‹ Chants et chansons de la SavoieChapitre 4 sur 202 · A propos des Ch. du Piémont , de Nigra · texte numérisé non relu

A propos des Ch. du Piémont , de Nigra

2. Hérold : Marie , acte III (Opéra Comique), Paris, J. Meissonnier.

Il y a aussi modification de la mélodie en même temps, et addition d un couplet nouveau.

3. Nous avons recueilli jusqu’à trente versions de certaines chansons très répandues.

l'usage, le milieu, des circonstances de toutes sortes rendaient nécessaires.

Un même sujet devait donc, d'une région à l’autre, se modifier différemment et faire souche de versions très diverses qui, par la suite, durent se mélanger au cours de leur diffusion. Aussi est-il difficile, dans la plupart des cas, de fixer le berceau d'une chanson : et cette observation nous conduit à préciser le sens dans lequel on peut appeler Savoyardes, les vieilles chansons de ce recueil. 11 ne comporte pas une présomption générale d'origine, et sauf pour quelques-uns dont les auteurs sont connus, nous ne prétendons pas affirmer par là que la Savoie doive revendiquer la paternité des morceaux qui y sont contenus. Ce titre constate tout simplement qu'ils se chantent ou ont été chantés dans nos campagnes.

Il n'entrait pasdans le cadre du présent recueil d'indiquer chaque fois toutes les provinces françaises dans lesquelles telles ou ou telles de nos chansons populaires sont également connues ; mais pour quelques-unes, cependant, nous avons cru intéressant de signaler les versions en cours dans d autres régions.

Comme des plantes, les chansons se sont disséminées en diverses localités, et se sont différenciées dans chacune d'elles. On pourrait constituer tout un répertoire avec celles qui sont communes à toutes les régions françaises ou à plusieurs d entre elles; cela suppose évidemment un sujet originel qui s’est répandu et transformé. Comment a dû s’opérer sa diffusion ?

Tout d’abord, le régiment fut un organe déconcentration et de dispersion; les soldats de diverses régions s enseignèrent réciproquement ce qu’ils savaient et le rapportèrent dans leurs contrées respectives. Enfin, la propagation se faisait encore par leur mariage avec une jeune fille du pays de garnison, qu’ils ramenaient ensuite au pays 1 . M. A. Van Gennep pense que les soldats de la Révolution — nous l’avons déjà dit plus haut — ont dû jouer un rôle important dans l'introduction des Chansons populaires en Savoie, et il attribue également une influence très importante aux images d’Epinal — il yen avait en chansons — si répandues autrefois.

Les merciers ambulants 2, véritables Juifs errants, colpor-

1 . Dans un hameau de Thonon, on chante le fameux air populaire breton : Ann hini go î |La Vieille). Il a été importé par une Bretonne épouse d'un ChabJaisien, quia tenu garnison en Bretagne.

2. Ou: gagne-petit, ou fenestrelles (du nom de leur lieu d’origmej.

taient les chansons avec « le fil. les aiguilles, les ciseaux, les jolis dés ». et en régalaient les familles qui leur donnaient l'hospitalité.

Les bergers de transhumance favorisaient pour leur part l'échange du répertoire d'une vallée à l’autre : enfin les artisans à domicile 1 : tailleurs, tailleuses, cordonniers, etc., y apportaient aussi leur contribution : il y a quelque trente ans, c était tout un événement pour nous, enfants, que 1 arrivée de la tailleuse : toute la journée la maison retentissait de ses chansons, et c’était un point d'honneur pour elle que d'en savoir chaque fois de nouvelles.

Dès la seconde moitié du xix siècle, les recueils chansonniers manuscrits se sont multipliés à la campagne, assurant une transmission plus fidèle ; à leurs moments de loisir, beaucoup de soldats fixèrent sur des cahiers, souvent ornés d'enjolivures comme des missels, leur répertoire où voisinent dans une promiscuité bizarre de naïves pastorales, chansons de la payse, avec des mélodies en vogue et des refrains de café-concert.

Souvent aussi, au village, jeunes gens et jeunes filles se constituaient des recueils qui étaient précieusement conservés. Et dans ces feuillets jaunis était enclose toute l'humble poésie des paysans. Parfois le Chansonnier se doublait d’un véritable carnet de souvenirs. Nous avons eu entre les mains un vieux répertoire cartonné, très curieux, où entre deux chansons s’intercalaient toutes naïves, des mentions d’événements et d’émotions notées sur le moment : visites, travaux, temps qu’il fait, joies intimes, peines de cœur, tristesse d'un départ, etc... L’auteur de ce recueil est aujourd'hui une vieille grand'mère ; avec quelle émotion — lorsqu’il lui tombe maintenant sous les veux — elle doit le relire et revivre dans l'enchantement les heures joyeuses de sa jeunesse! La génération actuelle ne semble pas apporter le même soin à garder ce répertoire.

