‹ Chants et chansonsChapitre 84 sur 202 · Voir la note XJ à la fia du volume · texte numérisé non relu

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de Paul AveneL 151

O Prusse, tes succès ont doublé ton orgueil ! Tes krupps ont mitraillé la gloire de la France; Ton bras victorieux a cloué son cercueil Ayant pour fossoyeur l'illustre fils d'Hortense. Oui, Prusse, tes succès ont doublé ton orgueil.

Bismarck fit à la France une guerre barbare Digne de Tamerlan et digne d'Attila.

La revanche à venir lentement se prépare... Nos enfants seront grands et braves ce jour-là. Bismarck fit à la France une guerre barbare.

Les pères sont tombés sur la rive du Rhin, Mais les fils grandiront sous la haine française. Lorsque retentira la trompette d'airain, La France partira chantant la Marseillaise Pour réveiller les morts sur la rive du Rhin.

Février 1871.

FRANÇOIS DEBERGUE

ÉriSODE DE l'invasion DE 1870

Les fruits dans les vergers faisaient craquer les branches,

La prairie avait soif, les routes étaient blanches,

Les fleurs en pleine terre émerveillaient les yeux,

L'été se contemplait dans ses jours radieux.

Septembre souriait au firmament superbe,

L'oiseau chantait sur l'arbre, et l'insecte sous l'herbe;

Sur le cep fatigué mûrissait le raisin.

Et mon vieux jardinier cultivait mon jardin i.

1. François Debergue était le jardinier de l'auteur. (Voir la noteV à la fin du volume.)

On n'aurait jamais cru que nous avions la guerre : Bougival, dans son coin, ne s'en occupait guère. Cependant quelques-uns avaient l'esprit chagrin Sachant qu'on se battait vaillamment sur le Rhin. Le vieux François Debergue appuyé sur sa bêche Songeait : « Connaissez-vous, me dit-il, la dépêche? On prétend, mais c'est faux, que l'ennemi nous bat. Il niait la défaite ayant été soldat.

Debergue, ancien lignard de vieille renommée,

Avait pris autrefois Anvers avec l'armée.

Il avait conquis là ses galons de sergent.

Ah ! c'est qu'il était brave autant qu'intelligent !

Pouvait-il, en effet, supposer la défaite :

Lui qui n'avait battu de sa vie en retraite?

Non. Il croyait qu'un chef avait bras, tête et cœur :

Quand il était vêtu d'un habit d'empereur.

Le brave se trompait. Napoléon fut lâche

Et surtout trop petit pour accomplir sa tâche.

Il avait détalé de Forbach à Châlons ;

C'est ainsi qu'il marchait cet aigle... à reculons.

Après Châlons, Sedan, la débâcle était prompte !

Et par le drapeau blanc il arbora sa honte.

En apprenant cela, François Debergue dit :

« Je te vengerai, France; empereur, sois maudit ! »

On vit, huit jours plus tard, au haut de la colline, Des uhlans qui sortaient de la forêt voisine; Ils étaient cinq ou six, lance au poing, à cheval. Et tout tranquillement venaient à Bougival. Ils servaient d'avant-garde aux soldats de la Prusse Que conduisaient alors le pillage et l'astuce. Debergue avait bien vu leur ombre à l'horizon, Pour les voir de plus près il quitta la maison.

Il marcha derrière eux sur le bord de la route. L'évidence à son cœur ne permit plus de doute :

de Paul Avcncl. 153

C'était bien l'ennemi qui nous envahissait,

Tandis que l'empereur là-bas se prélassait.

Il s'arrêta; revint en dévorant ses larmes.

« Ah! dit-il en jurant, si nous avions des armes! »

Noble cri des lutteurs courageux ou rusés,

Qui lutteraient encore ayant les reins brisés.

11 voulut malgré tout combattre à sa manière. Comme un fauve, sans bruit, qui sort de sa. tanière, Il va, prenant le soir pour voile protecteur, Couper le télégraphe avec son sécateur ^ On rétablit le fil, mais il le coupe encore Jusqu'à ce qu'il fût pris pour ce fait qui l'honore. Prisonnier, ses regards pleins de rayonnements Faisaient baisser la tête aux soldats allemands.

Bismarck blâmait tout haut cet acte d'héroïsme; Tout bas, il en vantait le grand patriotisme. Il voyait en Debergue un homme fort, bien né. Oui, mais trop dangereux pour être pardonné. Le stoïque vieillard ne demanda point grâce, I! ne redoutait pas de voir la mort en face. A ses juges, il dit : Messieurs, je suis Français; Condamnez-vioi ; demaiji, je recommencerais.

D'audacieux vainqueurs que pouvait-il attendre?

Du reste, il ne pensa jamais à se défendre.

Les plus braves, vaincus, en guerre ont toujours tort.

Aussi condamna-t-on le patriote à mort.

Debergue conserva toute son assurance,

Orgueilleux d'avoir fait son devoir pour la France.

On voulut le sauver en payant sa rançon :

« Non, gardez votre argent », dit-il de sa prison.

1. Le télégraphe établi de Bougival à Versailles par les Prussiens passait devant la terrasse, donnant sur la route, de la propriété de l'auteur.

Ce héros, soutenu par la foi qui l'enivre, Semble transfiguré pour mieux cesser de vivre. Il aspire à montrer lui-même aux ennemis Comment tombe un Français qui défend son pays. Il veut qu'on le fusille où s'est commis le crime. On accède aux désirs de ce vieillard sublime. Il sera donc conduit au champ le plus voisin Des arbres et des fleurs qu'il aimait, son jardin.

Avons-nous dans l'histoire ou de Sparte ou de Rome Un citoyen plus humble et plus grand que cet homme? Debergue reste fier devant tous ces soldats Honteux d'être bourreaux, eux, grands par vingt combats. Il attend. On l'emmène et son front s'illumine!... Dix-huit balles bientôt trouèrent sa poitrine; C'en est fait !... Et le bruit du feu de peloton Va se perdre en pleurant dans l'écho du vallon.

La guerre avait ouvert d'insondables abîmes Où bien des cœurs vaillants tombèrent en victimes, La France^ chers vaincus, n'oublîra pas vos noms, Sa main les écrira dans tous ses Panthéons. Debergue appartenant au rang des prolétaires Confirme par sa mort les vertus populaires; De ces déshérités admirons les efforts, Honorons les vivants et saluons les morts.

Bougival, 1871.

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