‹ Chants et chansonsChapitre 55 sur 202 · JANVIER · texte numérisé non relu

JANVIER

Nous étions là cent mille, ô spectacle sublime!

Maudissant l'assassin et pleurant la victime.

Le nom de Victor Noir emplissait tous les cœurs.

On se serrait la main, aveuglé par les pleurs '.

Un ciel gris, morne et froid, comme un grand linceul

Sur le peuple éploré laissait tomber son ombre, [sombre,

Nous étions là cent mille, étouffant nos sanglots,

Prêts à mourir debout, devant les chassepots.

Mais la mort, attachée au service du trône,

Eut un peu de pudeur; — cela vraiment étonne!

Elle était consignée, elle ne parut pas;

Oui; mais, dans la caserne, elle était l'arme au bras.

1. Rochefort sortit de Sainte-Pélagie, où il était détenu illégalement, pour faire partie du gouvernement du 4 septembre 187U; mais il donna sa démission le l'"'' novembre, pour ne pas se trouver complice des mesures réactionnaires que prenaient ses collègues contre le peuple parisien.

2. Victor Noir et TJlric de Fonvielle, témoins de Paschal Grousset, rédacteur du journal Ja Marsdlhiise, étaient allés, à Auteuil, demander une réparation d'honneur au jmnce Pierre Bonaparte, qui avait insulté le parti démocratique. Le prince, dans sou propre salon, assassina Victor Noir d'un coup de revolver tiré au canir, à bout portant (10 jan- Tier 1870),

Attendant et guettant!... Ah! prends-y garde, empire, Dieu, hasard, peuple et sang, tout contre toi conspire!... Nous étions là cent mille, étouffant nos sanglots, Prêts à mourir debout, devant les chassepots.

L'historien pâlit en écrivant l'histoire : Le pouvoir, c'est la force, et la honte, la gloire. Qui donc arrêtera tous ces exploits sanglants ? Et qui donc a tué cet enfant de vingt ans ? Mais c'est un Bonaparte, — un véritable Corse *, Qui prend pour la justice et la haine et la force !... Nous étions là cent mille^ étouffant nos sanglots, Prêts à mourir debout, devant les chassepots.

Sa jeune fiancée accompagnait la bière

Que le peuple portait lui-même au cimetière...

O belle fiancée, où sont vos rêves d^oxl

Camille, on a tué votre pauvre Victor^;

En le frappant au cœur, on a frappé la France !

Le peuple seul est grand, attendez la vengeance.

Nous étions là cent mille, étouffant nos sanglots,

Prêts à mourir debout, devant les chassepots.

Le peuple est un lion qui rugit et menace.

Il regarde, front haut, l'empire face à face.

Il n'est plus cette brute à qui l'on passe au cou

Le carcan de la peur en guise de licou.

Il sait tout ce qu'il vaut sous sa mâle guenille,

Il sait que son aïeul a rasé la Bastille !

Nous étions là cent mille, étouffant nos sanglots.

Prêts à mourir debout, devant les chassepots.

1. Pierre Bonaparte fut jugé et acquitté par l'honorable magistrature du second empire, le 28 mars 1870.

2. Victor Noir devait épouser M"«-' Camille Aubenas, fille d'un ancien magistrat de Pondichéry.

de Paul Avenel. loi

L'AMI PRINTEMPS Chanté par M. Thiéron à l'Eldorado.

Musique de M. C ir A u L es H u b a n s

L'ami Printemps est un poète Qui nous ramène les beaux jours, La fleur s'entr'ouvre pour sa fête, Et l'oiseau chante ses amours.

Il rend la joie à la nature, En deuil des neiges de l'hiver, Et tout autour de la masure Etend son moelleux tapis vert.

O merveille !

Tout se réveille, A la ville, aux champs, Grâce à l'ami Printemps.

Du coq la note gutturale

Réveille les bois endormis;

Il sonne l'heure matinale

Comme l'horloge du pays.

Un sang bouillant monte à sa crête,

Son regard pétille d'ardeur;

La basse- cour, heureuse, est prête

Pour les amours de monseigneur.

O merveille !

Tout se réveille, A la ville, aux champs, Grâce à l'ami Printemps.

Jeannette, sans y rien comprendre, Eprouve un trouble bienheureux; Jean lui paraît plus cher, plus tendre... Ah ! qu'il est beau, son amoureux !

I02 Chants et C h avisons

C'est qu'une voix tendre et follette Vient épeler le mot « Bonheur »

A l'oreille de la fillette.

L'oreille est le chemin du cœur.

O merveille !

Tout se réveille, A la ville, aux champs, Grâce à l'ami Printemps.

Dam ! comme elle, Jean est sensible A l'influence du printemps; A vingt ans, est-il donc possible De rester sage bien longtemps?

Jeannette, amoureuse et gentille, Jamais ne manque un rendez- vous; Si bien, qu'il faut que la famille Des amants fasse des époux.

O merveille !

Tout se réveille, A la ville, aux champs.

Grâce à l'ami Printemps.

Oui, le Printemps est un poète Aussi fringant qu'un bachelier. Son soleil, en riant, arrête Le ruisseau pleureur du hallier.

Le vieillard, qui se sent renaître, L'accueille comme un bienfaiteur; « Ta chaleur, dit-il, me pénètre, Je te salue, ô bon docteur ! »

O merveille !

Tout se réveille, A la ville, aux champs, Grâce à l'amJ Printemps *.

1. La musique : chez MM. Enoch, éditeurs, boulevard des Italiens, 27

de Paul A vend. 103

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