LES LOUANGES DE DOUCE
Cher babil, chers sourires,
Chère gaieté de la jeune femme,
Qui, par les bons et les mauvais jours, Brilles comme un soleil qui ne se coucherait jamais, Chantes comme le chant continu de l'oiseau au fond du val,
Ah ! tu es vraiment le plus beau sermon, Le meilleur prône :
Tu nous enseignes à cueillir l'heure qui s'offre,
A toucher le bonheur qui nous est échu, Sans plus penser à notre orgueil et au lendemain.
Cher corps d'amante qui frémis de plaisir. Cher corps d'enfant qui te donnes sans savoir, Ou te laisses prendre Comme le fruit et la fleur, Tu es bien selon le vœu de Nature :
Que tout s'unisse, que tout se mêle Dans le baiser.
Je ne sais pas les religions, je ne sais pas les codes :
Je ne connais que le Soleil qui fait étinceler l'herbe et les eaux
Je n'ai reçu de conseil que des animaux et des arbres :
Et c'est pourquoi j'aime et loue
La radieuse nudité de Douce.
Joyeux et tristes, Oisifs et laborieux, Venez, accourez vers Douce :
Son corps est le pain béni que l'on partage entre tous, Où chacun trouve la saveur qu'il aime.
Cher corps délicat et robuste, Comment louerais-je ta beauté !
J'ai tes yeux pour que ma pensée voyage et s'exalte parmi les choses.
J'ai tes cheveux comme un voile sur les chagrins, Ta bouche pour te donner avec mon souffle une personnalité trop pesante , Tes seins, tes fesses, comme des oasis de fraîcheur, Tes cuisses pour m'enserrer dans une charmante paresse,
— Cher corps où s'oublient les luttes et les peines, Où l'on meurt pour renaître ensuite plus viril et plus fort !
Chère aimée, tu n'as point à envier les lourdes matrones, Nia souhaiter d'être une doctoresse pédante, Un bas-bleu ou une de ces demoiselles Qui peignent sur toile et sur porcelaine Des serins avec des pissenlits ;
Chère aimée, lève bien haut la tête, Toi qui inspires l'artiste, Artiste toi-même, qui sais les gestes de séduction
Et les robes merveilleuses Et fais de ton corps un chef d'œuvre toujours nouveau ; Chère aimée, lève bien haut la tête, O refuge de toutes les douleurs : .
Ma Consolation, ma Charité,
Depuis cent ans que le monde cultive la tristesse comme son plus magnifique jardin, et qu'il se divertit à pleurer, dites-moi, ne sent-il point quelque fatigue ?
On a élevé les hommes pour la mélancolie, et ils ont arboré le chagrin avec orgueil, et ils ont mis des violettes de douleur à leur boutonnière.
Ah ! quand me délivrera-t-on de ces visages de petites filles fouettées, de ces affreux pleurnicheurs qui se croient géniaux parce qu'ils sont experts dans l'art du désespoir.
Ils sont fiers de n'avoir point de virilité, et dédaigneux des choses terrestres, se faisant des pâleurs mystiques, ils étendent la main vers le ciel avec hypocrisie, en s'écriant : « Dieu ! que ne puis-je l'atteindre ! »
Mais je veux, afin de leur faire honte, élever la statue de l'Homme idéal : je la poserai sur les places publiques, pour que tous puissent la voir, pour que tous viennent l'admirer.
Vraiment Celui-là n'a point les yeux rouges, mais il sait rire et marcher ; il subjugue les hommes par son cerveau ou ses muscles, et les femmes, par son priape.
Il s'est dit tout d'abord : je veux être le Maître, et ce désir est son laurier; même quand il tombe, même quand il est vaincu, il ne perd point sa couronne.
Car l'Humanité, ce n'est point l'eau croupissante des marécages, mais comme la lutte violente des flots une nuit de tempête, et on se joint, et on bataille, et on frappe sans, se voir — et cela pour la Beauté!
Le troupeau socialiste aura beau ouvrir des yeux ahuris et cette vieille dame de protestantisme parler de sels et d'évanouissement, l'Humanité n'arrêtera point sa marche, ses ruts ni son combat.
Mais l'Homme idéal ne lutte point pour lui, ne songe pas à ses blessures, il ne s'occupe point de ramasser les morts, il ne s'émeut point aux cris des blessés, mais il s'en va droit vers la mêlée, vers le drapeau qu'on menace.
Ce beau drapeau de rHumanité,'cette loque aux mots de lumière qu'on se passe de main en main, il veut à son tour le défendre et faire flotter sa gloire, jusqu'à ce qu'il tombe, jusqu'à ce qu'un héros le remplace et vienne arracher l'étendard à son agonie.