‹ Chants et poëmesChapitre 21 sur 42 · CONSEILS A FORTUNIO · texte numérisé non relu

CONSEILS A FORTUNIO

Enfant, vous caressez la Douleur fécondante; Vous savez qu'elle sème aux sillons des grands cœurs Pour obtenir plus tard la moisson abondante Des poétiques fleurs.

Vous n'osez pas chanter avant que son saint chrême Ait touché votre front en coulant de ses doigts. Poëte, vous voulez attendre son baptême Pour croire en votre voix.

Sans doute la semeuse en traînant sa charrue Déchire le sillon de ses poings laboureurs Et fait jaillir la sève à sa voix apparue Que l'on nomme les pleurs.

Cette sève aussitôt courant de veine en veine Produit l'efilorescence au champ qu'elle a touché. Mais soyez patient, enfant ; la souveraine Habite un lieu caché.

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Cette divinité, jalouse de son règne, Ne se laisse point prendre à de vains sentiments, Et veut, contre son gré, que sa victime saigne ; Elle fuit ses amants.

Ainsi le voyageur dans les déserts de sable Recherche les périls pour les chanter plus tard : Il voit le fier lion, mais le monstre effroyable Lui refuse un regard.

L'imprudent le regrette : il eût trouvé des charmes Dans l'orgueilleux duel que refusait le sort, Et dans ses faibles mains il préparait les armes Que méprisait la mort.

Mais le lion distrait n'a point vu dans sa voie La victime obstinée à marcher sur ses pas, Et va par cent détours chercher au loin la proie Qui ne l'appelait pas.

La Douleur, ou distraite, ou lasse, ou dédaigneuse, Peut épargner la proie offerte à son banquet. Il lui faut dans nos fleurs, ô la capricieuse ! Composer son bouquet.

La perfide pour vous de même voudra faire, Enfant qui dans l'arène allez échevelé.

Son despotique arrêt ne veut pas satisfaire Qui n'est point appelé.

Dans vos beaux jours pourtant si le Bonheur s'obstine A faire de son doigt, un cercle autour de vous, Confiez vos débuts à sa faveur divine, Chantez sous ses verrons.

Apprenti du succès, favori du sourire, Confident de l'Aurore, objet de ses faveurs,, Vous n'avez pas besoin du farouche délire Ni du luxe des pleurs.

Ruisseau qui vous formez des sources parfumées Que l'étude versa dans votre cours si doux, Parcourez en chantant les sources embaumées Qui s'ouvrent devant vous.

Préludez : la Muse aime une bouche novice Qu'une goutte de lait baigne encore au réveil, Quand, lui donnant le sein, l'étude sa nourrice Abrège son sommeil.

Laissez aux fiers penseurs les rêves des empires. Sans voiler votre esprit du martyre jaloux, Comme on tresse deux fleurs enlacez des sourires Entre la Muse et vous.

Chantez : la poésie, à l'ombre de la mousse, Fait le chuchotement de ce qu'on ne voit pas ; La berceuse des cœurs, molle, rêveuse et douce, Aime qu'on parle bas.

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