‹ Chants et poëmesChapitre 15 sur 42 · LA PLUME · texte numérisé non relu

LA PLUME

Car mon nid est borne par le toit qui sépare

Mes regards de leur ciel, et tout ce qui le pare

A l'immobilité d'un factice séjour

Où tout est prisonnier même l'air et le jour.

Oh ! la plume immobile attachée à la terre

Par la loi de son poids, dérision amère !

Je ne souffrirai pas un tel destin pour toi.

Viens, viens voler encor ! Je porte un ciel en moi,

Je te l'ouvre, tu vas t'y jouer, voyageuse.

Tu vas recommencer ta course aventureuse

Dans le ciel de l'esprit en surprises fécond,

Abîme de lumière et de plaines sans fond.

Viens, oublie avec moi l'oiseau qui t'a perdue ;

Eh ! qu'était donc son vol ? 11 n'allait qu'à la nue,

Mais c'est mon marchepied. Si l'oiseau glorieux

Voit les portes du ciel, ses efforts généreux

Ne sauraient les forcer, mais l'esprit les dépasse.

ïl s'élève au-dessus des gouffres de l'espace.

Voilier de l'infini, domptant l'immensité,

Il touche l'océan où dort l'éternité.

Il voit l'ombre de Dieu sur le pivot qui roule

Les mondes dont lui seul pourrait compter la foule,

Et le fleuve où la vie est versée à grands flots.

Je t'y ferai monter, ne crains point le repos.

Je te ferai gagner l'éther de la pensée

Et ce bleu de l'esprit dans la sphère avancée,

iH CHANTS l.T POEMES.

Où le poêle va sur son char de saphir.

Viens, ne crains pas main, elle va te saisir.

Qu'elle soit désormais ton oiseau, voyageuse,

Et dirige à son tour ta course radieuse.

Viens dans ton nouveau ciel pour dépasser l'essor

De l'oiseau qui brisa son front aux portes d'or,

La plume, survivant à sa course admirée,

Dans la main du poëte encor plus inspirée

Se baigne dans les flots du splendide idéal,

Se mire aux longs rayons du monde sidéral.

Si l'oiseau l'emporta dans les champs de l'espace,

Elle a monté bien haut, mais sans laisser de trace.

Par la main du penseur, elle laisse à jamais

La trace de son cours sous d'immuables traits ;

Car de son beau trajet le poëte par elle

Rapporte pour les cœurs la pensée immortelle.

Mais il fallait briser ses terrestres liens,

En descendant du ciel, pour nous dire : «J'en viens ! »

Oh ! comme il fut béni le jour où le poëte, Car c'en était bien un, vit tomber sur sa tôle La plume de l'oiseau, gage pur et léger Que lui léguait du ciel le cygne passager, Lorsqu'un rêve divin lui donna la pensée De la changer de ciel ! Plume des airs chassée,

TA PI.UMF. 9V>

Comment la tailla-t-il et lui fit-il le don Du papier qui devint son terrestre horizon?

Ce fut à la lueur d'une divine flamme Que de l'aile du ciel il fit celle de l'âme.

Héros des saints trajets, on n'a pas détrôné

Ta plume voyageuse. En nos jours, entraîné

Par d'innombrables soins, le monde qui va vite

Veut dévorer le temps ; il court, se précipite ;

11 a ferré la terre, et sa main a du fer

Pour remplacer ton vol, ô fille de l'éther.

Qu'il écrit vite aussi ! Pourtant un jour la fièvre

Rend la course pénible et dessèche la lèvre.

Après avoir couru, l'on aspire au repos :

Tour à tour l'Océan presse et calme ses flots.

Le monde, cette mer au reflux magnifique,

Reviendra quelque jour au calme poétique ;

Alors il reprendra c^s plumes que l'Amour

Voit planer avec lui près des sources du jour,

Et, relevant l'essor de leurs fêtes passées,

Il leur rendra leur vol au ciel de ses pensées.

Oh ! ce monde à son tour, comme un grand voyageur

Sur le fleuve du Temps qui s'arrête rêveur

Et laisse sans ramer sommeiller sa nacelle,

Reconnaîtra la Paix dont la Ivre immortelle

Le berce quand il veut se soumettre à sa loi.

Plume, c'est dans ces temps qu'il reviendra vers toi.

Il prendra plus de temps pour aimer et le dire.

Poëte aux doux loisirs, rêvant avant d'écrire,

Perdant exprès le temps pour caresser l'Amour,

Il te retaillera, te fera tout un jour

Yoler et badiner dans son ciel et ses roses.

Plus d'une fois aussi, pour que tu te reposes,

Te portant à sa bouche, ô plume de l'oiseau,

Longtemps il s'oubliera dans son rêve si beau.

Dans ce repos léger tu te croiras encore

À l'aile qui suivait les rayons à l'aurore,

Et tu croiras jouir au ciel de ces relais

Que se donne l'oiseau quand, investi de paix,

Il sait équilibrer ses ailes qu'il balance

Et se rend immobile aux champs de l'Espérance.

Le monde aura des chants plus sublimes alors, Et c'est toi qui par lui nous diras ses transports.

JS&Q&&HL

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