SOLDATS ET MATELOTS GRECS
LA MORT
DE
GHRISTOS-MILIONIS.
Trois Corneilles veillaient au sommet des montagnes ; L'une près d'Armyros contemplait ses vallons, Et l'autre du Valtos les riches horizons 5 La troisième gémit, et mêle en tristes sons Sa plainte aux voix de ses compagnes : « Qui donc a vu Christos absent de nos campagnes? w — De l'Arta, nous dit-on, il suivit les chemins, » Deux Agas, un Cadi, sont tombés dans ses mains.
» Le chef des Osmanlis , évoquant la vengeance ,
» Dit à ses Sélictars, pleins de son noir esprit :
» — Courez , vous qui briguez les honneurs, l'opulence ,
» D'un Klephte audacieux punissez l'insolence •,
» Décapitez Christos, qu'un firman a proscrit. »
Souliman à sa voix s'élance \ Jour à jamais compté dans les sinistres jours! Sa ruse atteint Christos après de longs détours : Leurs coeurs long-temps amis, qu'un sort fatal rassemble, D'un vieil attachement ressentent le pouvoir. Sous une même tente , heureux de se revoir, Les échos de la nuit les entendent ensemble Se verser le nectar, se conter leurs secrets, Jusqu'à l'heure où du jour brillent les premiers traits. Mais , hélas ! de leur camp ils reprennent la route , Et soudain à Christos, qu'il est las de trahir : « Aux ordres de mes chefs tu te rendras sans doute \ » Ils te demandent.- — Moi! — Toi-même. — Traître ! écoute » Un Grec sait les combattre et non leur obéir. » Ils s'arment à ces mots •, et leur double tonnerre D'un double coup mortel les étend sur la terre.
NOTICE
L'ancienneté de ce chant, qui date de près de cent cinquante années , prouve que la fiction par laquelle interviennent des oiseaux en spectateurs du fait raconté , est une formule traditionnelle et accoutumée dans ces chants. Leur nombre de trois semble affecter à leur présence un augure de malheur pour l'un des partis luttans.
Le surnom de Milionis , que porte Christos , désigne le long fusil dont il avait l'habitude de s'armer. On assure que Christos naquit vers la fin du dix-septième siècle dans l'Acarnanie , et qu'il fut l'un des premiers chefs d'insurgés vagabonds , surnommés Klephtes , dont les bandes se perpétuèrent depuis sa mort dans les montagnes d'Agrapha et de la Chimère.
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BOUKOVALLAS.
Quel bruit!... immole-t-on les hôtes des étables? Est-ce que des bois reculés Luttent les monstres formidables?
Non , les monstres luttans , ni les bœufs immolés ,
Ne portent de tels chocs dans les airs ébranlés.
Boukovallas combat : les balles meurtrières
Pleuvant autour de lui, sifflent de toutes parts. Mais, quelle jeune fille, aux blonds cheveux épars,
L'appelle du haut des bruyères?
« Reviens , Boukovallas ! l'Ottoman est chassé , » Garde ton plomb vengeur, le combat a cessé. » Des tourbillons poudreux déjà s'abaisse l'ombre , Et des braves encor l'honneur s'est rehaussé. Les Turcs en rougissant trois fois comptent leur nombre ; Cinq cents de leurs soldats ont expiré vaincus. Les Grecs se sont comptés, trois d'entre eux ne sont plus ; Deux, en nobles héros, frappés à la poitrine, L'autre , encor plus vaillant , dans les rangs abattus
Dort couché sur sa couleuvrine.
NOTICE
Cette chanson guerrière est une des plus populairement répandues dans l'Épire et dans l'Étolie : sa date remonte presque aussi haut que celle de Christos ; elle est pleine d'impétuosité , de verve , de force originale et d'action. Je l'ai terminée d'après le texte et la version fournis par M. Pouqueville, parce que le sens final , rapporté par M. Fauriel , m'a paru moins vraisemblable , moins beau et moins dramatique.
Boukovallas , Klephte Acarnanien , non moins renommé que Christos , auquel il succéda , s'illustra par une victoire décisive contre Véli , bey de Tebelen , grandpère d'Aly Pacha. Le ressentiment de celui-ci poursuivit durant sa longue domination les restes de la famille de ce héros, qu'il extermina par le fer et par le poison. Boukovallas , après de grands exploits et des défaites , trop fier pour se soumettre aux Turcs , et ne voulant pas même laisser ses os dans la terre qu'ils foulaient, quitta la Grèce , et n'emportant avec lui qu'un bâton noueux , prit le chemin de l'Asie , et s'en alla mourir à Jérusalem. Quel ermite !
