‹ Chants et chansons de la SavoieChapitre 60 sur 202 · CHANSONS D'AMOUR · texte numérisé non relu

CHANSONS D'AMOUR

'amour inspire en grande partie la poésie populaire, ÿ ^ ainsi que nous l’avons déjà constaté à propos des

Chansons de Bergères. Mais nous réunissons dans ce chapitre les Chansons d’Amour proprement dites, c’est-à-dire celles qui. tout particulièrement, rattachent ce sentiment aux habituelles relations passionnelles nées des circonstances ordinaires de la vie, et l'interprètent sous une forme propre, exclusive des caractères spéciaux qui motivent d’autres groupements : légendaire, dramatique, etc.

La démarcation entre des genres qui se pénètrent en bien des points, et ont tant de traits communs qui les rapprochent, ne laisse pas d*être délicate. Maintes fois nous avons été embarrassé dans ce travail de classification dont la rigueur, forcément artificielle et arbitraire par endroits, ne nous a point échappé.

Mais cet inconvénient nous paraît avantageusement compensé par la facilité plus grande avec laquelle on pourra discerner les caractères particuliers et distinctifs de chaque série.

Les Chansons d'Amour sont très répandues dans notre région, et, même ainsi limitées, elles constituent une des séries les plus importantes et les plus variées du répertoire traditionnel savoyard.

Vieilles Chansons Savoyardes — 5

2e groupe 3e groupe 4e groupe 5e groupe

Nous les présenterons dans l'ordre suivant :

[Cropoupe : L’Amour et ses Vicissitudes.

Les Rendez-vous ; Visites et Sérénades.

Impatients Désirs de Mariage.

Les Instances en Mariage.

J- BiuuF^ . Mariage et Ménage.

Jetons un coup d'œil d’ensemble avant d'aborder chaque

groupe en particulier.

Nous constatons tout d'abord que l’expression du sentiment d'amour ne tient pas une grande place : la conversation galante n’est guère dans les goûts du villageois ; il y serait du reste, malhabile en français, et le patois, bien à sa place dans la fantaisie et la satire, ne semble pas s'y adapter avec bonheur.

11 dit sa passion «tout droit », sans mièvrerie, sans affectation avec cet accent naïf et sincère que goûte Alceste dans la vieille chanson : Si le roi m'avait donné..., qu’il oppose au sonnet « à colifichets » d’Oronte. 11 fuit le ton oratoire, le «parlamên d' gônië 1 », fait d’abstraction, de rhétorique vide, d élégance compassée. Le concret est mieux à sa portée ; montrer lui semble plus facile que traduire et analyser.

D'où une poésie toute mouvementée, essentiellement objective, plus proche du genre épique que du lyrisme, qui extériorise’ par le fait et le geste, la pensée et l’émotion.

Toutes ces chansons — à de rares exceptions — constituent des scènes dialoguées, de véritables « représentations », dans un style narratif, descriptif et très imagé, où l’expression s avive

d'un pittoresque relief.

Ainsi : aimer, c’est «faire l'amour ».

Voici l’arrivée de l'amant 2 à la maison de la jeune fille dont

il va demander la main :

Passant devant sa porte.

Le chapeau z’à la main :

« Salut la compagnie,

Sans oublier ma mie. »

Il est éconduit t mie :

nous le voyons repartir, vexé, sans revoir

Passant devant sa porte Je tire mon chapeau A droite, à gauche :

« Si ce n’est pas celle-là.

Ce s'ra une autre. »

!' r^fr^Tnaïde sens péjoratif dans les chansons populaires.

Voyez comment la chanson traduit la tristesse de ceux qui se disent adieu :

La belle me regarde,

La voilà pleurant,

Et moi je la regarde,

Pitié j'en prends.

Autant de chansons,, presque autant de petits drames où interviennent tour à tour les divers personnages animés d’un sentiment sincère et tout spontané. Exposition, action s'y dessinent nettement. Le dénouement est assez souvent incertain. La scène se déroule vive et rapide, comme nous allons le voir pour les deux thèmes suivants :

\ oici tout d abord la demande en mariage d un amant 1 :

Exposition :

De bon matin, quand Jean Pierre se lève.

Prend son chapeau dessous son bras ;

Vers sa Youyette il s’en va.

Action : Le voici arrivé à la maison :

Bonjour, beau-père, et bonjour, belle-mère,

Que le bonjour vous soit donné :

A la Youyette, je veux parler.

(.est le père qui répond : La Youyette est à la messe; son petit frère ira la chercher :

Tout en entrant dedans la Sainte Eglise,

Prit l'eau bénite en se signant.

