CINQ SOUS
Tout plein de son mérite, on dit : « Je ! » L'on dit : « Moi ! »
Au soleil on dit : « Nous ! » A la muse on dit : « Toi î »
Et son livre à la main, fruit doré de son âme.
On cherche dans le ciel sur quel rayon de flamme
Ce livre va partir pour s'approcher de Dieu.
Bon auteur ébloui, redescendons un peu.
Le vieux quai Malaquais sait la longueur des ailes
Des livres envolés aux plaines éternelles ;
Quand l'auteur croit les voir planer si haut sur nous,
Sur le noir parapet ils sont cotés cinq sous.
Quoi! cinq sous son amour ? Cinq sous des jours d'ivresse?
Cinq sous son tour de ciel qu'on fit dans sa jeunesse?
Quoi ! cinq sous son esprit mis en gâteaux de miel,
Pour gagner le gardien des palmes dans le ciel ?
Cinq sous pour contre-poids d'un long rêve de gloire?
Quoi ! cinq sous pour payer l'omnibus de l'histoire?
CINQ SOCS. \0f:
Aveugle auleur qui veux en remontrer à Dieu, Un passant a surpris ton livre en si bas lieu. Les cinq sous échappés de sa main lumineuse Rachètent le captif de l'épreuve honteuse. Rebuté de la gloire, il s'envole au bonheur, Et du ciel descendu remonte dans un cœur.
Poètes, de vos jours le ciel ainsi dispose, Et vous mène à tâtons à votre apothéose.
0 jeu de la fortune ! 0 surprenant retour ! Qui donc passait par là ? Qui l'a vu? — C'est l'Amour. L'Amour !... 0 livre heureux créé pour l'auréole! Bien mieux que tout trésor, sache que son obole Va dorer tes feuillets par elle consacrés.
0 saints ponts de Paris, sanctuaires sacrés, Relais du livre mort retombé sur la terre, Reliquaires au vent, ma plume solitaire, Dont vous êtes l'espoir, vous adjure en ce jour De garder à ses vers l'obole de l'Amour. Je me dédie à vous, vous êtes l'Elysée Où l'ombre de mes morts dans l'oubli reposée, Pour fuir en renaissant ce discret rendez-vous, Attendra que l'Amour l'échange avec cinq sous. Car l'Amour n'est pas riche en son omnipotence, Et, dans sa nudité., ce dieu sans prévoyance
106 CUAM'S ET POETES.
Porte un peu de billon tout au plus dans sa main;
Car il n'a pas de poche, et son vol surhumain
Ne saurait se charger de l'affreuse monnaie
Qui monte au million au temps où tout se paie.
Excepté son sourire. 0 livre trop heureux.
Tu resterais peut-être éloigné de ses yeux
Au temple de Didot qui vend cher sa richesse.
Bénis donc les vieux ponts où l'Amour vient sans cesse
Voir sa bibliothèque avec l'ami Zéphyr.
Là, tout livre est acquis au gré de son désir.
Il n'est pas d'Eurydice en ce clair Elysée
Que, la lyre h la main, n'atteigne son Orphée.
Ah ! qu'on peut se tromper quand on ne pense pas ! Dieu seul voit tous les jeux aux cartes d'ici-bas.
Ecrivons, écrivons, recommençons un livre; Et, sans nul embarras de ce qui pourra suivre, Rions en nous disant que notre livre un jour, Pour renaître, attendra les cinq sous de l'Amour.