‹ Chants populaires arméniensChapitre 4 sur 87 · Discours de Chester,"6 août · texte numérisé non relu

Discours de Chester,"6 août

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présentants d'une des plus anciennes races chrétiennes civilisées, sont eux-mêmes, la chose ne saurait faire doute, une des races les plus intelligentes et les plus industrieuses qui soient au monde. » « Nous découvrirons », disait, en 1897, Anatole France, présidant une conférence sur l'histoire et la littérature arméniennes, « que ces Arméniens sont vraiment un peuple par la communauté de la langue et des croyances religieuses, par la communion dans les mêmes souvenirs et dans les mêmes espérances, par la fraternité des sentiments, par la volonté forte et constante de vivre d'une même vie, de penser d'une même âme. Et nous reconnaîtrons que ce peuple, intelligent et héroïque, enclin à embrasser les plus hautes idées du monde occidental, a droit, par son génie autant que par ses malheurs, à la sympathie des peuples d'où sont sorties les idées de justice et de liberté ».

Un grand publiciste russe, M. Golmstrem, émettait à la même époque, dans la Gazette de Saint-Pétersbourg, une opinion tout aussi favorable, bien que se plaçant à un point de vue strictement russe : ce L'inimitié, l'envie , la persécution de race à race sont faites surtout d'ignorance ; Lamartine l'a dit en des termes excellents. Quand on s'est rendu compte de

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l'histoire, du caractère, des ressources intellectuelles de l'élément arménien, on conçoit quel sérieux appoint il est susceptible d'apporter à la force de la Russie. Le génie de Pierrele-Grand l'avait deviné. Une association intellectuelle avec le peuple arménien si riche de passé historique, doué d'une conception entière et saine de la vie, d'une force morale audessus de toute épreuve, enrichira le trésor spirituel de la Russie et l'ampleur de la vie nationale... Lorsqu'on a étudié les facteurs de da force spirituelle du peuple arménien, on comprend qu'il ait pu donner à la Russie des Lazareff, des Ter-Ghoukassoff, des Cholkovnikoff. »

M. H.-F.-B. Lynch, qui, après avoir parcouru et minutieusement étudié l'Arménie, a publié, il y a un an, un ouvrage monumental sur le pays et sur la nation, apprécie les Arméniens dans les termes suivants : « Les Arméniens sont particulièrement aptes à être les intermédiaires de la nouvelle civilisation. Ils professent notre religion, sont familiarisés avec nos idéals les plus élevés, et s'assimilent toutes les productions nouvelles de la culture européenne avec une avidité et une perfection qu'aucune autre race entre l'Inde et la Méditerranée ne s'est jamais montrée capable d'égaler.

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Ces capacités, ils les ont manifestées dans les conditions les plus désavantageuses, puisqu'ils! sont une race assujettie à des maîtres musulmans.

« Depuis environ mille ans, ils sont en état de sujétion, et ce serait une folie de s'attendre à ce qu'ils n'eussent nullement souffert dans leur caractère par les fonctions serviles qu'ils ont été contraints à exercer... D'autre part, ils possèdent des vertus pour lesquelles ils sont rarement crédités. Le fait qu'en Turquie le port des armes leur est rigoureusement interdit a amené des observateurs superficiels à les considérer comme des couards. Un jugement différent aurait été émis s'ils avaient été mis sur le pied d'égalité en cette matière avec leurs ennemis les Kurdes. En tout cas, lorsque l'occasion s'est présentée, ils n'ont pas tardé à déployer des qualités martiales dans le domaine de la haute stratégie comme dans celui de la bravoure personnelle. Le victorieux commandant en chef de l'armée russe, dans sa campagne asiatique de 1877, était un Arménien de Lori, — Loris-Melikoff. Dans la même campagne, le plus brillant général de division de l'armée russe était un Arménien, Ter-Ghoukassoff. Le vaillant et jeune officier d'état-major Tarnaïeff, qui projeta et dirigea l'attaque folle du fort