Ici le frère et la sœur dialoguent :

Oh ! la Youyette, allons-nous-en.

— Qu’y a-t-il donc à la maison qui presse?

— Ton ami Pierre est arrivé,

Son tendre cœur veut t'embrasser.

Les voici tous à la maison. Conformément à la coutume des Savoyards, à leur tradition de franche hospitalité, pas de réunion cordiale sans les réjouissances de la table, et c'est en trinquant qu'on parle affaires. La scène est d’un réalisme parfaitement exact.

Le père :

Apportez nous une bonne bouteille.

Du saucisson et du jambon

Pour régaler ce compagnon.

i . La Youyette (4* Groupe : Instances en Mariage).

Mais l’amant est impatient d’être fixé et il va droit au but , on sent s’approcher le dénouement :

Je ne suis pas venu ici pour boire,

Non ; ni pour boire ni pour manger;

Du mariage, il faut parler.

Le père trouve la Youyette trop jeune :

Faites l’amour en attendant.

Dénouement. — L'amant n’entend pas de cette oreille :

Tant fis l'amour que je n’ veux plus la faire :

Celui qui fait l'amour trop longtemps

Risque bien d’y perdre son temps.

Ce couplet final nous fait prévoir qu'il sera pressant jusqu à la réalisation de son désir.

La poursuite de l’amant infidèle nous fournit le petit drame 1 qui suit :

Exposition ; La « Petite Rosalie » a perdu son amant.

Action : Elle le recherche en vain tout « le long du bois ». Survient « le rossignolet » qu'elle conjure de venir à son secours. . , ., , , .

« Le rossignolet » se met à sa disposition : qu elle se déguisé

guerrier et il la conduira lers son amant.

Après « quarante-six jours de marche et tout autant de nuits » l’amant est retrouvé à Berlin.

Dénouement : A Berlin : L'amant invective « Petite Rosalie » qui l’a relancé. Il regrette qu'elle l’ait rejoint. Néanmoins on pressent qu'il va se résigner à la suivre.

Variante : Il lui promet de l'épouser « dans un pays de France, ou bien dans le Piémont ».

Pour simple que soit la poésie populaire, elle n est pas dépouillée de tout ornement ; elle abonde en comparaisons concrètes et se pare d images fraîches et colorées qui n ont rien d'affecté parce que, très logiquement, elles sont empruntées à la nature, milieu si familier au paysan. L'expression symbolique s’empreint d'une naïveté pittoresque 2 :

I V. Petite Rosalie (i" Groupe : L'Amour et ses vicissitudes, n° 14).

«> « I 'imagination enfantine du paysan, dit A. Theuriet, lui peint immédia¬

tement les choses sous une forme vivante, pittoresque toujours et souvent poétique. » (A. Theuriet, Sous Bois ; La poésie populaire et la vie rustique , 1 ans.

Fasquelle, édit.)

Si j’avais des belles ailes Coipme en ont les papillons.

Je m'en irais de ville en ville,

Pour y chercher mon mignon,

Cueillir la rose dans sa saison.

L'amant poursuit son « beau gibier d amour » : il interpelle la nature :

O montagne, que tu es haute !

Connais tu le mal d'amour?

Songeant à sa « mie », il la compare à la plus poétique des

Heurs :

J’ai fait l'amour à une rose

Pour elle, la rose est le symbole de la fidélité, de son amour virginal :

Amant, tu as bien pris ma rose,

La plus belle de mon rosier;

Jamais je n’ la retrouverai.

A la métaphore de Malherbe exprimant la brièveté de la grâce et de la jeunesse :

Et, rose, elle a vé:u ce que vivent les roses,

L’espace d’un matin.

la chanson donne une forme rustique moins poétique, mais plus hardie, dans ce quatrain :

Les fil 'es sont comme les roses,

Les roses sur les rosiers ;

Le matin, elles sont fleuries,

Et le soir n’en sont plus rien.

La comparaison prend parfois un tour hyperbolique saisissant ; écoutez cet expressif hommage à la beauté de 1 aimée, chanté sur un air et un rythme de glorieux enthousiasme.

Les étoiles sont brillantes,

Le soleil est éclatant ;

Mais les yeux de ma maîtresse Sont encore bien plus charmants.

Les petites étoiles si brillantes aux cieux Ne sont pas aussi belles que tes beaux yeux.

Et pour exprimer l’intensité de 1 amour :

Si j’avais un tambour Garni de violettes,

Gentil cœur d’amour.

Je le ferais rouler

Sur la fidélité

De ma chère bien aimée.

