LE CANTIQUE DE L'ESCLAVE
Une Femme ou un Désir, je ne sais ; mais certainement un tyran farouche et implacable gouverne mon être et ma vie.
De son poids énorme il charge mes épaules,
Et, sans égard pour les gouttes de sueur qui perlent sur mon front,
De sa verge rouge de mon sang il active ma marche.
Par les chemins rocailleux ou les grand'routes brûlées de soleil.
Par les fourrés d'épines ou les sentiers glissants des monts,
Matin et soir il me conduit, en me fouettant et m'insultant comme un vieux cheval rétif ;
Et pourtant ni aux coups, ni aux outrages je ne fais attention,
Et je ne me préoccupe ni de la fatigue, ni du chemin,
Mais je lève mon regard sur lui,
Et les yeux du tyran me sont "une source fraîche et un ciel.
Une barrière de glycine et de chèvrefeuille ,
Un espalier feuillu où pendent les pêches savoureuses que je mords avidement,
Mais un espalier, une barrière, ton étreinte, le cruel délice de ton baiser qui nous enivre et nous étouffe.
Je rêve du ciel et de la mer.
C'est le soir; le soleil a des somptuosités magnifiques;
A pleins flots l'Océan roule rubis et pierreries ;
Et les grands nuages violets courent vers l'Est, précédés de la fine et légère troupe des nuées, comme des armées en déroute et des choeurs dansants de nymphes en robe de neige.
Je rêve du ciel et de la mer.
Les ailes blanches planent.
Et des nefs, toutes voiles dehors, fendent la vague.
Quelle belle hardiesse !
Comme elles voguent, sereines, sans crainte du flot ni du vent.
Elles vont ; elles vont
Vers les pays au loin, vers les pays des bois odorants, des fleurs larges, où la vie pour l'homme est un sommeil aux lumineuses visions.
Elles vont, elles vont...
Et moi je suis immobile ; et tu me serres encore contre ton sein comme si tu craignais de me perdre, de me voir partir.
Ah! quelle prison m'est ton alcôve, avec son plafond bas, où sur un ciel de nuages folâtrent de petits culs d'amours, avec ses tentures fermées pour plus de mystère...
Belle, belle, le soleil resplendit au dehors, le soleil qui ranime la volonté, le soleil qui crée les hommes d'action et les poètes.
Des vaisseaux partent, des vaisseaux partent pour les terres lointaines...
Je rêve du ciel et de la mer.
Puisque le soir vient triste et doux sur les choses Et nous avertit de la fuite et de la vanité de notre être, Par un simulacre de suicide renonçons dès maintenant
A notre personnalité, à la vie.
L'ombre de l'alcôve, comme une tomba discrète, L'ombre de l'alcôve nous invite à nous unir, Et voici que nous nous joignons Pour quelle étreinte !
Notre âme se fond, s'anéantit dans un baiser ; La Ville et la foule et les mille rumeurs S'apaisent :
Chère, voici que descend sur nous Comme l'ombre exquise de la Mort
Le Printemps blanc et vert du beau jardin, le Printemps des pommiers fleuris et des jeunes verdures m'a vaincu. ,
Mon être s'éparpille; mon être devient la feuille de l'arbre, le chant de l'oiseau, le brin d'herbe ensoleillé, le nuage qui court.
Pensées douloureuses, raisonnements qui n'aboutissent pas, tout s'efface devant le sourire de la Nature.
J'ai la joie animale de l'homme qui se soumet au principe divin; j'accepte l'impersonnalité ; je me résigne à la mort.
Bonheur de la fleur, bonheur du chien aux yeux aimants, bonheur de tous les êtres qui ne vivent que par l'instinct, tu es désormais mien.
Mais j'entends le bruit d'une barrière qui s'ouvre: svelte dans sa robe noire, la chevelure auréolée d'or, et ses yeux de volupté mystérieuse, l'Aimée paraît et me rend mon âme : — pour souffrir, — pour jouir.
Ouvrez les fenêtres ! Ouvrez les fenêtres ! Il y a trop d'ombre et pas assez d'air ici. Vous vous êtes assez masturbés dans les coins.
Ouvrez les fenêtres ! Dehors des foules d'hommes passent ; il y a des Européens, il y a aussi des Noirs aux lèvres lippues et des Chinois aux robes multicolores.
Entendez -vous la voix de la mer et le vent qui agite les hautes cimes et tout le bruit des grandes villes ?
Il y a des jeunes femmes qui rient et babillent auprès des fontaines ; elles tordent leur longue chevelure blonde ; comme la lumière se joue sur leur croupe et sur leurs épaules 1
Il y a toute une armée de mâtures dans les ports et l'on charge et l'on décharge les nefs de tous les produits du monde ; le ciel est noir de la fumée des vaisseaux.
Il y a de vastes temples emplis de livres où habite la pensée des siècles.
Restez dans vos cabanons, si vous voulez, moi j'irai par les routes illuminées de soleil et je me lèverai dès l'aurore et je marcherai longtemps la nuit.
Je veux me réjouir de tous ces sexes riants : que ma bouche baise toutes les bouches féminines, que mes mains et mes yeux connaissent tant de jolies formes !
Mon regard sera plein des combats de nuages et de flots et de la féerie des cultures aux mille nuances et de l'agitation des foules bigarrées.
Mon esprit s'égarera parmi les hommes, les animaux et les plantes et j'entrerai aussi dans les vastes bibliothèques, afin de posséder l'âme des peuples.
Car je veux avoir à mon lit de mort ma conscience en guise de prêtre, qui me bénisse et me parle ainsi :
— Tu avais un esprit et un corps, et tu en as usé comme tu devais, car tu as pensé et tu as agi juqu'à ce que tu fusses brisé : va donc en paix dans la terre maternelle !
Alors, je rendrai doucement mon dernier souffle.
O Terre féconde, ô Ciel infini !
Es-tu digne de la Mer ?
As-tu une chevelure comme un diadème et comme une toison ? Les seins aux pointes impérieuses et braves, La taille faite pour l'étreinte, Et des hanches énormes qui se raillent de la vague ? Mets-toi nue sous le soleil, Dresse-toi parmi l'écume et sous le ciel en feu . Viens radieuse, voluptueuse, orgueilleuse ; Car tu as une mission : être belle et charmer ; Mais si tu la remplis, Tu as aussi un sacre parmi les hommes. Viens donc toute fière de tes hanches nues, De ton corps de femme féconde,
Au-devant du flot, Sous la caresse du clair soleil Qui illumine ton impudeur.
Si les villes de vieillards te maudissent, La jeune Nature acclamera ta beauté.
— iy —