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d'Azizi en face d'Erzeroum, et qui paya de sa vie son audace, était un Arménien. Aujourd'hui encore, la police de la frontière russe, ayant pour fonction de surveiller les Kurdes de territoire turc, est recrutée parmi les Arméniens. » Dans un ouvrage fortement documenté qu'il vient de faire paraître ( Pour l'Arménie, mémoire et dossier), M. Pierre Quillard, qui a passé trois ans à Gonstantinople et a connu de près le peuple arménien, écrit ceci : « De ce que la plupart des sarafs (changeurs) sont Arméniens, ils (les Européens) concluent vite que tous les Arméniens sont des sarafs ; quant à l'honnêteté des intermédiaires de Bazar, qu'ils soient Grecs, Arméniens, Juifs ou Levantins catholiques, elle est en effet douteuse ; mais c'est une singulière méthode que de juger tout un peuple sur quelques individus, qui ont des défauts inhérents à leur profession et non point des défauts particuliers à leur race. Même dans les villes, les Arméniens ressemblent plutôt, encore aujourd'hui, à l'image qu'en traçait Guys, dan& ses Lettres sur la Grèce, à la fin du xviii6 siècle : « Ils forment la nation la plus nombreuse, la plus riche, la plus sage : gens laborieux, infatigables, robustes, vivant de peu et durement, ils exercent tous les métiers pénibles. Accoutumés à vivre dans l'intérieur

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des provinces, ils aiment les chevaux et les connaissent parfaitement; ils composent presque toutes les caravanes et font la plus grande partie du commerce delà Perse et des Indes. » Les sarafs ne forment qu'une faible minorité dans la nation; les gens de métier sont de beaucoup les plus nombreux. Les hantais (portefaix) de Constantinople sont presque tous Arméniens, ainsi que la plupart des boulangers; pendant les massacres de 1896, la ville manqua de pain durant trois jours, les boulangers arméniens étant tués ou se tenant cachés. Les tailleurs, les menuisiers, les cordonniers, les orfèvres, les forgerons, se «recrutent en grande partie parmi les Arméniens. Il en est de même à Smyrne : si dans le haut commerce, la banque et le barreau il s'y trouve beaucoup d'Arméniens très riches, les terrassiers, portefaix^ tailleurs, bouchers, etc., sont aussi des Arméniens. Les Arméniens de l'intérieur sont surtout un peuple agricole : vignerons à Van, à Ardjèche, à Angora, à Brousse, à Segherd ; grands éleveurs d'abeilles à Van et à Angora ; partout laboureurs et bergers. Dans le vilayet de Sivas, ils pratiquent même 'l'agriculture selon la technique moderne, à Hafik et à Kotchéri, et se servent de machines des meilleurs modèles. En Egypte, Boghoss-Pacha, fils de

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Nubar-Pacha, dirige d'immenses exploitations rurales ; il a inventé des machines fort ingénieusement disposées.

« C'est eux qui ont inauguré et sauvé à Brousse l'industrie séricicole : dès 1849, Bilézikdjy, de Constantinople, y établissait des magnaneries, et les années suivantes son exemple était imité par Ovaghim-agha et par Papasian ; les premiers, ils surent employer les méthodes pastoriennes et combattre la maladie des vers à soie.

(( Ilssontarmuriers,couteliersetorfèvres, surtout à Erzindjan, à Baïbourt, à Van, à Diarbékir, k Sivas, à Angora, presque partout tisserands, forgerons, chaudronniers. Ils seraient, semble- ■ t-il, les plus aptes à l'industrie, si l'industrie se développait en Turquie : les tanneries et teintureries d'Erzincljan leur appartiennent et à Arslan-bey-Keuy, près d'Ismiclt, la fabrique impériale de drap militaire et de fez est entièrement conduite par eux. »