Et c’est dommage. En plus de l’intérêt qui s'attache à toutes les choses du passé, la Chanson populaire a le charme de sa valeur même : elle est toute savoureuse de simplicité naïve et sent bon le terroir. Elle a une physionomie qui permet de la distinguer bien vite d'une production savante. Qui a vécu à la campagne, qui a entendu la chanson rustique dans son milieu,

i . Ce régime disparaît de plus en plus.

la reconnaît bien vite à son air vétuste, à sa spontanéité, à son allure naturelle et indépendante ; enfin, de plus près, à certains traits de sa mélodie, de sa facture et de ses thèmes.

Tout d'abord sa mélodie est généralement très courte, limpide et d'une ligne extrêmement simple, le plus souvent sans refrain : il est évident que le peuple, soit en choisissant, soit en transformant devait écarter toute complication pour des morceaux qu'il confiait exclusivement à la mémoire; il lui fallait des choses faciles à retenir. Il se plaît, il est vrai, à revêtir les chants de nombreuses fioritures, petites notes d’agrément, ports de voix, etc.; mais c’est à peine un peu de broderie légère qui, le plus souvent, donne de la grâce: tels de ces caprices ou ornements mélodiques sont des plus gracieux, et il arrive qu’entre une version pure et celle qui est ainsi modifiée, la seconde est souvent préférable. Dans la vallée de la Dranse du Biot, aux environs de Saint-Jean d’Aulps, les chanteurs n’exécutent aucun chant sans ces ornements ad libitum qui, tour à tour, amorcent, relient, se mêlent au motif en arabesques déliées, souples et légères, presque insaisissables. Mais ces fantaisies s’adaptent si bien à la mélodie et l’épousent si intimement qu'elles n’en détournent pas la pensée; l’idée musicale va droit à son but, sans recherche ni contours. Lorsqu’elle s’écarte des règles ordinaires de composition, c’est sans fatuité, ni snobisme; la simplicité de son indépendance fait que l’exceptiorf semble toute naturelle C'est pourquoi les Chansons populaires sont vite apprises ; l’oreille les retient après quelques auditions seulement.

Il en est de très gracieuses, purs bijoux mélodiques, d’autant plus charmants qu'ils sont exempts d’affectation.

Cette grâce toutefois est généralement alanguie et mélancolique 2, quelle que soit la modalité. Un air dolent que vient encore accentuer la lenteur du rythme donne comme un air de famille à toutes les Chansons paysannes.

Les notes tenues y sont très fréquentes parce qu’elles per-

i . H y aurait une étude intéressante à faire des modulations et des cadences finales dans la Chanson populaire; nous signalons en passant la curieuse allure mélodique de la Chanson : Les Métamorphoses (V. Ch. d’Au. n* i).

2. Le peuple affectionne ce genre. Les sujets sentimentaux larmoyants de i 83o lui plaisent. Les Chansons que nous avons rencontrées le plus souvent sont deux Complaintes dans ce genre : Morte à vingt ans : l'Orphelin du hameau ; il n’est guère de chansonniers où elles ne figurent pas.

mettent à la voix de se déployer. Le paysan habitué à parler fort, en plein air, considère surtout la sonorité : il sait qu'il ne dérange personne et qu’il est partout à son aise : chanter fort, c'est bien chanter; cela est à la fois pour lui un goût et un besoin; il les satisfait au détriment de l'expression lorsqu'il chante à la maison: mais les exécutions bruyantes en pleine campagne, toutes frustes qu’elles soient, produisent un bel effet. La structure musicale est parfaitement adaptée aux circonstances. Pour s'en rendre compte, il faut écouter par les beaux soirs d’été ces puissants Chœurs de Moissons poussés d'une voix forte, à l’unisson, par des groupes mixtes au retour des champs. La voix se renforce et s'épanouit sur de fréquents points d’orgue majestueux.

Même isolément le paysan chante toujours avec un tel élan sincère que les morceaux — pour celui qui les a écoutés — restent empreints du caractère qu'il leur a donné, et difficilement imitable : chaque chanson de ce recueil nous rappelle très nettement ses chanteurs, leur voix, leurs gestes, leur attitude, et à la lecture leur intonation bien particulière nous revient à l’oreille. L'exécution très spéciale de la Tyrolienne suisse n’est pas pratiquée ordinairement en Savoie; à la montagne les jeunes gens « huchent 1 » quand ils chantent la nuit en bande.

Les exécutions à plusieurs voix sont assez rares dans notre région ; elles nous paraissent localisées dans le Haut-Chablais. A la montagne, les jeunes gens accompagnent la mélodie de chants supérieurs et inférieurs appelés « contrevoix 2 ». La variété et la qualité des accords ainsi produits naturellement révèlent chez les paysans de ces contrées le goût, l’instinct de l’harmonie.

Le rythme populaire est, en général, appesanti ; on dirait qu’il se ressent de l’allure du paysan, qui avance lentement du train régulier et lourd de ses bœufs, qui a pris — comme le dit notre compatriote, M. J. Payot, le pas d' la Iota. Dans son activité même, il a le geste mesuré; elle est paisible, tranquille comme sa vie.

Aussi traîne-t-il ses chansons, et cela lui permet de chanter

1 . « Hucher» : lancer en plein air des appels moitié chants moitié rires bruyants, dans le fausset très aigu, s’achevant d'ordinaire en cascade.

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