SAINT FRANÇOIS D'ASSISE ET LA FÉE
Pour obéira un ordre du Ciel, Saint François dut quitter ses chères grottes de la Verna. — Douce nuit de verdure au-dessus de sa tête, ombre fraîche des rochers parmi lesquels s'épanouissaient, comme des fleurs de pureté, des sureaux éblouissants de blancheur, de quel regret se sentit blessé son cœur quand il fallut vous abandonner ! Il délaissait ces ténèbres d'amour où se reniant lui-même, tout son être s'abîmait dans la contemplation de son Dieu; il allait vers le jour et les visions terrestres, afin d'enlever une âme aux maléfiques influences qui légaraient.
Une Fée habitait un vaste château du voisinage. Soumise aux esprits de destruction et de méchanceté, elle était, disait-on, adonnée à des œuvres sacrilèges et martyrisait, on ne sait en quel but, ces animaux auxquels François témoignait tant de tendresse. Mais sa haine poursuivait aussi les hommes. Nul ne pouvait voir ce corps onduleux et fort, ni contempler ces yeux où dormaient toutes les beautés de la terre, sans être brûlé d'un amour d'autant plus funeste qu'elle restait insensible. Elle paraissait avoir hérité des héroïnes du passé toutes leurs grâces : ayant l'audace et la splendeur d'Hélène, le charme lascif et la cruauté d'Hérodiade; selon les heures, vierge pudique ou obscène courtisane.
Quelque peine qu'éprouvât François à se rendre chez la Fée, il n'hésita point, car il s'agissait d'augmenter le nombre des serviteurs de Dieu.
Après une nuit de prière et de paisible sommeil, comme le jour commençait à poindre, François s'était éveillé et il s'était aussitôt préparé à partir.
Dès qu'il eut franchi le seuil du couvent et quitté cette nuit des cavernes où le Seigneur lui apparaissait, il fut comme ébloui par la douce clarté du crépuscule.
Au loin les monts bleus étageaient leurs masses obscures, les moissons étaient encore couvertes d'une ombre pâle, d'épais nuages blancs demeuraient suspendus au-dessus de la vallée, mais les oiseaux chantaient déjà dans l'air frais du matin.
François acclama la lumière naissante et l'astre endormi à l'horizon dans un fleuve de sang; il sourit à la rosée de l'herbe et aux verdures humides, puis dit adieu à la Verna, sombre en ce moment avec sa forêt de sapins et de hêtres. Sa frayeur s'était enfuie comme la nuit, il ne redoutait plus la Fée, toute son âme s'épanouitsait.
11 suivait le sentier pierreux, s'avançant parmi les rocs énormes que la tempête avait roulés ça et là, et sa marche était pleine de joie, car il ne se sentait pas seul- Mais voicij comme il passe devant de massifs châtaigniers au lourd feuillage, une jeune femme vêtue de blanc qui lui fait un signe: c'est la Fée. Elle a deviné sa venue et, courtoise, est allée au devant de lui.
François aperçoit des boucles blondes, des lèvres fraîches et souriantes; il baisse vivement les yeux et, très troublé, s'avance vers la jeune femme.
— Doux ami, dit la Fée, pourquoi ne me regardes-tu
pas ?
— Ah ! madame, répond le saint, c'est que vous êtes belle, et je craindrais d'oublier pour vous mon Sauveur.
*— Mais, doux ami, pourquoi regardais-tu tout à l'heure le ciel, et les arbres, et ces montagnes lointaines? Tu devais craindre aussi que la vue de tant de merveilles troublât ta mystique contemplation.
— Madame, dans le ciel, dans les arbres et sur les monts, je voyais Dieu, tandis qu'en vous, hélas ! réside le Malin, fort de tous ses artifices.
La Fée part d'un grand éclat de rire qui consterne François.
— Doux ami, si tu me trouves belle, c'est que Dieu est en moi. Dieu est dans toute beauté, dans tout ce qui remplit de bonheur une âme humaine, dans tout ce qui satisfait le corps de l'homme sain et l'intelligence du sage.
— Je sais, dit François, que vous avez le don de déguiser à merveille l'erreur et le mensonge, mais, avec l'aide de Dieu, j'échapperai à vos ruses. Touché de compassion pour l'état de votre âme. je viens justement, au nom du divin Crucifié, essayer de chasser la haine de votre cœur et vous rendre digne du bonheur céleste.
A ces paroles, une tristesse voile le visage delà Fée.
— Je n'ai pas le droit, réplique-t-elle, d'aspirer au bonheur céleste. Je suis comme toi, doux ami : un être de quelques années.
— Il est vrai, répond le saint, que nous ne demeurerons pas longtemps sur la terre, mais nous ressusciterons pour une vie plus glorieuse, du moins ceux d'entre nous qui
auront suivi la loi d'amour que Jésus est venu apporter aux hommes, — ceux qui auront renoncé aux vaines richesses de ce monde.
— François, sans le savoir, tu t'enivres de songes superbes 1 Tu donnes ta vie à conduire à l'orgueil qui la pousse vers des sommets inaccessibles et lui assigne un but illusoire. Soyons plutôt fidèles aux instincts qui chantent en nous : nous serons fidèles à la Nature. Acceptons les heures avec toutes leurs tempêtes, et quand, au soir des difficiles journées, le soleil rit sur la colline, ne détournons pas les veux, car la douceur de ce rayon, c'est peut-être toute notre récompense.