JEAN STATHAS.
Sous un pavillon azuré , Des voiles d'un lin noir poussent un noir navire Au port de Cassandra , son refuge assuré ;
Tandis que sur l'humide empire Vogue un vaisseau qu'annonce un pavillon pourpré. α — Amène, et devant moi que ta voile se plie ; »
Lui cria son orgueil jaloux.
i) — Moi ! qu'à te saluer ma fierté s'humilie
» En nymphe que l'hymen présente à son époux !
» Non | de Boukovallas le gendre me commande.
» Vaillans nochers , qu'au sein des eaux )> Des cruels Musulmans tout le sang se répande ! » Les câbles, à la fois, lancés des deux vaisseaux, De la proue à la proue enchaînent ces rivaux. Stathas vole ; et déjà l'homicide abordage Rougit de sang les ponts , les mâts , les flots amers. Le Turc n'a de recours , dans l'horreur du carnage ,
Que l'horreur des gouffres ouverts. Alla ! Son dernier cri signale son naufrage 5 Et l'Hellène en vainqueur franchit les vastes mers.
NOTICE
Ce combat naval entre les Turcs et les corsaires grecs , s'offre sous des images fictives , en rapport avec les descriptions des attaques de montagnes. Ce ne sont pas tant les personnages agissans qui se parlent et qui luttent ensemble , que les navires personnifiés eux-mêmes. Ceci tient, comme on voit , à la meilleure méthode poétique.
On a vu que Jean Stathas était gendre du célèbre Klephte d'Acarnanie ci-dessus désigné. Son courage signale noblement sa parenté glorieuse.
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GHIPHTAKIS.
Les champs sont de pluie altérés , Les hauts monts , de frimats que versent les tempêtes ; L'autour, de passereaux dans les airs égarés ;
Et les Musulmans , de nos têtes.
Où court , de Ghiphtakis , la mère tout en pleurs ? Ses trois fils ont péri dans la lice guerrière :
Errante, elle les cherche 5 et ses noires douleurs , Hélas! de sa raison ont éteint la lumière. De nos rochers absente , et fuyant sa chaumière , Elle a porté ses pas aux hameaux des pasteurs : L'arquebuse y tonnait à l'égal de l'orage \ Non pour faire éclater les signaux du plaisir , Non pour fêter au loin les noces du village : Ghiphtakis est blessé 5 la mort vient le saisir ; Tel qu'un noble cyprès qu'a frappé la coignée , Il tombe •, et rappelant son escorte éloignée : « Mes frères ! emportez votre chef expirant , » Ou que par vous ma tête , à nos vainqueurs ravie , » Ne reste pas en proie à la rage assouvie » De notre Pacha dévorant. »
NOTICE
L'exposition de cette pièce dès les premiers vers se rattache très-fortement à la conclusion du sujet , dont le but est de montrer l'horreur que les vaincus éprouvent de laisser leur tête en trophée aux vainqueurs qui la leur tranchent sur les champs de bataille. On reverra ce même sentiment exprimé dans un autre chant à l'égard des Turcs , comme il l'est ici à l'égard des Grecs. Je n'ai pas dû omettre ce trait de mœurs locales.
Ghiphtakis , homme plein de bravoure et d'esprit , menait les Klephtes au combat en chantant la guerre. Laid , petit de taille , boiteux et brun de peau , c'était vraiment le Tyrthée épirote. Il périt dans une bataille que lui livra le féroce Joussouf , Arabe justement surnommé buveur de sang.
ANDRIKOS
ou
ANDROUTZOS,
Ο mèbe d' Andrikos , tu le cherches , tu pleures ,
Tu pleures ton cher fils, l'invincible Andrikos!
Ta douleur , des déserts frappant tous les échos ,
Querelle d'Agrapha les sauvages demeures.
« Monts affreux ! cachez-vous ce héros pour toujours ?
» Vainement de l'été l'attendaient les beaux jours :
» Ils ne l'ont point revu ! mes alarmes plaintives , » Du fleuve Achelous dont il suivit le cours ,
» En vain interrogent les rives !
» Maudits soient vos conseils , vieillards de nos tribus , » Qui , de la Livadie éloignant sa vaillance , » Du Moscovite armé lui vantiez l'assistance , » La vaine foi des czars trahissant nos vertus ! » Ο monts! abaissez-vous•, torrens , sur son passage
» Détournez , tarissez vos flots :
» Qu'il rentre en nos foyers que gardait son courage —
* Triste mère ! ce fils qu'appellent tes sanglots , Guidant de trois cents Grecs la retraite éclatante , Domptant la faim, la soif, et dix mille ennemis Que la rage ottomane en vain aura vomis , Marchera triomphant de Corinthe à Lépante.