Et M. Gabriel Mourey terminait par la conclusion suivante une conférence qu'il a faite, il y a quelques mois, sur la poésie et l'art arméniens : « Une race, aussi capable de civilisation intellectuelle et matérielle que la race arménienne, aussi aiguisée qu'elle d'esprit, possédant les ressources morales qu'elle pos-

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sède, ayant donné dans le passé et donnant dans le présent tant de preuves d'attachement à la pensée occidentale, faisant montre d'une si belle et si généreuse activité dans la conquête du progrès, a droit à la vie, non seulement au point de vue de ses destinées propres, mais au point de vue des destinées de l'humanité tout entière. Elle fut et elle reste une créatrice de pensée et d'art : elle a été et elle est encore une génératrice d'héroïsme et de beauté. Le rôle qu'elle a joué dans le passé, elle veut le jouer dans l'avenir; vraiment, je ne sais rien de plus touchant, de plus noble que la ténacité, l'énergie que met ce petit peuple à s'imposer au monde et à reconquérir sa place dans l'uni» vers civilisé. »

Mais la meilleure réponse à tous les commérages avec lesquels on a tenté de souiller le sang, versé à flots, du peuple arménien, c'est dans l'histoire et dans la littérature de ce peuple qu'elle se trouve. C'est pourquoi nous entreprenons la publication de cette « Bibliothèque Arménienne », où seront présentées au public européen les principales manifestations littéraires du génie arménien, depuis la poésie populaire anonyme jusqu'au vieux lyrisme mystique ou erotique, depuis la satire et le roman

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contemporains jusqu'aux chroniques anciennes et aux poèmes historiques, toutes les pages marquantes où ce peuple a fixé, en toute spontanéité, les élans de son cœur, les tendances de son esprit, ses frémissements de joie et ses cris de douleur, sa manière de sentir, de penser et de vivre, en un mot l'image vivante de son âme.

«Il serait difficile, a dit Lord Byron, qui étudia l'histoire et la langue arméniennes au couvent de Saint-Lazare à Venise, de trouver les annales d'une nation moins souillées de crimes que celles des Arméniens, dont les vertus sont celles de la paix et les vices ceux de la contrainte. »

L'histoire d'Arménie est, en effet, celle d'un peuple d'âme pacifique et laborieuse, d'un peuple qui a souvent versé son sang pour défendre sa liberté, mais qui a rarement fait couler le sang d'autrui pour assouvir une soif brutale de conquête.

Cette histoire commence par la légende de Haïk le Patriarche, le père de la race arménienne, qui, selon Moïse de Khorène, fut le pre-

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mier parmi les chefs de tribus soumis au joug de Bel à se révolter contre le tyran de Babylone, et qui, l'ayant tué dans un combat épique, fonda la patrie arménienne sur cette noble tradition. Cette grande figure fabuleuse de Haïk domine toute l'histoire d'Arménie et se réalise dans une longue série de chefs vaillants et dévoués qui ont eu à défendre leur patrie contre les envahisseurs étrangers, depuis les vieux rois urartiens tenant tête pendant six siècles à la gigantesque Assyrie , qui ravagea souvent leur pays sans jamais parvenir à le soumettre complètement, jusqu'aux Roupéniens de la Petite Arménie qui opposèrent une résistance acharnée aux Turkmènes et aux Mamelucks. Ce peuple a avant tout aimé le travail, la vie industrieuse et féconde. L'Arménien a été -de tout temps agricultteur, commerçant, artisan, artiste , ouvrier ; la grande Déesse protectrice de l' Arménie païenne fut Anahit, la « dispensatrice de tous les biens », la patronne du Travail. La grande majorité des Arméniens, (près de 90 >p. 100) se compose actuellement d'agriculteurs et d'artisans. Le seul Arménien en l'honneur duquel une statue ait été élevée en France, à Avignon, est un agronome, Jean d'Althen, qui, arrivé de Perse à Avignon vers 1724, inaugura dans cette ville la culture et

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le commerce de la garance et qui acclimata dans le sud de la France une plante orientale que les botanistes français ont de son nom appelée : « Althénie ».

