ANCIENNE BALLADE GRECQUE
EirrouRÉ de nobles convives Au banquet de son roi Mavrogène est assis :
Le vin , inspirateur des bons mots et des ris , Rend leurs lèvres gaîment naïves.
Chaque héros vante à son tour , L'un , les attraits du beau Néère , L'autre 9 la vertu de sa mère, .
L'autre les Hébés de la cour.
« Nulle beauté , dit Mavrogène , » N'éclipsera jamais Cymodore ma sœur !
)) L'or ni les diamans ne toucheraient son cœur » Que sa loi virginale enchaîne.
» — • Eh ! si je l'aimais ? dit le roi.
» — Que ma tète ,, oflFerte en otage , » Si l'amour sans hymen t'engage ^ » Tombe sous le fer devant toi.
» — Reste captif jusqu'à Taurore , ^ Dit le prince , en ouvrant son trésor précieux Son choix en fait sortir mille dons radieux Dont il veut charmer Cymodore.
a Esclave ! pars \ que dix coursiers , » Couverts du plus riche atelage , » Ouvrent à mon brillant hcmunage » La barrière de ses foyers. . .
» Que ton respect en sa présence , » Avant que son œil noir éblouisse le tien , . » L'honore en s'inclinant par un hmnble maintien
» Qui rassure son innocence.
» Dis-lui , messager diligent , » O belle ! astre pur de la terre !
» Ta taille arrondie et légère tt S'élève en colonne d'argent.
» O fleur , qui par Tamour éclose , » Porterait de doux fruits coYnme un frais oranger ! » O toi , que de parfums le printemps vint charger
» Comme Fanémone et la rosé !
» Peut-être ces mots caressans
» Séduiront sa fierté rebelle :
» Lève alors tes^ regards sur elle ,
» £t lis au trouble de ses sens. »
L'esclave bâte son message :
Cymodore aux yeux noirs entend déjà sa voix.
« Ah ! dit-elle , en riant de ces pompeux envois , » Mon frère éprouve mon courage. »
Mais , Tadroit confident l'instruit Du vœu pressant d'un roi qui l'aime.
Que répondre au maître suprême ?
<( Salut ! Je l'attends cette nuit. »
Sa nourrice , encopcî au jeune âge , La voit à ses genoux prostemev sa douleur.
<i. Si mes jours te sont chers , sauve le chaste honneur » De qui t'allégea l'esclavage !' » Que d'habijs un échange heureux » Me cache au prince , ou que je meure *, . » Et muette dans ma demeure M Subis son caprice amoureux. »
Sous les voiles'de Tombre épaisse Le roi se glisse , atteint lés appas adorés t De la nymphe aux yeux noirs , aux longs cheveux dorés ,
Et se plonge en sa. folle itreâse.
Mais , au crépuscule nouveau ,
Fuyant le lit de sa maîtresse ,
Il lui coupe une blonde tresse
Et le doigt que ceint un ^inneau.
Des courtisans de sa puissance Le despote orgueilleux rassemble le concours. ^ Salut à vos hymens ! Salât* à vos amours !
Dit son ironique insolence :
)) Mavrogène , ta chaste sœur » Méprise les dons , la richesse î » Seul ^ j'en-aivamcu la sagesse » Par des baisers pleins de douceur. »
Pâle de son ignominie ,
« Prouve son déshonneur ! s'écria l'offensé.
» •« Vois-tu ce lien d'or à ses cheveux tressé , n Cette bague à son doigt unie ? »
Glacé par ce triple témoin , Il chancelle et perd la parole :
Mais le bruit , qui circule et vole , Va frapper Cymodorc au loin.
En vierge aux autels présentée , Elle e^ace de fleurs son charmant appareil :
Son noble et doux visage a l'éclat du soleil , Son sein , de la lune argentée :
Plus noir que l'aile du corbeau , Brille en, arc son sourcil d'ébène ^ Et l'art n'ajoute qu'avec peine .
Aux grâces d'uii objet si beau.
Plus agile que Thirondelle , Elle court : « Peuple, grands, n^arrétez point mes pas , » Mon frère est dans les fers menacé du trépas :
» Quel est son crime ? leur dit-elle.
» i.^ De ton infaillible pudeur
» Sa tète en gage s*est donnée ;
» Et du roi , qui t'a profanée ,
« T'accuse la fatale ardeur.
» «—^ Quel garant signale ma perte ?
» -*-« H montre à tous les yeux ton doigt encor sanglant , » Ton doigt que trahit l'or de ton anneau brillant ,
» Ta boucle d'un fil d'or couverte.
» — - Sur des témoignages si vains ,
» Quoi ? votre justice s'arrête ! ^
i> Quelle tresse manque à ma tète ?
» Quels doigts sont absens de mes mains ?
» Ma nourrice fut la victime 9 Des transports de ce roi trop indigne de vous. 9 Ce roi, de mon esclave aveugle et lâche époux ,
» Elst mon esclave après son crime.
» La loi le veut. Tombe , tyran !
» Loin du trône , fuis aux cavernes » Va puiser Feau dans les citernes , » Et vivre en bûcheron errant. »
Dans la foule qui Fenvironne Le feu de son courroux a soudain éclaté.
Sous le dais du tyran le peuple révolté Arracbe au monstre sa couronne.
Tous , vengeant leur commun affrpnt , Proclament reine Cymodore :
Et Tauguste vertu s'honore D'un diadème ornant son front.
NOTICE
Cette romance historique est la plus ancienne de celles qu'on chante dans Arta y capitale de la Basse-Epire. On la croit faite au quatorzième siècle , et traditionnellement conservée depuis l'époque des royaumes de Chypre et de
Sicile. Le roi dont elle raconte Faventui^e se nommait Charles , prince de la famille d'Anjou , et connu par les fragmens de la relation de Gjriaque d'An cène. La loi du code qu'invoque Tliéroîne de la cliknson, loi par laquelle les hommes libres , en épousant une esclave , tombaient en servitude , marque ce récit du sceau du moyen âge. Ce4:te chanson était inédite en France: le texte, accompagné d'une traduction allemande, n'en fut imprimé qu'à Leipsick, l'an t8o3, par Bartholdi. Je l'ai reçu de l'helléniste à qui nous devons V histoire de la . régénération de la Grèce y ouvrage où M. PouquevîUe a rassemblé, coordonné' des tnatérïau'x inépuisables, des masses de faits précieux, la sudcession des événemens qui ont produit la guerre actuelle , et tous les portraits des oppresseurs et des libérateurs de la terre classique y personnages qu'il a connus durant son consulat , et qu'il aie premier fait connaître aux chroniqueurs et aux poètes de l'Europe.
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