‹ Chants et poëmesChapitre 17 sur 42 · L'ALLUMETTE · texte numérisé non relu

L'ALLUMETTE

11 roulait du papier dans ses deux mains oisives,

Tout en pelotonnant ses paroles pensives Sur un cœur libre encor qui l'écoutait parler. Elle, sans art, laissait ses regards s'envoler Gomme des traits légers lancés sur une cible. H était trop distrait, elle trop peu sensible. Dans tant de mots en l'air, lui jamais n'empruntait, En homme bien pourvu, l'esprit qu'il débitait, ' Et le livrait muni de sa propre estampille; . 11 avait bien raison : ce bel esprit qui brille Ne veut pas, comme l'or, avoir des emprunteurs. Toujours, en dépit d'eux, ses riches sont prêteurs.

Pendant ces jeux divers de rêves, de malices, Elle passait sa main sur ses cheveux si lisses, Qu'un peu plus ils pouvaient lui servir de miroir S'il eut assez osé s'approcher pour s'y voir.

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Tous les mois au hasard, excepté le mot : faune !

Tombaient, couraient, volaient... C'est pourtant de soi-même

Qu'il est bon de parler ; tous les mots, hors ce mot,

Ne sont que de vains bruits qu'on oublie aussitôt.

La femme, pressurant tout son dictionnaire,

N'a qu'un mot cependant contre le téméraire

Qui dit : J'aime l ce mot terrible et tentateur.

Non /c'est le bouclier que met devant son cœur

La femme qui paraît aux tournois de la vie.

J'aime! est pour le guerrier de l'arène fleurie ;

Non ! est pour la guerrière. .. On fait ce que Ton peut;

Malgré l'aide du ciel, n'est pas héros qui veut.

Je viens de m' égarer dans une parenthèse, Mais je n'ai point pour but d'établir une thèse. Notre couple pourtant n'était pas aux tournois, Y songeait-il? Fort peu pour le moment, je crois. Fort peu veut dire un peu, car de la femme à l'homme 11 doit rester encore un pépin de la pomme ; C'est un casus belli flottant toujours entre eux. Et cependant ses doigts sur le papier soyeux Se courbaient, s'agitaient, le déchiraient en bandes Quand sa bouche soufflait les rêveuses légendes Qui s'enroulaient dedans phosphore de l'esprit ; Sans y songer sans doute, enfin si bien s'y prit

Ce causeur fort distrait, que légère el coquette En plein jour fut formée une blanche allumette Qui tomba sur la table entre eux et resta là. La scène fut changée à partir de cela.

L'entretien s'alourdit; la phrase plus timide Fut moins spirituelle et surtout moins rapide. Les mots en s'échauffant commençaient à fumer Comme des grains d'encens tout près de s'allumer. Chacun, en l'admirant, dans son cœur faisait fête A l'autre qui jamais n'avait été si... bête. Il fumait... il fumait... On en avait les yeux Comme sous un nuage étouffant et brumeux. Les haleines soufflaient... Bien souvent dans ma vie Je me suis fait dépeindre un immense incendie Qui surprend ces forêts dont la virginité, Pure encor de la hache, a gardé sa beauté. Les arbres merveilleux semés aux vieux jours d'Eve Pleins d'arôme et de vie, et de fleurs et de sève, S'enflamment tout à coup et portent jusqu'aux cieux Leurs torrents de lumière et leurs gerbes de feux. Les oiseaux égarés se heurtent au passage. Les papillons surpris tombent dans le feuillage. Défends-toi, chêne altier. Toi, sapin vigoureux, Ne sais-tu pas combattre? Hier, majestueux,

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Ta bravais la tempête et comptais sur ta force. Acajou, palissandre, à la légère amorce D'une simple allumette, un feu dévorateur Jette dans votre sein le fléau destructeur. L'œil s'éblouit de voir et l'oreille d'entendre La forêt qui se change en un monceau de cendre.

L'orage avait porlé l'incendie en ce lieu, Car la foudre est, dit-on, l'allumette de Dieu.

0 mon Dieu! si j'osais, ma pensée indiscrète Dirait : « Pourquoi jouer avec une allumette ? »

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