Les Arméniens ont déployé, dès la haute antiquité, une activité commerciale aussi brillante et aussi importante que celle des Phéniciens et des Grecs. Ils ont été les grands intermédiaires du comilierce mondial par voie de terre comme les Grecs et les Phéniciens le furent par voie de mer. Ce sont les Arméniens qui, par leurs caravanes parcourant l'Asie d'un bout à l'autre et par leurs radeaux descendant l'Euphrate, le Tigre, l'Araxeet l'Alys, ont transporté pendant des siècles les produits industriels et naturels des pays occidentaux, ainsi que ceux de leur pays, dans toutes les contrées de l'Asie et qui ont mis à la portée des peuples de l'Europe les richesses du monde oriental. La Bible, Hérodote, Xénophon mentionnent leurs vieilles relations commerciales avec Tyr et Babylone. La capitale arménienne de Dovine constituait au vie siècle, selon Procope, un des plus grands centres commerciaux du monde; les marchandises des Indes, de la Perse et de la Géorgie s'y croisaient avec celles de Rome et de la Grèce. A la fin du xe siècle, Ani, Arclzn, Baghech, Nakhitchévan rempla-

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cèrent Dovine. Aux xineetxive siècles, Payas, le grand port de F Arménie Mineure, devint, selon les termes de Marco-Polo, « le magasin de toutes les marchandises précieuses et de toutes les richesses de l'Orient, comme la porte des pays orientaux » ; les bateaux des Vénitiens, des Génois, des Siciliens et des Marseillais venaient y chercher les marchandises de la Chine, des Indes, de la Perse et de la Syrie, et ils y apportaient les produits occidentaux que les Arméniens faisaient parvenir aux marchés les plus lointains, jusqu'en Chine et en Mandchourie. C'est surtout avec la République vénitienne que les Arméniens ont entretenu des rapports commerciaux, commencés dès le xie siècle et qui se sont prolongés jusqu'au xvne ; les rois de l'Arménie Mineure accordaient toutes sortes de facilités aux commerçants de Venise; les cloges et le Sénat vénitien faisaient à leur tour le plus cordial accueil aux commerçants arméniens. En 1253, le comte Marco Ziani offrit aux Arméniens établis à Venise une de ses maisons, qui s'appelle jusqu'à présent « la Maison arménienne ». Après la perte de l'indépendance, les Arméniens ont continué leur activité commerciale et lui ont même donné une extension encore plus grande ; les carrières militaires et administratives leur

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étant désormais fermées par suite de leur condition de peuple assujetti, la carrière commerciale restait une de celles où ils pouvaient satisfaire leur besoin d'action ; ils prirent alors pour centres les deux grandes villes arméniennes de Djulfa et de Gandzak, et ils avaient leurs représentants dans tous les pays asiatiques et européens, aux Indes, en Chine, en Perse, en Paissie, en Autriche, en France, en Espagne, en Italie. En Pologne, dèslexie siècle, s'était établie une nombreuse colonie arménienne qui rendit des services considérables au commerce de ce pays et qui, jusqu'au xvne siècle, a joui d'un régime administratif quasi-autonome garanti par des décrets royaux. Les despotes musulmans, tout en faisant peser sur l'ensemble du peuple arménien une lourde oppression politique et sociale, accordaient des libertés aux seuls commerçants qu'ils considéraient comme un élément indispensable à la prospérité générale de leurs empires, puisque [es populations musulmanes ne montraient aucun goût 'pour le commerce et l'industrie. Ghahabbas Ier, le roi de Perse, eut même recours à un procédé aussi original que barbare pour prouver son estime à l'égard des aptitudes commerciales des Arméniens : désireux le voir le«commerce se développer dans son em-

