‹ Chants populaires arméniensChapitre 3 sur 87 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Les événements tragiques qui ont, de 1894 à 1896, ensanglanté l'Arménie, sont aujourd'hui connus du monde entier. On sait que, pour avoir protesté contre une condition d'intolérable servitude où le gouvernement turc les maintenait, pour avoir réclamé l'application de l'article 61 du traité de Berlin, par lequel la Sublime Porte s'est formellement engagée à introduire des réformes dans les provinces arméniennes de l'Empire, pour avoir enfin défendu leurs droits imprescriptibles reconnus par les six Puissances d'Europe aussi bien que par le gouvernement turc, les Arméniens ont été livrés au feu et au fer par l'ordre du Sultan lui-même. Abdul-Hamid a voulu résoudre la question arménienne en mettant à exécution la fameuse

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formule d'un diplomate turc, c'est-à-dire en tentant de supprimer les Arméniens.

On sait de quelle horrible manière ce plan fut réalisé : des villages pacifiques incendiés par centaines, trois cent mille personnes, sans armes et sans défense, massacrées parles Kurdes officiellement armés et par des troupes de réguliers; des enfants embrochés à la pointe des baïonnettes; des femmes enlevées, violées, éventrées; des vieillards suppliciés; des prêtres écorchés vifs ou brûlés à petit feu; et les biens pillés, les terres usurpées, les églises et les couvents démolis. Tout cela au lendemain du jour où les gouvernements de France, d'Angleterre et de Russie avaient présenté au Sultan un projet de réformes pour l'Arménie turque, consacrant par là solennellement la légitimité des revendications arméniennes. Le Sultan a, d'une main, signé ce projet de réformes, et de l'autre il a donné l'ordre des massacres, sous les yeux de l'Europe, qui alaissé faire... On sait tout cela. Les hommes de cœur de tous les pays d'Europe et d'Amérique ont fait connaître ces faits au monde entier par des articles de journaux, par des livres, par des conférences, par des interpellations dans les parlements, et la vérité, qui au premier moment a pu être voilée, voire même dénaturée, grâce à une certaine presse

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dévouée au Sultan, n'est plus aujourd'hui discutée par personne.

On sait aussi que cet affreux état de choses n'a nullement cessé d'exister, malgré les protestations des hommes les plus illustres de tous les pays, malgré l'indignation de l'opinion publique du monde entier; on sait que si le système des massacres en masse, des atrocités grandioses comme celles d'Orfa, où trois mille personnes réfugiées dans l'église ont été brûlées au pétrole, ne se renouvellent plus, la destruction de la race se poursuit toujours par des moyens plus lents, plus sourds, mais sûrs et continus : interdiction pour les Arméniens de circuler de province en province, et, par conséquent, arrêt de toute activité commerciale ; pleine liberté accordée aux Kurdes et aux Turcs de tuer des Arméniens, de s'approprier leurs maisons, leur bétail, leurs instruments aratoires, leurs terres; donc, misère, famine, maladies, dépérissement; et de temps à autre, un petit retour au système des grandes tueries, bien qu'exécutées en des proportions relativement modestes : deux cents personnes égorgées il y a trois ans à Khasdour, trois cents à Sbaghank il y a deux ans, puis, plus récemment encore, des massacres à Pertak, à Chouchenamark, à Moush, et, à l'heure actuelle,

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Sassoim bloqué par des troupes et Zeïtoun menacé...

On connaît tout cela, mais ce qu'on connaît bien moins jusqu'à l'heure présente, c'est le peuple arménien lui-même. Ce peuple qui pendant des siècles a lutté et souffert pour défendre la civilisation occidentale en Orient, s'est vu, à la veille des grands massacres, complètement oublié, méconnu par l'Europe; en dehors d'un cercle restreint d'orientalistes et de diplomates, le monde civilisé ignorait l'existence même d'un peuple arménien, ou s'il en avait entendu vaguement parler, il le confondait avec certaines peuplades demi-sauvages de l'Asie. Les massacres, par la retentissante émotion qu'ils ont provoquée, ont attiré l'attention universelle sur le peuple arménien et lui ont prêté un douloureux renom. Mais les braves gens qui, bouleversés par le récit des horreurs commises en Arménie, jetèrent un cri d'indignation et tendirent une main secourable, s'intéressèrent en général plutôt aux souffrances de ce peuple qu'au peuple lui-même, qu'ils ne connaissaient que par ses malheurs. Les légendes grotesques propagées en Europe par des esprits superficiels ou bien mises en circulation par des publicistes à la solde du Sultan, et représentant les Arméniens tantôt comme un ramassis

