‹ Chants et chansons de la SavoieChapitre 9 sur 202 · Tenvyson : Enoch Arden · texte numérisé non relu

Tenvyson : Enoch Arden

4. Voir notamment : Les Chansons de travail publiées par M L. Lambert» dans la Revue des Langues romanes (1908).

des beautés delà nature qui se déploie pourtant dans notre région alpestre avec tant de grandiose magnificence *. Les Noëls si abondants au pays bressan sont très rares chez nous.

Nos chants de la terre constituent dans leur ensemble le Cycle de l'Amour, l'Amour dans son évolution complète, l'Amour dans les diverses circonstances de la vie et sous ses diverses formes : l’amour de la bergère, 1 amour du soldat, l’amour dans la vie ordinaire, avec ses vicissitudes coutumières, l’amour idyllique, l'amour légendaire ou dramatique, l’amourgrave et l'amour badin, ironique ou burlesque.

Reposant sur un thème unique, ou à peu près, notre répertoire n'est pourtant ni pauvre, ni monotone, grâce à la variété des genres.

Souvent il s’élève au-dessus de la vulgaire histoire passionnelle par une haute conception du devoir, par un noble idéal, par des mobiles élevés et délicats, en un mot, par la beauté morale : la fidélité, le dévouement, la délicatesse poussée jusqu’à l’héroïsme, etc., tels sont quelques-uns des sentiments développés dans nos poèmes populaires. C'est, par exemple, le sublime sacrifice du marin qui, à son retour de la guerre, ne veut pas troubler la vie de sa femme remariée (thème d Enoch Arden). C’est l’héroïque silence du roi Renaud, qui revient de campagne, tenant ses « entrailles à la main » et veut laisser ignorer son état à sa femme qui vient d'accoucher ; c est la Belle qui fait la morte pour « son honneur garder » ; c est le soldat déserteur qui, au moment d’être fusillé, songe à épargner à sa mère, au moins la douleur de sa honte :

Soldats de mon pa\s, ne le dites pas à ma mère.

Examinons maintenant, plus particulièrement notre répertoire savoyard dont nous avons recueilli environ 5oo pièces 2.

Il est intéressant d'observer que notre répertoire n est pas uniforme pour toute la région : à côté du fonds commun des Chansons qui sont connues un peu partout chaque cantonnement semble avoir marqué sa préférence pour tels genres ou tels sujets particuliers.

i I es thèmes de Ch. de Moissons et de Bergères n'ont pas rapport aux choses de la campagne, quoiqu'il puisse en paraître. Les premières, très fantaisistes, se chantent aux moissons ; les secondes sont des Chansons d'amour dont la nrotaeoniste est une bergère; ce sont les seules raisons de leur titre.

P a Nous publions dans cette partie : Les Ch. de Mo.ssons, de Bergères et d’Amour. Dans une 2‘ partie nous donnerons les Ch. de soldats, Historiques. — Dramatiques et Légendaires, — Satiriques, — Fantaisistes, etc...

En général, le répertoire des « Montagnards » est sensiblement différent de celui des « Planans »; les premiers affectionnent particulièrement les Chansons de bergères, surtout celles à contrevoix, et aussi les Chansons légendaires et dramatiques, dans le goût des peuples primitifs : témoin le Haut-Chablais (hautes vallées des Dranses) ; les seconds se porteraient de préférence vers les sujets d'amour proprement dit. et à tendance mouvementée ironique ou fantaisiste. Ainsi, il n'est pas un Chansonnier de la vallée d’Abondance où Ton ne trouve : La Bergère infidèle, A la Chasse de la bécasse , A Quatorze ans, mon père m'y marie,. ..etc.; et ces sujets presque inconnus en Albanais, le sont également en Bas-Chablais, au pied même des vallées où elles sont en vogue. Inversement cette région ignore à peu près certaines des chansons préférées de la plaine : La Bella Louison, Là haut sur la montagne *, etc.

Le domaine des Chansons de Moisson se limite à peu près à l'ancienne province du Genevois, à cause des cultures à blé dominantes, et particulièrement à notre joli coin natal l'Albanais, si justement appelé le Grenier de la Savoie. Cette région se distinguerait également du Chablais par la tendance plus sentimentale de son répertoire.