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pire, il détruisit Djulfa en 1605, força les Arméniens de cette ville à émigrer en Perse, et les établit près d'Ispahan, où ils fondèrent une ville nouvelle qu'ils appelèrent la Nouvelle Djulfa. Et en effet, cette ville devint bientôt le principal centre commercial de l'Asie ; les habitants de la Nouvelle Djulfa donnèrent au commerce persan une puissante impulsion; ils installèrent des bureaux dans les grandes villes des Indes, à Delhi, à Bombay, à Madras, à Calcutta, à Batavia, à Singapour; les ports espagnols et portugais de l'Inde, fermés aux bateaux des nations étrangères, s'ouvraient à ceux des commerçants arméniens. De Singapoor, leurs comptoirs s'étendirent aux îles de l'archipel indien, à Java, à Sumatra, à Bornéo, aux Philippines, au Siam, en Birmanie et au Thibet et jusqu'aux ports de la Chine, à Canton et à Nankin; leur rôle commercial continuait d'être celui d'intermédiaires entre l'Europe et l'Orient. Le cardinal de Richelieu, appréciant cette activité, favorisa rétablissement d'une colonie arménienne à Marseille. Marie-Thérèse d'Autriche accorda, par décret spécial, de nombreux privilèges aux commerçants arméniens qui formèrent une importante colonie à Trieste, où la rue qu'ils habitaient s'appelle encore Rue clés Arméniens. Ces commerçants

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errant de pays en pays n'oubliaient pas leur patrie et leur race; ils fondaient des églises, des écoles dans diverses parties de l'Arménie et dans les colonies arméniennes des pays étrangers ; ils faisaient imprimer en Europe des livres arméniens et les envoyaient à leurs compatriotes d'Arménie ; ils léguaient des sommes considérables à des couvents et à des écoles de leur pays.

Ces aptitudes pratiques éminemment démontrées n'ont d'ailleurs jamais empêché les Arméniens de se montrer un peuple passionnément idéaliste, puisqu'ils ont toujours, en tant que peuple, sacrifié leurs intérêts matériels immédiats à de hautes préoccupations morales. Situés en pleine Asie, entourés de grandes races conquérantes hostiles à l'Occident et à sa civilisation, leur intérêt pratique de petit peuple menacé de partout était de s'allier à un de ces empires asiatiques : tout au contraire, ils ont suivi un penchant mystérieux qui dirigeait leur esprit vers l'Occident, ils en ont ouvertement adopté la civilisation et embrassé la cause ; ils ont par là ravivé la haine de leurs puissants voisins et attiré sur eux les pires catastrophes. Le monde occidental est reconnaissant aux Grecs d'avoir été pendant des siècles le rempart de l'Europe contre l'invasion asiatique ;

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or, dans cette tâche, l'Arménien a constitué pour le Grec un précieux auxiliaire. L'histoire d'Arménie, à partir du ive siècle, est le récit d'une résistance continuelle à la ruée de l'Asie vers l'Europe.

Avant d'avoir embrassé le christianisme, l'Arménien n'a pas encore la conscience précise de son rôle historique ; il ne pense qu'à défendre sa patrie contre l'ennemi de l'est comme contre celui de l'ouest. Il est vrai que l'âme de la race se sent déjà instinctivement attirée par l'Occident; Tigrane le Grand avait placé, dans les temples de son empire, les statues des divinités grecques à côté des effigies des divinités arméniennes, et il avait fait venir d'Athènes des rhéteurs, des musiciens et des troupes dramatiques pour acclimater les arts de la Hellade dans sa capitale de Tigranocerte ; son fils Artavasd, qui s'était profondément assimilé la culture grecque, composa dans la langue de Sophocle des œuvres historiques, des discours et des tragédies qu'on jouait encore, au temps de Plutarque, sur les scènes d'Alexandrie.