J’ai tant pleuré, versé des larmes,

dit Famante désolée,

Que les ruisseaux ont débordé :

Petits ruisseaux, grandes rivières ;

Et les moulins se sont mis à virer.

Les bois, les jardins, les oiseaux et les fleurs enrichissent la chanson d'images : l’amante abandonnée clame sa douleur aux bois, et prend à témoin de sa détresse les lieux qui lui sont familiers : le « jardin d'amour aimable et solitaire », le « petit ruisseau », la « claire fontaine »,

Tout entourée de beaux lauriers d’amour.

Tous les témoins de mon cruel martyre Sont dans les bois, les oiseaux d’alentour,

Et les échos qui ne cessent de dire :

Je plains ton sort malheureux par l’amour.

Le « rossignol du vert bocage » est toujours le confident intime et le messager fidèle des amoureux. Le voici ambassadeur auprès de la belle qu’il trouve :

. seulette

Sur son lit couvert de fleurs. »

ou bien qu'il réveille par une poétique aubade :

Rossignol prend sa volée;

Au château d’amour s’en va;

Se posant sur la fenêtre,

Disant une chansonnette ;

Et la belle s’est réveillée.

Ailleurs, professeur de galanterie :

Rossignolet du bois,

Rossignolet sauvage,

Apprends-moi ton langage,

Apprends-moi z’à parler ;

Apprends-moi les manières Comment il faut s’aimer.

Kt le rossignol expert livre son secret :

Pour bien faire l’amour,

Faut avoir bonne grâce et bonne volonté Et n’être pas trompeur.

A sa chère maîtresse, il faut garder l’honneur;

puis aussi lui être « secret » et ne « rien refuser ».

Enfin dans une chanson précédemment analysée : Petite

Rosalie, le « rossignolet » est aussi l’ami secourable, compatissant et dévoué à qui s’adresse confiante l’amante abandonnée, pour retrouver son amant fugitif.

La fiction — nous venons de le voir — intervient, quoique dans une assez faible mesure, pour poétiser quelques thèmes et flatter l’imagination. Nous l’avons rencontrée sous sa forme la plus ingénieuse, la plus séduisante dans la Chanson des Métamorphoses 1 qui ouvre cette série; elle nous fut chantée par une bonne vieille septuagénaire dont la mémoire avait — malheureusement — laissé échapper déjà quelques couplets. Il s’agit d'une jeune fille qui, pour mettre à l’épreuve l’affection de son amant, se dérobe à ses assiduités par des métamorphoses successives; mais qu’elle soit : « anguille dans la rivièr », « lièvre courant aux champs », « caille parmi les blés », « rose sur le rosier », « étoile au firmament », toujours l’amant fidèle, triomphant des difficultés, la rejoint, même au Paradis. C est l’ultime épreuve : la belle, touchée de tant de constance et de fidélité, offre sa main en récompense. Cette gracieuse fiction a été — on le sait — popularisée par Mistral, et A. Thomas s’en est inspiré dans une des plus belles scènes de son opéra : Mireille, au duo de Magali.

Les Chansons d’Amour présentent une grande variété de ton. Il en est de réjouissantes, car il faut bien rire un brin : les unes sont d'une grosse jovialité, mettant en scène les garçons qui devisent d’amour au cabaret, en buvant « du bon vin rouge ou du claret », « aux quatre coins de la table », et unissent dans une même tendresse leur verre et leur maîtresse :

D’une main je tiens mon verre,

De l’autre ma bien aimée... ;

D'autres s’agrémentent d'une fantaisie cocasse: comme celle où la belle, par représailles, fait emprisonner son amant qui vient de la délaisser :

Amant ingrat, tu m’abandonnes ;

Je t’y ferai mettre en prison

Dai>s la plus haute tour d’Avignon.

i . V. i*r groupe, n* ! .

Quelques-unes., gracieusement légères, content, avec l'humour ou la verve ironique des fabliaux, les bons tours, les scènes galantes, où meuniers et meunières, mariniers et batelières remplissent leur traditionnel rôle enjoué et badin :

Chagrin d'amour n'entre pas en bateau I

Mais les sujets gais sont tout juste assez nombreux pour faire une courte diversion ; d'une manière générale, la chanson traite l'amour avec gravité ; elle nous en expose l'évolution dans toute son étendue, sous toutes les formes, mais d’un point de vue où le pessimisme domine, prenant pour thème moins les puissantes joies qu'il met au cœur que les tourments dont, par contre, il l’agite et l’assombrit. Et c’est la raison d'être du titre que nous avons donné au premier groupe de cette série : L’Amour et ses Vicissitudes.

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