* Le texte de ce chant incomplet s'arrêtant en cet endroit, j'ai cru pouvoir le terminer par quelques vers qui retracent brièvement les faits prodigieux contenus dans le beau précis inséré par M. Fauriel en tête du morceau relatif à ce héros Klephte , dont le nom est resté fameux dans Constantinople et dans la Grèce entière , que son célèbre fils Odyssée défend encore.
Des fabuleux exploits qu'égale son effort , Ce père d'Odyssée aura su nous convaincre. La mort seule pourra le vaincre j Et son grand nom vaincra la mort.
NOTICE
Andrikos , après mille actions mémorables , prêt à retourner dans son pays natal , fut épié sur les terres du gouvernement vénitien et livré par cette république au pouvoir des Turcs. Jeté cruellement dans les bagnes de Constantinople , il refusa sa liberté et une pelisse d'honneur qu'on lui omit pour prix d'une abjuration de son culte et de sa cause : il aima mieux mourir chrétien et Grec dans les horreurs de sa captivité. En ï 798 , un ambassadeur ;de la république française demanda sa délivrance au grand-visir : « Mieux vaudrait me demander » trois millions , répondit le ministre ottoman , que la » liberté d'un tel homme. »
KALIADOUKAS.
Que ne puis-je en oiseau prendre aux cieux mon essor,
Vers les mers de la sombre Ithaque , Lieux où pleure une Grecque , en nouvelle Andromaque , Sur Kaliadoukas , non moins vaillant qu'Hector î Comme un cygne éperdu qui détruit son plumage , À sa tendre beauté sa main faisant outrage,
Arrache ses cheveux , bouclés en noirs anneaux : Son désespoir revêt l'attribut du veuvage , Un deuil plus triste encor que l'aile des corbeaux. Seule , au bord de la mer , sur une tour sauvage ,
Ses yeux , arrêtés sur les eaux ,
Interrogent à leur passage Les agiles esquifs et les pesans vaisseaux.
« Navires , barques , nefs légères , » Au départ du Valtos , au retour vers son port , » De mon époux absent vous a-t-on dit le sort ? » — Nous l'avons vu descendre aux rades étrangères : » Ses amis célébraient sa gloire en leurs chansons. » Un dard aigu roulait , sur une flamme ardente , » Les agneaux immolés à leur faim dévorante ; » Et cinq beys, leurs captifs, leur servaient d'échansons. »
NOTICE
Cette chanson , qui paraît avoir été faite par un habitant des côtes de la mer Ionienne, porte un caractère doucement railleur; elle peint avec grâce l'ostentation d'une douleur conjugale, bientôt consolée par une joyeuse nouvelle. Le fond en est touché avec une finesse agréable. On m'excusera d'avoir mêlé les noms d'Andromaque et d'Hector au texte qui ne les cite pas. Une analogie produite par l'idée du veuvage , m'a permis de faire cette légère altération à la chanson grecque ; elle dit littéralement que près de Mavrolimi , le Klephte et ses gens faisaient rôtir des moutons et avaient cinq bey s prisonniers pour leur tourner la broche.
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DIPLAS.
Lève-toi , Diplas , prends la fuite :
Échappe aux dangers , Antonis ;
Le Pacha lance à ta poursuite
Vingt drapeaux qu'il a réunis :
Altéré de ton sang , Moukordaris s'avance. Quatre mille bourreaux fondent sur ton chemin,
Le cimeterre aux dents , la carabine en main.
« Qui? Dîplas , Antonis, fuir devant la vengeance ,
» Tant que palpitera leur sein !
)) Non , non 5 de leurs amis une élite indomptée
» Aux coups mortels oppose un cœur d'airain , » Conquiert la nourriture à sa faim disputée, » Par la poudre et le plomb semble être alimentée , )) Et plonge au cou des Turcs le glaive tout sanglant » Comme au sein du peuple bêlant. »
NOTICE
M. Fauriel fait remarquer la bizarre énergie des dernières expressions de ce chant , qu'il a traduites un peu crûment : « Il a des braves d'élite, qui mangent la poudre comme pain et les balles comme viandes, et qui tuent les Turcs comme des moutons. » J'ai taché de rendre poétiquement ce tour étrange , sans en altérer dans mes vers la singulière originalité , image très-vive de la fureur avec laquelle la bouche des soldats déchire les cartouches pour amorcer leurs armes , et de la nécessité où sont les Grecs de se munir de poudres et de balles pour s'approvisionner de pain et de chair.