Après l'adoption du christianisme, les Arméniens s'attachent plus intimement au monde occidental. Ils reçoivent dès lors le premier choc de toutes les invasions asiatiques, dont ils amortissent et ralentissent souvent la marche

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vers l'Europe. Ils luttent pendant deux siècles contre la colossale Perse sassanide qui veut les écraser et les assimiler sans jamais y parvenir. Tiridate, qui fait du christianisme la religion officielle de l'Arménie, établit une alliance arméno-romaine avec Constantin converti luimême au christianisme, qui désormais sera la religion « occidentale », guerroie contre les Parthes et les Perses et les repousse victorieusement avec l'appui des légions romaines. Arsace II bat pendant trente ans les armées du roi Sapor qui ne parvient à le soumettre qu'en l'attirant dans un piège : il l'invite dans sa capitale de Ctésiphon pour conclure un traité de paix, et, parjure à son serment, le fait enfermer dans une forteresse où Arsace, ne pouvant se résigner à cette existence d'esclave, se donne la mort.

Au début du ve siècle, le roi Vramchapouh et le catholicos Sahak envoient à Constantinople et à Athènes un grand nombre de jeunes Arméniens s'initier aux lettres grecques, pour ériger devant la Perse envahissante la plus puissante et la plus durable des barrières : une civilisation différente et fortement bâtie. Le vartabed Mesrop invente à la même époque l'alphabet arménien. Cette jeunesse formée en Grèce traduit, à son retour, 'la Bible, les livres des

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Pères de l'Église et des philosophes hellènes, rédige des œuvres historiques, théologiques et poétiques, fonde une littérature nationale « écrite », modelée sur les littératures byzantine et syriaque, et façonne pour toujours l'âme arménienne à l'image de l'âme occidentale. Mais ce beau mouvement de résistance matérielle et intellectuelle est bientôt interrompu par une lutte intestine; profitant de la lassitude que ce tiraillement perpétuel inspirait à une partie des satrapes arméniens, ainsi que des restes d'anti-christianisme qui subsistaient encore dans quelques portions du peuple demeurées intérieurement fidèles au paganisme aboli, la Perse réussit à créer en Arménie un parti préconisant une alliance avec la Perse et qui, appuyé par la cour de Ctésiphon, s'efforce d'écraser le parti désirant maintenir l'alliance romaine. Affaiblie par ces graves déchirements intérieurs, l'Arménie devient impuissante à opposer une résistance sérieuse aux attaques incessantes des Perses, auxquelles s'ajoutent à la fin celles des Romains, furieux de voir en Arménie l'existence d'un parti persophile ; cette triste période aboutit à l'écroulement de la dynastie Arsacide et au partage de l'Arménie par les Perses et les Romains.

Mais l'individualité morale survit, chez le

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peuple arménien, à l'individualité politique momentanément détruite. Dans la lutte, qui continue, entre ces deux grands partis, celui de l'Occident finit par avoir le dessus. A la fin du ve siècle, lorsque Jezdegerd II tente de convertir l'Arménie au mazdéisme pour l'assimiler entièrement à la Perse, les Arméniens se soulèvent en masse, ayant à leur tète le généralissime Vardan Mamikonian, le catholicos Joseph et tout le clergé, se ruent sur ies troupes et l'es mages envoyés par Jezdegerd et les massacrent. Jezdegerd lance sur V Arménie une armée formidable, pour anéantir les rebelles, avec l'appui de Vassak Suni, le chef du parti persophile. Vardan et ses soixantedix mille combattants affrontent l'énorme armée perse, dans le combat mémorable d'Avaraïr; vaincu par la supériorité du nombre de l'ennemi, Vardan tombe avec mille trentesix de ses compagnons d'armes, et l'Arménie, abandonnée par Byzance, se trouve livrée à la férocité de la soldatesque perse. Mais encore une fois l'esprit l'emporte sur la force brutale : le peuple tout entier poursuit la lutte, retranché dans les forteresses et dans les passes de montagnes, par une incessante guerre de guérillas; les femmes, les enfants, les vieillards euxmêmes se retirent dans les forêts, dans les

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cavernes et sur les montagnes, préférant mener une vie sauvage que de renier leur Eglise « nationale ». Au milieu des ruines et des cadavres, l'âme arménienne demeure vivante. Le parti de Vassak est complètement écrasé ; Vahan Mamikonian continue vaillamment l'œuvre de son oncle immortel ; de guerre lasse, la Perse finit par se décider à laisser les Arméniens conserver leurs institutions religieuses et nationales et nomme Vahan gouverneur d'Arménie.

