‹ Chants du soldat (volume 2)Chapitre 8 sur 50 · CHASSEURS A PIED · texte numérisé non relu

CHASSEURS A PIED

Le soleil du matin a chassé les étoiles ; Les flocons lumineux tombent en voltigeant.

Sur la terre la neige a jeté ses longs voiles. Et les branches du bois se couronnent d'argent,

Les petits Vitriers — c'est ainsi qu'on les nomme - Ont mis leur baïonnette au bout de leur fusil;

Ils passent lestement sous les pommiers sans pomme, Ils vont, et leurs pieds noirs font chanter le grésil.

Les Prussiens sont encore installés dans la ferme. Il s'agit de la prendre et de les débusquer; Le bataillon muet s'avance d'un pas ferme ; Mais des canons sont là, prêts à se démasquer.

Tout à coup, dans le fond d'un ravin où l'on saute, Un cri de mort se fait entendre : c C'est de l'eau î » La glace était récente et la neige était haute, Et ce linceul avait recouvert ce tombeau.

Us sont ensevelis jusques à la ceinture; Le courant les renverse et la glace les tient. — Vaincu par les Prussiens, vaincu par la nature, O mon Pays, quel Dieu terrible que le tien I —

Les Allemands joyeux sortent de leurs tanières; Nous voilà désarmés, les voilà résolus.

Hourrahl l'heure est propice aux haines meurtrières, Et leur canon se dresse au revers du talus.

Pourtant leur officier apparaît sur la crête :

« Vous n'avez qu'à vous rendre, on va vous secourir. »

CHASSEURS A PIED 3j

Cet atroce marché soulève une tempête :

« Tu peux te retirer, nous n'avons qu'à mourir! »

Mais le vieux commandant, d'un ton triste et sévère : « Et moi, je ne veux pas que vous mouriez ainsi. » Rendez-vous, mes enfants, vous ne pouvez rien faire. » Et tous ces moribonds se rendent à merci.

Les Prussiens cependant les hissent sur la rive ; Déjà les dragons bleus les forment en convoi, Quand à la fin le tour du commandant arrive : « J'ai sauvé mes soldats, dit-il, et non pas moi! >*

Et repoussant alors la corde qu'on lui lance,

Il se laisse engloutir par le gouffre glacé ;

Les pauvres prisonniers saluent le trépassé.

Et, voyant cette fin, ils ont cette espérance :

La France n'est pas morte encor. — « Vive la France ! »

EVASION

Tout has les Turcfin sV

ÉVASION

Les Turcos marchent deux à deux,

Us sont sans fusils, sans cartouches ; Ils marchent, et dans leurs grands yeux La haine a des éclairs farouches;

Des cris sourds passent sur leurs bouches; Les Prussiens chantent derrière eux.

Cependant dans la plaine immense, Près des canons trois fois conquis, — O jour de deuil! jour de vaillance! — Leurs frères sont morts pour la France Eux, qui ne sont pas morts, sont pris.

On les emmène en Allemagne ; Us y seront au point du jour; Mais la nuit tombe et Tombre gagne, On bivouaque dans la campagne :

Les Prussiens veillent tour à tour.

Leurs sentinelles vont et viennent, Sous les manteaux le reste dort; Et des craintes qui leur surviennent.

Tout bas les Turcos s'entretiennent Autour d*un grand feu de bois mort.

Où les les mène-t-on ? Pourquoi faire?

Que vont-ils être, ces soldats?

La mort, ils ne la craignent guère!

Mais plus de poudre et plus de guerre...

Et pourtant on se bat là-bas!

ÉVASION 43

Ils se regardent sans rien dire :

S'ils sont bien forts, ils sont bien peu ;

Et, qu'une sentinelle tire.

C'est le réveil et le martyre...

Mais Taudace est fille de Dieu!

Ce qu'il faut, c'est que Ton s'élance ; Que des Prussiens qui veillent là, Pas un n'appelle à sa défense ; C'est qu'on les égorge en silence; Et ce qu'il faut, on le fera.

Ils rampent; l'espoir les anime; Un signe est fait, ils sont debout; Mais, avant de tenter le crime, Chacun regarde sa victime.

Voit son but et choisit son coup.

Et puis, dans un élan sauvage, Les Arabes se sont dressés; Ils font leur besogne avec rage, Personne n'échappe au carnage ; Et quand tout est mort, c'est assez.

C'est assez; sur toutes les bouches Les chants sont revenus joyeux :

Les Turcos ne sont plus farouches, Ils ont des fusils, des cartouches.

Et rimmensité devant eux.

A LA BELGIQUE

Snlut, terre fraternelle..,.

A LA Belgique.

A LA BELGIQUE

•4 MadjiHt la Biirc

Salut, petit coin de terre.

Si grand de bonté.

Où l'on vous rend si légère L'hospitalité ;

Où tout ce que l'on vous donne.

Sourire ou pitié,

N*a Jamais l*air d'une aumône, Mais d'une amitié ;

Où les âmes si sereines Ont les yeux si douï^

Que les tourments et ks haines B'y reposent tt)iis \

Salut, terre fraternelle, Où tout m'a tant plu î

Peuple bon, race fidèle, Belgique, salut !

Val la France a la mémoire De ces jours de deuil.

Où la défaite sans gloire Brisait notre orgueil ;

Où, fuyant, vaincus débiles, Un puissant vainqueur,

Tu nous as ouvert tes villes, Tes bras et ton cœur.

Puis, douce comme une mère.

Tu nous as bercés ;

A LA BELGIQUE 49

Mieux encor, chère infirmière, Tu nous a pansés.

Tu nous a mis sur nos plaies,

Saignantes encor, Ce baume, les larmes vraies,

La foi, ce trésor I

Si bien que plus d'un t'a prise,

A voir tes vertus, Pour une pauvre Sœur grise.

N'aimant que Jésus.

Mais je te connais, mignonne.

Je te connais mieux.

Et sous ton voile de nonne Ton cœur bat joyeux.

J'ai, sur t^ lèvre rebelle, Surpris un doux nom,

Et c'est Van Dyck qu'il s'appelle, Ne dis pas que non !

J'ai vu dans ta vieille église Rubens sur l'autel ;

5o CHANTS DU SOLDAT

Metsys a peint ta devise, Van Eyck ton missel.

J ai vu, les jours de dimanche,

Téniers l'étourdi Déposer sur ta main blanche

Son baiser hardi.

J'ai vu tes nouveaux apôtres, Portaels et Gallait,

J'ai vu ces gloires et d'autres Que l'on t'envierait

Si l'envie était facile Avec ta douceur,

Et si la France indocile N'était pas ta sœur.

Ahl crois-moi, belle ingénu?

Au chaste maintien, C'est pour t'avoir bien connue

Que je t'aime bien.

Sous cette robe de laine Que nous vénérons.

A LA BELGIQUE 5l

Va ! tu n'es rien moins que reine, Reine à trois fleurons I

Les arts sont ton diadème.

Rien ne l'obscurcit ;

Et je t'admire et je t'aime ; Salut et merci !

Mais tu vois, terre d'asile.

Tu vois leurs regards?...

Que ton lion veille, agile, Sur tes fiers remparts.

Que dans sa tanière neuve

Il protège Anvers, Près de ces ports où ton fleuve

Berce l'univers.

Que toujours impénétrable,

Intacte toujours, Tu restes l'abri durable.

L'éternel recours î

Que Dieu sèche la main droite Qui te frapperait ;

Malheur à qui te convoite 1 Mort à qui t'aurait I

Et salut, petite terre,

Grande de bonté, Qui rends si douce et si chère

L'hospitalité I

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