LE CHEVRIER
Sur l'âme simple du chcvrier Les heures du jour et de la nuit,
Sans l'effleurer, passent doucement ; Vienne l'Été aux lèvres aimées d'Apollon
Et des Grâces souriantes, Vienne l'Été avec sa corbeille :
— Sois bienvenue, dit-il, porteuse de joie, porteuse de roses ! Et si l'Hiver s'en vient, cheminant lent et silencieux A travers la vaste plaine, Il le salue aussi d'une bonne parole : — Tu arrives à ton heure, sois bienvenu, O Père des longfs sommeils.
L'âme simple du chevrier Se réjouit parmi ses chèvres barbues ; Il est le confident de leurs caprices.
Il les regarde dévaster la haie, Ou tranquillement rêver l'une contre l'autre dans le sentier plein d'herbe, jl
Quand le troupeau est renfermé dans l'étable, Et que du ciel noir la Nuit descend d'un vol rapide Sur le royaume immense de la neige, Seul devant le feu odorant des pins, Il songe aux mois vert et or de l'été.
Il songe surtout à ce jour Où, à un ami ayant confié son troupeau, Il se dirigea vers celte ville Dont on lui avait conté mille merveilles
Le soir était de soleil et de brumes d'or Quand, du chemin qui contourne la montagne, Il aperçut la ville au milieu de la vallée.
L'ombre l'emplissait déjà d'une solennelle tristesse, Les hauts sapins descendaient les revers de la montagne Et y mettaient une forêt de ténèbres ; Mais en face les monts br.llaient encore. Et les nuages en passant y laissaient traîner leurs ailes sombres Au loin, des monts et des monts s'étageaient à l'infini. Vêtus d'azur et de bleu pâle, Ou couronnés d'une neige éblouissante.
Les petits toits se groupaient au milieu de la vallée. Comme les moutons peureux qui rentrent à l'étable; Nulle rumeur ne parvenait au chevrier : Sans les fumées bleues qui s'élevaient des cheminées, On eût dit que la ville était morte.
On lui avait énuméré les splendeurs de cette cité Où étaient rassemblées tant d'existences, Mais à la. vue de ces maisonnettes au milieu des montagnes
Il fut plein de mépris.
Et puis il craignait de montrer sa personne à des étrangers, Jaloux de son orgueilleuse solitude.
Il pensa à ses chèvres délaissées, A son chien dont le long poil venait cacher les yeux;
Il pensa aussi à son foyer désert Où l'on n'entendait point le chant d'une douce voix Ni les gais piaillements d'une marmaille.
— Je suis heureux, je suis heureux, songeait-il, Et je ne désirerais rien Que d'avoir au foyer une amie Comme la ménagère de Pierre-Jean.
Il ne regarda plus les maisons ni les clochers Et reprit la route qu'il avait suivie le matin ;
Déjà l'ombre enveloppait les monts
Et les pics se teignaient de rose.
11 marcha, il marcha, mais la nuit et le froid Vinrent le trouver au milieu de la route. Et comme il passait devant une maison aux claires fenêtres. Illuminées par un grand feu, En lui s'éleva une voix Qui lui disait d'entrer.
II frappe, on lui ouvre, et sur ses paroles, Voici qu'auprès du foyer Une vieille femme et une jeune fille l'invitent à prendre place
Qu'il soit le bienvenu à l'heure du dîner ! Qu'il goûte à la soupe fumante dans l'assiette à- fleurs !
Avec la soupe ils mangèrent l'amitié Et s'épanchèrent en souvenirs et en récits. Chaque parole nouvelle les liait plus étroitement,
Et de son vol triste et souriant
Le Passé planait sur leur causerie.
Le chevrier aimait la voix de la vieille femme. Mais il lui semblait, quand elle parlait, Entendre une autre voix :
C'était celle de la jeune fille aux yeux clairs, Aux yeux joyeux; Comme il l'eût aimée, si elle lui avait dit : Je t'aime
Elle allait et venait dans la maison, Promenant partout sa robe Que l'on devinait bien fournie de chair jeune et savoureuse, Que l'on voyait accuser les formes belles d'un corps robuste; Elle allait et venait, mettant tout en place.
Et, — peut-être pour cacher son trouble, — Faisait grand tapage.
Quand elle rencontrait le regard du chevrier,
Aussitôt elle baissait les yeux, Mais ses lèvres ébauchaient un sourire.
Cette nuit- là, sous le toit de son hôtesse, Tout près du lit de la jeune fille,
Le chevrier coucha, mais il ne dormit point: Il regardait briller dans les ténèbres
L'image charmante qui ne devait plus le quitter.
Oh ! quand il fallut partir le matin, Comme il attacha son regard sur elle, Pour l'emporter dans son rêve !
Comme il lui serra la main Pour la brûler de son amour !
L'enfant avait ses yeux clairs et riait doucement au matin. Elle ne sut point dire au revoir comme la vieille,
Elle ne fit point de geste d'adieu,
Mais quand, une fois sur le chemin,
11 se retourna vers la maison, La jeune fille était encore sur le seuil de la pf.»rte
Et le regardait s'éloigner.
De retour chez lui le chevrier Ne vit ni ami, ni chien^ ni troupeau, Mais seulement les yeux clairs de la jeune Hlle. Le soir même il serait retourné la voir. S'il n'avait eu, avec l'amour, la peur de son désir. Il craignait qu'elle le méprisât.
Et tout le jour il se désespérait A cause de la lâcheté de sa passion.
Enfin, en une aube de fraîche lumière, Lorsque les brumes matinales Comme d'une ceinture de plumes de cygne Entouraient la montagne, Il s'achemina vers la maison de l'amie, Espérant peut-être entendre d'elle Une parole de tendresse.
Il marcha de longues heures sans fatigue;
11 marcha sans rien regarder Que la douce image au fond de son âme.
11 arrive ! 11 arrive ! Son cœur bat bien fort Lorsqu'il frappe à la porte, Mais il a beau frapper et appeler, Cette fois-là nul ne lui ouvrit.
11 revint chaque jour Durant une semaine, Espérant voir s'ouvrir La porte de son bonheur.
Enfin un casseur de pierres qui l'avait déjà remarqué. Lui cria du chemin:
— Que cherchez- vous ? Depuis longtemps Cette maison n'est plus habitée.
Les gens qui vivaient là sont jiartis, Ils ont quitté le pays, Nul ne sait où ils sont allés.
A ces mots le chevrier regarda l'homme qui lui parlait,
Et devint pâle ; Il sentit ses genoux fléchir et tout son corps trembler, Mais il ne dit rien; Et les jambes molles, privé de force, Sans penser à rien il s'en retourna chez lui.
En entrant, il se jette sur son grabat; Il pleura et pleura toutes ses larmes ; Son chien regardait ses yeux rouges Et s'attristait avec son maître.
Il pleura des m DIS et d25 mois; Il ne s'occupait plus de ses chèvres; On le voyait se frapper la tête contre les arbres, Animé d'un çrrand désir de mort.
Maintenant le fer de la douleur s'est émoussé, Laissant seulement son âme meurtrie
D'une tranquilletristesse.
— Maintenant, dit-il, que viennent les jours
Du printemps et de l'automne, Je n'attends plus rien et reste calme.
Puisque déjà j'ai bu en une fois
Toute l'amertume de la vie, Mais tant que je pourrai me souvenir, J'aurai des heures qui me seront douces.
Au coin du feu, les soirs d'hiver, L'été, par les chemins d'ombre verte
Et devant les monts, Je songe à Celle que je vis une fois Et qui m'a pris mon coeur pour toujours.