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d'escrocs et d'usuriers, tantôt comme une bande de perturbateurs soudoyés par la Russie ou par l'Angleterre pour troubler la Turquie, toutes ces calomnies stupides qui, jetées à la face d'une race atrocement suppliciée, devenaient odieuses, n'ont pu trouver quelque crédit dans une partie, malheureusement assez étendue, du public occidental, que grâce à cette ignorance où les peuples d'Europe se trouvaient à l'égard du peuple arménien, de ses mœurs, de son histoire, de son caractère véritable *;

Nous ne prétendons pas que les Arméniens soient un peuple parfait; il n'existe pas de peuple parfait; chaque peuple a ses défauts, et ceux qui se trouvent dépossédés de leur indépendance et qui subissent le joug d'un despotisme avilissant, ont forcément plus de défauts que les peuples libres. Mais le plus grand des défauts est celui qui consiste à attribuer à un peuple tout entier les vices d'une catégorie de types peu sympathiques, produits inévitables d'une longue servitude, et que personne n'a stigmatisés avec une sévérité plus acharnée que les satiristes, les publicistes, les romanciers arméniens.

i. Il est à remarquer que les mêmes calomnies ont été propagées contre les Grecs et les Bulgares, à l'époque où ceux-ci, se débattant sous le sabre turc, tendaient leurs bras ensanglantés vers l'Europe.

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Ceux qui connaissent intimement le peuple arménien, savent fort bien que loin d'être, par tempérament, un facteur de destruction, ce peuple a été constamment et partout un élément utile, fécond, producteur; il ne s'est transformé en force de destruction qu'en face de la barbarie extrême, de l'injustice brutale et cynique, et cela est tout à son honneur. Tant qu'il a pu conserver son indépendance sur le sol de sa patrie, ce peuple a fait de sa liberté un instrument de civilisation; lorsqu'après la perte de l'indépendance, une partie des Arméniens s'est dispersée par le monde et a fondé des colonies dans divers pays étrangers, ces émigrés ont constitué pour leurs patries d'adoption une force intelligente et active, servant loyalement les intérêts des peuples dont ils étaient les hôtes. Même sous le joug pesant des despotismes asiatiques, les Arméniens ont toujours poursuivi leur tâche d'éternels artisans de civilisation; ce sont eux qui, avec les Grecs, ont développé, en Turquie, l'agriculture, l'industrie, le commerce. Les étoffes, les broderies, les orfèvreries et les tapis turcs qu'on admire en Europe, sont presque exclusivement fabriqués par des Arméniens. Les musiciens, les chanteurs et les acteurs sont, en Turquie, pour la plupart, des Arméniens. Les beautés architecturales

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de Gonstantinople sont dues en grande partie au' génie arménien : la merveilleuse mosquée de Suleïmanié est l'œuvre de l'architecte Sinan, d'origine arménienne ; ce sont des architectes arméniens, les Balian, qui ont construit les palais de Beylerbey, de Tchraghan et celui de Dolmabahtché, « qu'on prendrait, dit Théophile Gautier, pour un palazzo vénitien, plus riche, plus vaste, plus ciselé, plus fouillé, transporté du Canal Grande sur les rives du Bosphore » l; et ce sont des mains arméniennes qui ont élevé le palais même d'Yldiz-Kiosk, où demeure celui qui fit massacrer trois cent mille Arméniens.

Des personnalités éminentes, en Europe et en Amérique, ont fait justice des légendes malveillantes et mensongères; elles ont témoigné leur estime pour le peuple arménien et déclaré que l'Europe devait empêcher la destruction de la race arménienne non seulement parce que c'était là un crime de lèse-humanité qu'il serait honteux de laisser se consommer, mais aussi parce que cette destruction équivaudrait à une diminution dans les forces morales de l'humanité.

« Les Arméniens, a dit Gladstone 2, les re-

i. Théophile Gautier. — Constantinople.

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