‹ Chants du soldat (volume 2)Chapitre 14 sur 50 · L'EBAUCHE · texte numérisé non relu

L'EBAUCHE

A Jan PorUtls

C'était avant la guerre, et je t'aimais déjà,

Non de ce sentiment que rien ne présagea,

Qui te mit dans ma vie et qui te rend mon frère.

Mais je t'aimais, j'aimais ta naïveté tière,

Tes leçons de croyance à mon doute moqueur;

Enfin, ami, j'aimais ton génie et ton cœur.

Ce que ton cœur a fait, nul ne peut le redire,

C'est trop beau pour se croire et trop vrai pour s'écrire ;

Mais, vois-tu, si mon doute est si bien corrigé.

Ce n'est pas la douleur seule qui m'a change.

Ce dont je parle ici date d'avant la guerre ;

Personne n'y songeait, et nous n'en parlions guère.

Quand, un jour, descendant causer à l'atelier.

Je te trouvai si bien en train de travailler.

Que je m'assis et pris un livre sans rien dire;

Tu peignais avec rage et presque avec délire.

Enfin, te retournant, les yeux comme ravis :

• Tiens ! viens voir, » me dis-tu. — Voilà ce que je vis :

Une plaine sans tin et morne, au sol funèbre,

Dans le ciel un chaos de jour et de ténèbre.

Sous des nuages noirs un soleil empourpré.

Puis, au fond, le combat affreux, désespéré.

Ce sont les Francs joyeux qui luttent sans armure :

On voit à l'horizon, comme une moisson mûre.

Flotter leurs cheveux d'or sur leur front découvert ;

Mais sur ce flot d'épis passe un torrent de fer :

C'est le vieux moissonneur Attila qui les fauche.

Ah ! maître ! qu'elle était terrible cette ébauche !

Et je souffrais. Pourtant ce que je voyais là,

C'étaient les Francs de Gaule et les Huns d'Attila!

Je voyais bien, luttant sous ta main créatrice.

Celte horde en furie et ce peuple au supplice ;

Je voyais les efforts de ces fiers insensés

Qui, sûrs de bien mourir, pensent que c'est assez; ^

Je voyais les forfaits dont le vainqueur se souille.

Les blessés qu'il achève et les mons qu'il dépouille ;

Je voyais tout ce sang versé pour tout ce vol,

La peste dans les airs et la faim sur le sol,

La vengeance et le mal, la haine et la ruine.

Tout ce que l'on comprend, tout ce que l'on devine.

Je l'ai vu, j'ai vu même, admirant ton effort,

Ton attaque à la guerre et ta guerre à la mort ;

Mais je ne voyais pas, non, que le ciel m'écrase ! Je n'ai pas vu, malgré l'éclair de ton extase. Que ce que tu peignais, c'était — rêve inouï! — Nous, les Français d'hier, eux, les Huns d'aujourd'hui!

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