LES AMOURS DU LAC ET DU SOLEIL
Le lac est une coupe où s'abreuve h longs traits
Le soleil, ce buveur du nectar de la terre;
Il boit les pleurs des fleurs versés dans le mystère;
11 boit à coups pressés les vapeurs des forêts,
11 boit, à son lever, la rosée opulente
Qui féconde nos champs. Mais la terre brûlante
Exposée à ses feux sans arbres, sons remparts,
Le sein stérilisé s'ouvrant de toutes parts,
Au désert n'offre rien à sa soif éternelle.
Dans l'océan de sable il envoie et rappelle
Ses rayons altérés et n'a que rarement
Une coupe à ses vœux comme ce lac charmant.
Aussi, l'ardent buveur, il s'y mire sans cesse;
Rien ne vient faire une ombre entre elle et sa tendresse,
Rien : ce miroir est nu, le voile des roseaux
N'y glisse même pas; jamais il n'eut de flots
Epanchés sur ses bords, car le zéphyr placide
Ne1 saurait d'un soupir y marquer une ride.
Aussi le disque pur du roi brillant des cieux
N5est jamais déformé dans son sein radieux.
Tous deux goûtent les biens des amours ineffables :
L'un boit, l'autre s'échauffe, et leur plaisirs durables,
Toujours passionnés, toujours insatisfaits,
Vivent par le retour de mutuels bienfaits.
« Oh ! pénètre mon sein, dit le lac qui bouillonne ;
Jusqu'au fond de mes eaux dessine ta couronne ;
Soleil, embrase-moi d'une amoureuse ardeur.
Je sens courir en moi la fébrile chaleur
Qui transporte d'amour mes ondes enchantées.
Ne te couche jamais. Ces ondes argentées
Qui portent ton portrait, comme un gage d'amour,
Restent veuves de toi lorsque s'enfuit le jour. »
Et le soleil répond : « Laisse, laisse-moi boire,
Désaltère ma soif, viens abreuver ma gloire.
Ma coupe du désert ! rafraîchis ton amant
Qui s'enivre au festin de ton enchantement.
À ton divin banquet je jette un toast de vie.
Le philtre que je bois tempère l'incendie
Des terrestres amours dont Dieu me fit le dieu,
Car les êtres aimants sont trempés dans mon feu.
J'aspire, le sens-tu? Tonde vaporisée;
Je Tenlève plus haut que la faible rosée,
Je la transporte au ciel et, comme un voile pur
Drapé sur ces déserts, j'en forme de l'azur. »
Telles sont les amours à jamais renaissantes Du lac et du soleil. De ces amours puissantes, De Téblouissement des célestes baisers Appelés et rendus et jamais apaisés, De ce lac fécondé par le dieu de la vie Naît un blanc nénuphar dont la plante ravie Flotte dans le sein pur du lac mystérieux Quand sa modeste fleur brille en face des cieux. L'onde, qui l'enfanta de ses noces divines, Garde en ses profondeurs les flottantes racines De cet enfant chéri, seul fruit de son bonheur, Qu'elle nourrit d'amour et berce dans son cœur. Le soleil s'est chargé de décorer sa tête De la chaste blancheur; en jouant, il lui prête Sa face aux gais rayons. C'est un disque d'argent Qui s'élève sur Tonde où son pied va nageant. Image de ses traits, cette innocence appelle Sur sa frêle beauté la faveur paternelle. Oh! le soleil et l'eau s'amuser de si peu ! D'une fleur, leur enfant, tous deux se faire un jeu !
Quoi! rien qu'un nénuphar sur cette blanche nappe? Et puis après ? pas même un roseau qui s'échappe Pour jouer avec lui? Pas un peu de limon Flottant comme un tapis jeté dans un salon, Où le lichen obscur en Rattachant végète? Où la mouche prend pied en cherchant la buvette? J'ai dit : Rien sur le lac que le beau nénuphar ; C'est un enfant unique abreuvé de nectar.
Sur son trône d'argent cette fleur solitaire,
Bien qu'en face du ciel, est cachée à la terre.
Le nénuphar ne peut, tant est grand son berceau,
Redouter l'ennemi qui passe au bord de l'eau.
C'est beau d'être assuré contre ce qu'on peut craindre,
Mais, sans redouter rien, ne peut-on être à plaindre?
Il faut bien à quelqu'un dire : « Je suis heureux. »
Alors, plein de pitié, le père glorieux
De ce fils séparé du rivage où l'on aime
Fait naître un papillon dans son calice même ;
11 ne sera pas seul, et son règne d'un jour,
Comme tout règne heureux, brillera par l'amour.
Et toujours le soleil continuera de boire, Le lac de refléter son amour et sa gloire. S'enivrant l'un de l'autre, ils suffiront tous deux A peupler le désert de leur règne amoureux.