Les Chansons de Conscrits, elles, sont connues dans tout le département; nous constaterons seulement qu'on en chante peu dans le Bas-Chablais, et qu'elles sont très usitées dans la région d’Annecy, Rumilly, Alby.

Il sera peut-être possible, plus tard, lorsque les recherches sur notre folk-lore musical seront plus complètes, de dresser une carte de répartition qui montrerait avec plus de netteté ce phénomène de localisation dont nous avons seulement entrevu les manifestations les plus marquantes. Ce travail — quelles que soient la précision et l'abondance de la documentation, ne laisserait pas pourtant d’être plus délicat à établir et moins rigoureux qu’une carte de distribution botanique, parce que la Chanson est bien moins stable que la plante dans son habitat et que son aire d’extension est bien plus variable.

En général, plus un sujet est répandu, plus il offre de divergences dans les diverses localisations. Les variations portent, tantôt sur la musique — et parfois on rencontre des leçons si dissemblables qu’on dirait des airs nouveaux — tantôt sur le texte qui peut varier d’un endroit à l’autre par le nombre

i . Il est à remarquer que les Chansons de la plaine parlent beaucoup de la montagne.

et la forme des vers, des strophes, par des changements de termes et d'expressions, et même par une modification du thème, assez souvent du dénouement 1 . Les versions de textes sont bien plus nombreuses que les versions musicales ; les airs se retiennent évidemment avec plus de fidélité et de constance que les paroles.

De même que dans les contes populaires on rencontre iréquemment des couplets et des vers interpolés ; un même passage se retrouve dans plusieurs chansons, souvent sans rapport entre elles 2 : certains sujets, véritables habits d Arlequin, sont faits de débris juxtaposés, amalgamés, de plusieurs chansons. Il arrive aussi qu'un texte détaché de sa mélodie primitive se greffe sur une autre plus connue, ou qui plaît davantage; on y adapte aussi, le cas échéant, une chanson nouvelle qui n’a pas de musique.

Nous nous sommes scrupuleusement gardé de mélanger les versions d’un même sujet; les airs — à moins d erreur de notation — sont exactement ceux que nous avons entendus; les textes ont été respectés; nous avons donné intégralement la meilleure version de chaque sujet. Négligeant tout ce qui manquait de caractère, et ne pouvait qu'être encombrant, nous avons noté soigneusement et reporté en variantes toutes les divergences, toutes les particularités sensibles et intéressantes, de manière à présenter notre répertoire sous la forme la plus complète, la plus détaillée et la plus exacte aussi. Rien ne saurait être négligé en cette matière: comme le naturaliste, le folkloriste étudie le passé par les survivances du présent ; la version la plus informe peut combler une lacune, provoquer une observation intéressante et parfois aussi éclairer les recherches de la philologie.

Quelques sujets sont incomplets ou incorrects, parfois dépourvus de mélodies ; nous les avons reproduits, le plus souvent en compléments, pour les retenir à 1 attention et provoquer des recherches à leur sujet.

Il est très rare de rencontrer à la campagne des personnes

1 . Ainsi la Chanson Le Retour du Marin se présente, à notre connaissance, sous trois dénouements différents : i” le mari se fâche et insulte sa femme, sans plus; 2* il se fâche et part, en provoquant son rival ; 3° c’est la solution héroïque il accomplit silencieusement le douloureux sacrifice et s éloigne.

2. Si fêtais hirondelle , etc., etc. Qui en a fait la chansonnette?... Pour faire l’amour , je ne veux plus la faire , etc.

assez exercées pour écrire des mélodies sues ou entendues : la tâche est d’autant plus difficile et délicate que l’exécution des Chansons populaires — déjà capricieuses par elles-mêmes — est souvent défectueuse et incertaine. Aussi avons-nous noté nous-mêmes d’après audition , les airs contenus dans ce recueil 1 .

Aucune région de la Haute-Savoie 2 n’a échappé à nos investigations; mais nous avons plus particulièrement enquêté les environs de Rumilly, d’Annecy et d’Alby et tout le Chablais où des relations familières, une grande connaissance des personnes et des lieux favorisaient particulièrement nos recherches 3.

Ce sont non seulement les bons chanteurs que nous avons mis à contribution, mais surtout les vieux afin de puiser aux sources les plus authentiques, et de recueillir les mélodies avec leurs caractères propres.

