‹ Chants de la pluie et du soleilChapitre 19 sur 31 · LES MORTS SUCCESSIVES · texte numérisé non relu

LES MORTS SUCCESSIVES

Oh ! pourquoi mes yeux ne sont-ils comme ces bons chiens de chasse qui rapportent tout le gibier tué par leur maître, que ne sont-ils semblables à des geôliers qui ne laissent personne s'évader de la prison ?

Ces couchers de soleil, ces mille teintes grise, rose, pourpre, orange et ce ciel de douceur et les verdures fraîches que voile le soir, toutes ces merveilles s'écouleront donc comme un château de féerie en un instant !

Des nuages de gloire, des senteurs de la plaine, du bruit des cigales dans l'air chaud, et de ce baiser humide, et de ces beaux yeux qui me regardent fixement, rien ne resterat-\\ ? rien ?

Je voudrais percevoir toute la beauté, toutes les beautés et chaque scintillement de flot et toutes les odeurs et toutes les nuances ; et jalousement conserver en moi le trésor des choses ; mais je ne suis dans la vie immense qu'une petite glace volante, qu'une vaguette où se réfléchit pour une minute une parcelle d'Univers.

Je me réjouis pourtant des formes qui sont venues se mirer en moi. Tant d'images succèdent à tant d'images ! Je veux songer à celles qui viendront encore, je veux même penser aux miroirs futurs.

— Ul

C'est l'heure religieuse

Où l'ombre de la terre et la lumière du ciel sont si douces, Où les êtres s'anéantissent dans l'amour; Etreinte lente des choses par la Nuit, O mort du Soleil !

Mystère sacré que célébrèrent les cultes antiques, Auquel s'unissent les âmes pieuses, Quelle mélancolie rafraîchissante, A ces derniers reflets de la lumière sur l'herbe, Venait toucher le cœur des païens •

Au temps des églogucs virgiliennes, Et quelle prière humide des pleurs du désir S'envola des lèvres des anciens moines, Alors qu'au dessus des murs du vieux couvent Le ciel s'empourprait pour l'agonie du dieu Et que voyageaient les nuées légères !

Heure solennelle de la communion Où les âmes des vierges tressaillent !

Chacun vers la réparation de paix s'achemine : Vers le pain, vers le baiser, vers le sommeil.

C'est l'heure religieuse,

L'heure de l'amie Qui vient svelte et forte dans le soir,

Les joues en fleur Et les yeux pleins de douce lumière, Pour la tendre mort de l'étreinte.

— Culte simple de résignation et de soumission,

Qu'avec toutes choses Nos âmes entrent lentement dans l'immense abîme de la Nuit.

— Garde ta beauté, tendre amie dont l'élégante nonchalance m'est si douce.

Ne prête point l'oreille à ce tumulte de grotesques qui, n'étant d'aucun sexe, veulent des droits et des devoirs égaux pour l'homme et pour la femme.

La Beauté du monde est dans la variété et l'inégalité; sache-le bien : il n'y a rien d'égal, il n'y a rien de semblable.

Laisse ces êtres qui ne savent plus charmer essayer de dominer; laisse-les devenir docteur ou député, artiste ou savant : la force leur manque autant que la Grâce.

Parce qu'elles ont voulu se mettre en dehors de la nature, parce qu'elles n'ont pas senti la grandeur de la femme, qu'elles soient l'être incomplet qu'elles ont rêvé, qu'elles deviennent ce monstre : le bas bleu!

O souveraine, ô dominatrice, ô détsse!

Toi qui nous gouvernes Par la toute-puissance de ton sourire et de tes larmes, Et caches tes pouvoirs dans ton geste et ta caresse, Que je te sacre de ton nom glorieux : O Femme !

Crée ta beauté sans relâche, Trace autour de nous un cercle magique, Un cercle dont nous ne puissions jamais sortir ; Sois l'ouvrière de ta grâce et de ta séduction, Pour que nous t'adorions toujours : O Femme !

Je vois les tentures de l'Histoire

Qui s'écartent brusquement :

Sur le lit immense où tu es couchée, O Douce! de tes petites mains mignonnes

S'échappent Des lois, des guerres et des révolutions.

Laisse aux hommes le soin d'agir,

Et nous exécuterons Tout ce que ta beauté nous ordonne !

Mais que ta voix s'élève seulement pour chanter : Tes yeux sont nos inspirateurs, Non tes paroles.

Corps superbe que j'adore.

Fait avec ses courbes délicieuses

Pour la caresse et le baiser

Et pour que notre imagination s'y attarde

Comme dans un jardin sans issue!

Redresse-toi fier et impudique !

Déchire ces linceuls dont t'enveloppèrent

Des siècles de folie.

Ofïre à tous les lèvres de ton sexe Pour que nous venions y puiser La joie avec l'oubli.

Crie sans crainte ton amour au ciel Et pâme-toi au milieu de nos caresses Montre- toi toute Que nous rassassions notre regard de ta beauté,

Montre-nous tout, ô femme!

Tes bras de neige et tes épaules onduleuses Et tes seins impérieux, Et tes hanches vastes, Et ta chevelure comme une bannière !

Et si un jour quelque misérable S'approche de toi pour t'insulter, Montre-lui le ventre et le sexe sacré,

Le sexe créateur !

Et qu'il recule comme un sacrilège Pour avoir blasphémé l'autel,

O mère! O sainte!

O Femme! ta gloire est là sous ta robe, Ta gloire que nous proclamerons un jour Avec l'encens et les trompettes de triomphe,

Et une ferveur religieuse; Laisse les lunettes de docteur et la poussière des in-quartos, Et n'abandonne pas ton sceptre et ton diadème :

La Beauté! La Maternité!

Page 1