‹ Chants et poésiesChapitre 166 sur 204 · LA CHANSON · texte numérisé non relu

LA CHANSON

Que fais-tu, dans ce silence Où tu dors enseveli?

Bannis cette somnolence :

C'est la mère de l'oubli.

Qui donc es-tu, qui m'appelles.

Messagère aux blanches ailes ?

— C'est la chanson; Chantons tous à l'unisson !

Anacréon, qui s'ennuie

Sous ses jauriers toujours verts,

S'enquiert si la poésie

Est morte en notre univers :

Qui vaincra son ennui sombre,

Qui déridera son ombre?

— C'est la chanson; Chantons tous à l'unisson !

Tibulle, Horace et Properce Demandent, en soupirant, Si c'est du nectar qu'on verse Dans ce cristal transparent.

Ah ! ce n'est pas du Falerne !

C'est d'un petit vin moderne :

— C'est la chanson; Chantons tous à l'unisson !

Collé, qui fut peu sévère, querelle avec Vadé;

Panard, qui légua son verre»

Dort, sur la table accoudé.

Qui termine nos querelles, ,

Qui rallume nos prunelles?

— C'est la chanson; Chantons tous à l'unisson !

Béranger rompt une lance Avec l'ami Désâugiers ; J'aime à voir mettre en balance Ces aimables chansonniers.

Qu'est-ce qui les fait survivre A l'auteur de maint gros livre?

— C'est la chanson; Chantons tous à l'unisson !

Auprès de Rouget de Lisle Marche Hégésippe Moreau; J'entends causer Charles Gille Avec Emile Debraux.

Quelle noble et vive flamme A pu consumer leur âme ?

— C'est la chanson; Chantons tous à l'unisson !

Dans un bosquet j'entends Lise, Elle raille son amant, s Et se plaint d'être incomprise Quand elle aime éperdument.

Dites-moi qui la console, Qui lui fait, une auréole?

— C'est la chanson; Chantons tous à l'unisson !

Depuis que Lise est malade, La chanson .a tourné l'œil, La légende et la ballade A son chevet sont en deuil ;

Que mon amour la guérisse ! Que son mal cède au caprice

De ma chanson ; Chantons Lise à l'unisson !

ROCHETAILLÉE

Dans le pré, le saule bleuâtre Se marie aux verts peupliers :

Le village en amphithéâtre Étale ses hauts espaliers :

Un château repeint le couronne, Les habitants sont bonnes gens, Et ne font de mal à personne, Étant presque tous indulgents.

Gentil village,

Riante plage, Rochetaillée, ô doux pays Où s'est écoulé mon jeune âge, Pour toi je quitterais Paris!

La Roche autrefois fut taillée Par les farouches Sarrasins; Maintenant elle est émaillée D'arbres, de fleurs et de raisins :

Le village autrefois vit naître Jean, beau cardinal empourpré, A cette heure, il y croit peut-être Un génie encore ignoré.

Gentil village,

Riante plage, Rochetaillée, ô doux pays Où s'est écoulé mon jeune âge, Pour toi je quitterais Paris !

Est-il plus riant paysage '

La Saône, miroir transparent, Y dort si bien, que, du rivage, César n'en vit pas le courant ; Je crois que ma barque dérive, Que fait César à ma chanson !

Pour célébrer cette humble rive, 11 suffit du chant d'un pinson.

Gentil village,

Riante plage, Rochetaillée, ô doux pays Où s'est écoulé mon jeune âge, Pour toi je quitterais Paris !

Pourtant la rive a son tumulle *

De chevaux et de mariniers, Dont la langue toujours inculte Se hérisse de mots grossiers :

Mais la vapeur au blanc panache Comme un trait glisse à l'horizon :

L'aubergiste rentre et se fâche, Il voit désemplir sa maison. *

Gentil village,

Riante plage, Rochetaillée, ô doux pays Où s'est éepulé mon jeune âge, Pour toi je quitterais Paris!

Aux jours de vogue, quelle fête!

Jeanne paraît : vous connaissez

Sa taille, sa jambe bien faite,

Sa bouche en cœur, ses yeux baissés,

Son bonnet à la paysanne,

De fines dentelles garni :

Avant que sa beauté se fane,

11 faut prendre la pie au nid.

Gentil village, Riante plage, RoclmtaiUée, ô doux pays

Où s'est écoulé mon jeune âge, Pour toi je quitterais Paris !

Tu ne m'as pas donné naissance, Doux village, mais j'ai teté Dans ton sein la simple science Et T amour de la vérité.

Je vois toujours flotter l'image Du bon pasteur, de mon mentor, Dans les peupliers du rivage :

J'entends toujours ses conseils d'or.

Gentil village,

Riante plage, Rochetaillée, ô doux pays Où s'est écoulé mon jeune âge, Pour toi je quitterais Paris !

Écho d'un passé qui s'efface,

Il m'instruisait dans le passé;

Soudain comme un wagon qui passe,

Mon jeune esprit s'est élancé;

Je suis sur la pente rapide

Du progrès et de l'avenir :

Du haut des ci eux, mon ancien guide,

Tends ton bras pour me soutenir :

Gentil village,

Riante plage, Rochetaillée, ô doux pays Où s'est écoulé mon jeune âge, Pour loi je quitterais Paris.

Dans mon existence agitée, Quand un temps d'arrêt... se fera, Vers celle colline abritée Le rail luisant m'emportera; J'irai respirer sur ces roches; L'air de Paris est étouffant, Et j'aime tant le son des cloches Que je sonnais, étant enfant !

Gentil village,

Riante plage, Rochetaillée, 6 doux pays Où s'est écoulé mon jeune âge, Pour toi je quitterais Paris.

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