L'ABBÉ CAMILLE ROY
Sois pour moi ce censeur qui dans ma pâle strophe Réprimande l’adverbe et raille l’apostrophe,
Fasse maccher plus vite un vers rude et pesant Comme le lourd sabot que traine un paysan ; Surtout, sois sans merci pour la traître cheville Qui se glisse partout, se croit de la famille,
Et dont le rôle est de rassembler au hasard
Des vers sans liaison et composés sans art.
A ce travail ardu, mon cher, sois inflexible.
Aux traits de ton esprit sache donner pour cible
L'hémistiche boîteux, les fautes de français.
Ma Muse est l’accusée, or fais-lui son procès.
Oui, sans pitié contre elle accumule les preuves : Barbarismes rusés, fautes vieilles ou neuves ; Glane partout sans peur, complète le dossier,
Puis jette un froid regard sur cet amas grossier
D'où mon rêve crut voir, ô chimère cruelle !
Ma strophe s’élancer harmonieuse et belle.
Ramène désormais au sentier du bon sens
L'idée echevelée et les vers languissants ;
Que ma phrase incorrecte aille encore à l’école, Que le pied soit moins lourd et la rime moins folle. Enfin, que sans merci ton regard vigilant Ne laisse rien à dire au lecteur clairvoyant. Oh ! je ne prétends pas, mon cher, être poète : Je chante pour tromper l'ennui de ma retraite, Et malgré moi, le soir, quand je suis seul, sans bruit Le poème s’ébauche et le vers se construit.
Pendant que les amis vont, avides de gloire, S'abreuver dans les flots grondants, moi je vais boire A l’antique fontaine où filles et garçons
Venaient plonger leur urne et mouiller
leurs chansons.
Je chante encor ; mais toi, mon cher, que fait ta lyre ? Où donc s’en est allé cet immortel délire,
Ce feu sacré que Dieu souffle sur les mortels ?
Le Seigneur que tu sers chaque jour aux autels T'aurait-il défendu de laisser dans un rêve
Folâtrer ton esprit ? Non, cher ami, fais trève
Au moins pour ur. instant à tes travaux sacrés ;
Daigne tourner les yeux vers les monts empourprés,
Vers les ravins noyés d'ombres ou de lumières ;
Salue encor d’un chant le soleil des bruyères ;
Crsse de promener un œil indifférent
Sur ce monde à la fois si petit et si grand.
Dieu te pardonnera, poète, sans nul doute
De t'arrêter parfois tout pensif sur la route, Et d'écouter, ravi, les mille bruits divers
ùt de mêler ta note au chant de l’univers.
Alors ayant rempli tes devoirs de poëte,
Reviens à ton autel, parle à Dieu tête à tête ; Laisse tomber sur nous, hommes désenchantés, De sévères leçons, de dures vérités.
Et s’il te reste après ces heures bien remplies Un moment de loisir, de peur que tu m'oublies, Viens vite sous mes pins, et là, tout palpitants,
Nous vous ferons revivre, Ô rêves de vingt ans.