aux murmures de la mer amoureuse de Baïa.

Je sais seulement que vous faites partie d'un paysage familier vu en songe, ou connu autrefois, ô terres de lumière, monts d'azur dans la mer d'azur, campagnes où le crépuscule s'élève en grandes ombres majestueuses.

Italie, terre sainte pour ceux qu'un soir Virgile vint charmer de sa solennelle tristesse, pour ceux qui vécurent

aux siècles d'action et de beauté, Italie, j'ai envie de m'agenouiller et de baiser ton sol de souvenir !

Qui en te voyant maintenant dormir pourra croire que tu es morte ?

O dormeuse, lasse de chefs-d'œuvre, sommeillant parmi les monuments de gloire que tu donnas au monde, épuisée par tant de divines parturitions, repose-toi, va ! tu as bien gagné ton sommeil. Mais j'ai vu passer les clairons qui vont sonner ton réveil.

Comme, l'heure venue, tu bondiras hors de ton lit, prête pour de nouveaux labeurs et couronnée du diadème !

O dormeuse, n'as-tu pas été, même en ce siècle, une grande laborieuse, n'avons-nous pas vu s'unir la Fierté vénitienne, le Rire de Naples, l'Activité génoise, la Grâce milanaise, l'Esprit de Florence et cet orgueil romain lourd des couronnes que les siècles entassèrent sur son front ?

O âmes diverses de l'Italie, vous n'êtes aujourd'hui qu'une âme, car vous avez toutes un même amour : la Beauté.

Mais, Italie, berceau de mes songes, tu ne m'as pas élevé ; ma mère et ma nourrice, c'est France la douce, et je ne veux pas être ingrat envers elle, ni envers mes maîtres familiaux : Montaigne, le grand Montesquieu et La Fontaine, cet enfant aux malices souriantes.

Mon rêve d'amour grandit au milieu des jolies et voluptueuses filles de Fragonard, dans les parcs où Watteau sous de vastes ombrages fait s'avancer avec des révérences des jeunes femmes aux nuques blondes, aux robes amples et lumineuses.

Mon désir et ma pensée, c'est la France qui me les

donna; je serais incapable de vivre, si on me défendait de vivre en français.

Peuple de force, peuple de grâce, dont la langue est vaporeuse comme une belle vallée à l'aurore, dont les mots fuient et s'évanouissent comme la rivière entre les saules, cher génie de sourires et de claires pensées, quels seraient mon crime et ma folie, si j'osais te désavouer!

Il faut être un lourd buveur de bière d'outre-Rhin, disciple de Marx, un pesant socialiste serviteur du Ventre, pour renier la Patrie. Tout homme qui a une virilité, tout peuple qui n'est pas esclave sent un génie de feu palpiter en lui qui le pousse à dominer! Tout homme fier, tout peuple noble a un orgueil à nourrir et pour lui il se bat, et pour lui il veut vaincre. C'est dans cette lutte éternelle que se trouvent la gloire et la joie de l'humanité. Pour tant d'argent versé, tant de sang répandu, la Guerre donne la force, dispense la vie. La Guerre est la grande alcôve d'humiliation et d'orgueil où un peuple s'abaisse, où un peuple s'élève.

Que les Allemands désirent la gloire de l'Allemagne, c'est bien; moi je dois vouloir la France victorieuse.

Tous les peuples, chacun à leur tour, tiendront la tète du défilé.

O mon être, sois l'homme des premiers rangs ; ô patrie, sois celle que je vois conduire le char de triomphe.

N'avez-vous donc jamais songé à la mort, n'avez-vous pas songé au fourmillement des êtres et des choses pour n'avoir pas d'autre souci que votre petit bonheur de quelques années? Chaque seconde, des milliers d'individus expirent, chaque seconde la maladie vient étreindre des êtres.

Hommes, cherchez à être heureux, si vous voulez; législateurs, essayez de faire des heureux, mais si vous ne réussissez pas, ne maudissez point pour cela l'Univers.