Quelques airs de moissons, de bergères et de conscrits ne pouvaient être notés en chambre et sur commande sans risquer d’être dénaturés ; nous avons dû les surprendre en pleine exécution par des groupes en plein air : c’était le seul moyen de les obtenir dans toute leur sincérité; la bergère qui lance sa chanson en plein champ la parsème de fantaisies mélodiques, ornements qu’elle supprimera en présence de celui qui l’écoute pour noter. Le plus souvent, il faut aller chercher les vieilles chansons sur place et attendre des circonstances les occasions favorables ; le jour le plus propice est évidemment le dimanche, jour de repos; et le bon moment, c'est le soir; l’été il ne faut guère songer à importuner le pavsan, accablé de travail le jour, harassé de fatigue à la nuit ; il faut donc profiter de l'hiver, la morte saison, la saison des veillées; et c’est précisément en ce moment que les communications sont le plus difficiles, surtout dans la montagne.

1 . A l’exception de quelques chansons d’Abondance que nous devons à 1 obligeante compétence de M. J. Crétin, directeur de la Musique municipale ; nous le remercions avec une bien sincère gratitude. Deux versions écrites nous sont également parvenues de Grufty et d’Habère-Poche, et nous adressons de vifs remerciements à nos correspondants instituteurs : MM. M. Guévin et U . Bouvet.

2. Un répertoire populaire appartient évidemment à une région, non à un département. Nous présentons ici une partie du répertoire savoyard qui trouverait son complément naturel dans un travail semblable qui se rattacherait à la basse Savoie. Ces deux collections, avec l’ouvrage de M. J. Ritz, donneraient bien l’ensemble de la Chanson savoyarde qui a, croyons-nous, dans le groupe alpestre présenté par M. J. Tiersot, son individualité, son originalité.

3. Toutes les choses de la campagne où s’est écoulée notre enfance, les mœurs, les goûts, le genre de conversation du paysan, le patois nous sont très familiers, cela a grandement facilité notre tâche.

Aussi ne faut-il pas s'étonner de la lenteur d'une telle récolte. Il y a plus de dix ans que nous amassons pièce à pièce, au cours des quelques loisirs que nous laissent nos obligations professionnelles, les vieilles Chansons populaires de la Savoie dont nous donnons aujourd'hui la première partie dans ce Recueil.

Il n’est pas commode non plus de faire chanter ; les jeunes filles sont timides, les garçons se font tirer l'oreille, les personnes âgées se méfient 1 ; les uns ou les autres croient qu il s’agit d'une plaisanterie, que « c'est pour rire» ; ces chansons que l’on « met en écrit » qu’en veut-on faire? Et puis, c est trop vieux ; les jeunes chanteraient plus volontiers aujourd hui Viens , Poupoule que Rossignolet du Bois joli ; ils ont honte de dire les vieilles chansons comme de porter un vieux costume ; ils en rougissent ou s’en amusent comme ils riraient d’une bonne femme de leur village qui, un beau jour, sortirait de la garde-robe pour s’en affubler sa crinoline d autrefois. Il faut parlementer longtemps ; et quand enfin le chanteur se décide, résigné, il a l’air de dire: « Allons, si cela vous amuse ! »

L'opération est bien plus facile si le queteur de Chansons se présente familièrement, accompagné d’une personne sympathique de l’endroit dont la présence met chacun à son aise. Parfois il faut chanter soi-même pour faire déclancher , c est de cette manière qu’un jour nous pûmes entraîner des bergères du Mont Forchat, et nous leur devons quelques-unes des plus fraîches, des plus gracieuses mélodies de ce répertoire 2.

Il est grandement temps de recueillir nos Chansons rustiques parce qu’elles disparaissent rapidement de la campagne au fur et à mesure qu’elle perd l'originalité de ses mœurs dont elles étaient un des meilleurs éléments Cette originalité donnait à la vie rustique son cachet pittoresque, et offrait d autant plus d’attrait que chaque terroir avait la sienne propre, une physionomie caractéristique. Les facilités de communication, les nécessités de la vie moderne ont progressivement ouvert à la circulation générale de jour en jour plus intense ces cantonne-

i . Il s’en rencontre encore pourtant qui ont conservé le culte de la vieille Chanson ; une de nos meilleures chanteuses, « la » Victorine Bonnaud, de Thonon, se fait un honneur de dire son vieux répertoire.

2. Notamment : Je sens augmenter mes peines (Ch. de Berg., n* 3

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