L’AMOUR ET SES VICISSITUDES
« Les amoureux sont parfois bien heureux.
Trop souvent malheureux. »
Les Amours rustiques. — Quelques mots, tout d abord, sur les amours rustiques avant de commenter, d'après ce premier groupe, l’amour dans la chanson.
Les relations entre jeunes filles et jeunes gens de la campagne sont tout empreintes du naturel, de l’aisance, de la simplicité de manières, caractéristiques de l'esprit de sociabilité à la campagne, et qui proviennent d’une familiarité journalière, sans gêne, « à la bonne franquette ».
C’est qu’ils se connaissent detoutâge. Dès l’enfance, les conditions mêmes de la vie rustique les ont rapprochés dans un permanent contact, et, en les associant ensuite à une tâche commune ont déjà mêlé leurs vies : camarades de route, le panier à la main, ou la « boîte » à livres sur le dos, pour se rendre à l’école; camarades « en champ 1 »; puis camarades de travail dans les grosses besognes urgentes, où, par une belle solidarité effective, on se donne le « coup de main » entre voisins : fenaisons, moissons, battage, vendanges, récoltes diverses. Aussi lorsque le cœur s’éveille à l'amour, si les jeunes gens — ce qui est très fréquent — ont trouvé leur idéal auprès d'eux, ils n’ont, tout simplement, qu’à resserrer sous une forme plus tendre et plus intime des rapports déjà sympathiques, et dès longtemps existants.
Une précoce familiarité peut rester parfois sur une bonne camaraderie, exempte de passion amoureuse ; mais elle est surtout de nature à provoquer et favoriser très souvent des liaisons qui s’engagent avec une facilité d’autant plus confiante que familles et jeunes gens se connaissant bien, la situation présente le minimum d’aléas sous tous les rapports.
Aussi, ceux qui se « fréquentent » sont-ils d’une remarquable constance dans leurs affections, parce qu’ils s’aiment en « connaissance de cause », et avec sécurité. Rares sont les
i. Gardant les troupeaux qui paissent.
ruptures, et encore sont-elles motivées par des événements graves tout à coup survenus.
Cependant, au contraire de cette constatation, la chanson va nous montrer plus loin l'infidélité au premier rang des vicissitudes de l’amour. Qu'en penser? Dans la mesure où le peuple a pu participer effectivement à l'élaboration des thèmes — les opinions des folk-loristes sont encore là-dessus très partagées — il est certain qu il n'a pas voulu fair2 de la chanson le reflet exact des réalités, et qu'il a dû maintes fois chercher ailleurs que dans les conditions ordinaires de sa propre vie pour satisfaire son besoin d’invention ou bien pour trouver un aliment d'action et une source abondante d'intrigue.
En outre des travaux qui les réunissent, les occasions de « se parler » s'offrent nombreuses aux amoureux. Quand, le soir, la jeune fille trait les vaches et qu'on entend dans la rumeur vague et sourde de rétable, le giclement rythmé des jets laiteux dans le seau, souvent un jeune homme vient rôder par là, sa journée étant finie. S'il est timide ou cachottier, on le voit, comme une ombre, se dissimuler, furtif, derrière les grands corps des bêtes, ou dans le fond déjà obscur de l'écurie. Puis, ils se « font la conduite » en allant à la fruitière.
Ils se rencontreront aussi quelquefois à la ville voisine les jours de marchés; nous disons : quelquefois ; car si, à la campagne, la mère ne cède pas volontiers à sa fille la « poche » dans son ménage, elle lui abandonne assez rarement aussi la prérogative — symbole d'autorité par excellence — d'aller acheter et vendre à la ville.
Il est vrai que, souvent aussi; elle l’y emmène pour lui acheter sa toilette et la faire « fignoler 1 ». Si ce jour-là, par quelques attentions délicates et flatteuses, l’amant sait « se faire bien venir 2 » de sa future belle-mère, gagnant à la fois sa sympathie et sa complicité, il met un gros atout dans son jeu ; car la jeune fille peut dire comme Henriette des Femmes savantes :
Le plus sur est de gagner ma mère.
Chaque année, à titre de récompense, les « jeunes » reçoivent l’autorisation traditionnelle de se rendre à la grande foire, où la rencontre est facile. Ils profitent de la circonstance pour se
i . « Fignoler », se dit d’une jeune fille qui met de la coquetterie dans sa toilette et son vêtement.
2 . « Se faire bien venir », s’attirer les bonnes grâces de quelqu’un.
faire des cadeaux, échanger des bagues, et trinquer à deux. Puis, les couples s'en vont « qinclin dïen qinçlin 1 », heureux, insoucieux des regards qui se portent sur eux curieusement, des sourires malicieux que provoque ce geste naïf et familier de naturel abandon.
Charles Collombat, le barde aveugle de Mûres 2, a chanté le rendez-vous de la foire de Saint-Félix 3 4 5 6 7, fameux en Albanais :
La Saint-Félix vient à grands pas;
Jeunes fillettes,
Blondes, brunettes,
Les amants n’y manqueront pas.
Plus d'un mois auparavant, Jeune bergère Dit à sa mère,
Elle répète souvent :
Maman, je suis fort contente, La Saint Félix est ici ;
Je veux me faire charmante Pour y trouver un mari.
En ce jour les amoureux Font politesse A leur maîtresse ;
En ce jour, les amoureux Font des festins précieux.
Que les filles sont contentes Auprès de leur cher amant,
A l’ombrage, sous les tentes,
Buvant du vin rouge et blanc ! 4
Voici une vieille coutume de galanterie rustique, des plus gracieuses, que nous avons pu observer cette année encore à Etercy 5. Au moisde mai, devant les maisonsdes plus jolies filles, les garçons, pour leur faire honneur, érigent des sapins verts tout « boquatés ô » et enrubannés. N'est-ce pas une heureuse pensée que d’avoir fait choix, pour glorifier la jeunesse, la grâce et la beauté, du printemps de ’année, dans son moment le plus riant et le plus poétique : le mois des roses, le « joli mois de mai 7 »? Un tel hommage mérite bien une récompense : les