— Je m'afflige, madame, à cause du Seigneur que vous insultez par vos discours, à cause aussi de votre conversion dont, — si j'avais moins de foi, — je pourrais désespérer. Je vois bien, hélas! qu'il me faudra plus d'un jour pour vous ramener à la vertu; je voudrais cependant, sinon changer votre cœur, du moins l'émouvoir de compassion pour les victimes que vous avez faites. Il y a quelques jours encore, deux jeunes gens se sont battus pour vous; deux princes jeunes et courageux, destinés à une noble existence, unis jusque-là par une profonde amitié. On a trouvé l'un couvert de sang à la porte du château familial et il a expiré quelques instants après. Quant à l'autre, il traîne une vie si malheureuse qu'il vaudrait mieux pour lui qu'il fût mort. Son père, tout en larmes, est venu me prier de dissiper la dangereuse illusion qui obscurcit son âme. Je m'adresse donc à vous qui êtes l'unique cause de son mal : brisez le charme qui enchaîne à vous cet enfant.
— Ah! il n'y a ni charme ni magie. Je ne suis qu'une pauvre femme! Mais la Nature m'a faite, sans que j'y puisse
rien, un instrument de mort. J'ai vu des villes incendiées, j'ai vu l'horreur des champs de bataille jonchés de cadavres et des villages en ruines, parce que mes amants, afin de me rendre plus heureuse,, tyrannisaient leurs peuples... Je ne puis pourtant pas me détruire, meurtrir ma chair, me raser la tête et crever ces yeux qui enflamment les hommes !
— Si, ma sœur, vous devez vous sacrifier pour secourir vos semblables.
— Mais je ne ?uis pas toujours malfaisante. Comme les fleuves qui inondent et fertilisent, si je ruine, en même temps je relève et glorifie. Que d'êtres ternes et lasçés ont senti, près de moi, tressaillir en eux une âme nouvelle! De combien d'images de beauté ai-je enrichi le monde! Si les strophes des poètes s'envolent riantes et musicales, si le marbre prend des formes divines, si des hymnes s'élèvent dans les vastes nefs, si une immense activité met les villes en rumeur et développe toutes les énergies humaines, n'estce pas parce que je suis là pour féconder les esprits et consoler les cœurs, pour endormir, caresser et illuminer! On accuse ma stérilité : on ne pense pas que je suis belle et on oublie tout ce qu'à créé mon regard. Le monde ne peut se passer de moi. Que serait le printemps sans mon sourire?
— Ma sœur, votre égoïsme et votre orgueil sont si abominables qu'ils m'arracheraient des malédictions. Vous attribuez à une pauvre créature mortelle ce qui n'est dii qu'à Dieu, Ma sœur, sachez-le : vous n'êtes qu'une main que Quelqu'un mène.
— Doux ami! Tu viens de dire la vérité, et c'est parce que ma main n'est point libre que je ne me déteste point.
— Ma sœur! ma sœur! Si vous acceptez ma parole, si vous n'êtes pas aussi éloignée de la bonne route que je le pensais, oh! humiliez votre chair de pécheresse; que les orties déchirent votre corps ; c'est à force de souffrances que vous sentirez la joie du saint amour.
— Mon ami, je ne meurtrirai pas mon corps, car j'ai à préserver sa beauté.
— Hélas! j'espérais en vain vous convertir. Vous voyez que votre vie est funeste et vous ne voulez pas la changer! Ils ne m'avaient donc pas trompé, ceux qui vous appelaient l'ennemie de tous les êtres et racontaient (|ue vous assouvissiez votre haine, même sur dinnocents animaux.
— J'ai tué, il est vrai, mais ce n'est ni par haine, ni par cruauté. Je cherchais les secrets de la vie. Ne suis-je pas la Fée? Il me fallait créer, et tu le sais bien, que l'on ne crée qu'en détruisant.
— Ah ! vous êtes l'esclave du démon ! Vous êtes à jamais fermée aux pures extases de l'Amour.
— Doux ami î doux ami ! L'Amour embrase mon âme comme la tienne, mais si tu t'effaces devant les créatures, je dois, au nom même de cet Amour, préserver ma personnalité. Ne crois pas pour cela que je sois égoïste. A ma beauté, à ma pensée en qui Dieu rayonne, j'ai sacrifié mes jours. Que suis-je moi-même? Le brin dherbe où brille la rosée, le flot aux mille rayonnements ! Pensée d'une vie qui ne m'appartient pas et que dirige une volonté supérieure. Des âmes viennent rire, viennent mourir en moi ; des êtres viennent grossir ma vie de la leur : c'est qu'elle a besoin elle-même d"être riche pour se prodiguer à toutes. La tâche et les fonctions des êtres ne sont pas semblables. Les uns sont seulement de petites bouches enfantines, allé-
rées de lait, d'autres sont comme des mères qui doivent manger pour leur enfant. Mais sais-tu quelle lassitude m'accable de rester toujours moi-même quand je voudrais si bien, comme toi, m'oublier et m'anéantir !
Tandis qu'ils parlaient, les grands brasiers rouges à l'horizon s'étaient éteints ; le ciel resplendissait d'un bleu pur et le soleil montait, épandant partout une chaude lu mière.
François s'agenouilla, chantant la gloire de Dieu qui visite et illumine toutes les choses de la terre. La Fée était partie, mais comme elle passait devant une fontaine, elle ouvrit son manteau, dénoua sa longue chevelure et elle se mirait dans l'onde claire.