Combien d'hommes ont pâti! Combien de peuples ont disparu! En vérité la vie d'un homme, la vie des hommes est peu de chose dans la splendeur éternelle de la Nature. Le monde aurait donc manqué son but, puisque l'individu, depuis des siècles, est sacrifié. Mais non, son but est bien autre.

Allez à Pestum, agenouillez-vous au Temple de Neptune, voyez les chefs-d'œuvre des siècles, pénétrez dans le rêve des sages.

Pour moi, j'ai appris les mots de vérité et je veux le crier à tous et jusque dans mon agonie : La Vie est Pensée ! La Vie est Beauté ! Que ces mots soient vos soutiens et vos guides durant la route.

Une note perdue n'est rien, mais un ensemble de notes, mais une succession d'accords, mais la symphonie d'un orchestre !

O hommes! vous n'êtes pas plus que le son qui s'envole des cordes d'une harpe; apprenez donc à ne point vous regarder isolément, mais dans un ensemble.

Qu'est-ce qu'une de vos petites actions que vous flétrissez du nom de vice ou que vous décorez du nom de vertu ?

Il n'y a de réelle beauté, de réelle bonté, de réelle vérité que celle qui oublie les apparences éphémères et confesse l'Eternel,

Aussi je renie dès à présent ma personnalité et je ne m'occuperai plus de celle des autres hommes : je ne crois qu'en celle du Monde.

Je ne veux pas être l'aveugle qui joue de la flûte au bout du pont, mais le violoniste conscient de l'orchestre.

On me croit plein de haine et je suis plein d'amour.

Que chacun fasse luire sa lumière, je l'aime, mais je veux voir une lumière.

Ma lumière, mon idée, voilà ma seule force. Et sa vie m'intéresse plus que la mienne.

Mon être fragile avec ses petites passions, ses petits soucis, comme je m'en raille, comme je m'en amuse! Je suis pour lui comme la servante qui dit à l'enfant d'une autre mère : Va, mon mignon, tu peux aller jouer; et s'il tombe sur la promenade et s'écorche les genoux, elle le gronde un peu par devoir, mais ne se gêne point pour rire de sa maladresse.

Car elle a un autre enfant qui est le sien, et de celui-là les moindres cris la font tressaillir et ses larmes l'attristent comme ses propres souffrances.

Ainsi le bonheur ou le malheur de l'être qui porte mon nom me sont indifférents comme ceux d'un étranger, mais la pensée que j'ai portée des mois, mais l'enfant d'une nuit douloureuse, oh! elle me tient au cœur.

Pour elle j'aurai l'amour et l'orgueil, et je la défendrai et je combattrai comme un lion ou comme un tigre.

Que des êtres ne viennent donc point en travers de ma route; j'ai la force et l'andace de la mère qui porte son enfant dans ses bras à travers la bataille.

— Ul

— Désir qui, tous les jours,

A toute heure.

Me jettes en croupe sur ton cheval.

Et m'emmènes, et m'emmènes

Vers l'Inconnu, \'ois comme je suis las ; mes reins sont brisés;

J'ai le vertige :

Arrête, arrête-toi.

— Oh! je veux t'emmener encore sur mon cheval.

Mon bon cheval.

Toujours inquiet! toujours ardent!

Et qui hennit au vent de mer; Il te fera passer par les plaines, par les forêts, Par tous les pays du monde.

— Désir I désir! Tu m'as conduit trop souvent

Dans les marécages, Et trop souvent j'ai roulé avec toi dans leurs vases. Combien de fois tu m'as souillé!

— Ne pense pas aux mauvais chemins

Où je te fis passer, Mais à l'ardeur, mais à la joie Que je porte et prodigue A mes compagnons :

Je suis le dieu, la vie du Monde ; Je suis le mouvement de la mer, Et le travail de la sève Et la lumière des astres.

Si je t'incline un moment sur les marécages C'est pour te donner l'illusion de la mort, De cette mort à laquelle tu aspires sans cesse, Et que tu achètes par tant de sueurs.

Ne t'inquiète pas, ne t'inquiète pas ; Mais étreins-moi pendant la course.

Car mon cheval est un cheval ailé :

Vois comme d'une fière élancée Il s'envole vers le ciel!

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