LE MALHEUR
Connaissez-vous cet étranger
Dont le regard est toujours sombre,
Dont la présence es! un danger?
Est-ce un vivant, n'est-ce qu'une ombro?
S 1 il s'assied à votre festin,
Son aspect glace vos convives,
Comme le givre du matin
Enlève aux fleurs leurs couleurs vives :
Est-ce la mort ou le destin ?
Il transforme tout ce qu'il touche, Les mels en des charbons ardents Qui, consumés à votre bouche, Tombent en cendre sous vos dents ; Quand sa main maigre verse à boire, En allant du verre au gosier, Le vin se change en liqueur noire, Qui vous brûle comme un brasier Et vous laisse un affreux déboire.
Par lui, les rois ensorcelés Perdent leur trône et l'espérance ; Par lui, les maris désolés Et les joueurs pleurent leur chance ; Il fait les lauriers se flétrir Sur le front pâli des poètes ; Il fait les conquérants mourir Avant d'achever leurs conquêtes, Et les avares s'appauvrir.
J'ai vu des pâtres tout en larmes Accuser les lutins jaloux D'avoir attiré par des charmes Ou la maladie ou les loups.
Chaque journée était funeste :
Les brebis n'avaient plus de lait,
DE PIEKItE DUPONT. 1(<5
Les moutons mouraient de la peste, Et tout le troupeau s'en allait, Les larrons s'acharnant au reste.
Si vous êtes vingt amoureux, Dix tourtereaux, dix tourterelles, Par des prestiges ténébreux Il désunit vos blanches ailes ; 11 pipe les dés au joueur, Vous dupe avec des amulettes, Vous trompe avec une lueur :
C'est le grand noueur d'aiguillettes ; C'est ce qu'on nomme le malheur.
LA SIBERIENNE