Après avoir défendu contre la Perse son existence nationale, l'Arménie tient à démontrer que tout en étant chrétienne, elle ne veut pas faire de son église une vassale de l'église grecque; en l'an 491, le catholicos Babgen réunit un concile à Vagharchapat, où le clergé arménien repousse le concile de Chalcédoine et proclame l'indépendance de l'église arménienne.

Au vne siècle, la dynastie sassanide est renversée par les Arabes, qui étendent leur domination dans l'Asie tout entière, et qui ouvrent à leur tour une nouvelle page dans le martyrologe arménien ; encore une fois l'Arménie nage dans le sang; mais, cette fois encore, l'envahisseur ne réussit à déchirer que la chair, sans pouvoir atteindre l'âme ; bien au contraire, la résistance arménienne devenant de plus en plus forte, les Arabes finissent par reconnaître aux Armé-

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niens le droit à une existence politique autonome, sous leur suzeraineté nominale; du milieu des cendres sanglantes se redresse une nouvelle civilisation arménienne, sous Pégide desBagratides, et qui parvient bientôt non seulement à tenir en respect tous les ennemis du pays, mais à faire d'Ani, la capitale du royaume, un foyer magnifique de culture occidentale, une sœur asiatique de Byzance.Les Seldjoukides arrivent au xie siècle, balaient les Arabes, se ruent sur l'Arménie, renversent le royaume Bagratide, déjà miné par les intrigues des Byzantins, et plongent le pays tout entier dans un déluge de sang qui n'est comparable en horreur et en étendue qu'à celui provoqué par le sultan Abclul Hamid en plein xixe siècle. Cet immense désastre ne détruit pourtant pas l'existence du peuple arménien; comprenant qu'il était alors impossible de rebâtir la maison nationale sur le sol de la patrie séculaire, les Arméniens font comme l'eider chanté par Ibsen :

L'eider habite la Norvège, Et c'est dans les fjords sombres Qu'il dépouille sa poitrine de son duvet moelleux Pour édifier son nid et le rendre chaud. Mais le pêcheur du fjord, de son bâton noueux, Va détruire le nid et en arrache jusqu'au dernier flocon. /

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Alors, de nouveau l'oiseau dénude sa poitrine, Et le pêcheur recommence son œuvre cruelle. L'oiseau capitonne encore son nid dans un endroit plus sauvage;

Mais s'il est pillé une troisième fois...

L'eider déploie son aile et par une nuit de printemps

Il s'envole et fend la brume de sa poitrine sanglante,

Et il va vers le sud,

Vers le sud où sont les rives ensoleillées %.

A la fin du xie siècle, de nombreux émigrés arméniens installés en Cilicie se soulèvent, ayant à leur tête le prince Roupen, s'emparent d'abord des régions montagneuses du pays, puis étendent leur domination jusqu'à la mer, fondent, dans cette nouvelle patrie, la principauté de l'Arménie Mineure, qu'Henri VI, le fils de Frédéric Barberousse, et le pape Célestin III transforment en royauté au xne siècle, en récompense de l'assistance spontanée et puissante que les Croisés ont trouvée auprès des princes et du peuple de l'Arménie Mineure pendant toute la durée de leurs combats contre les Sarrasins 2.

i. Poésies complètes d'Henrik Ibsen, traduites par MM. le vicomte de Colleville et F. de Zépelin.

2. Dans la bulle Ecclesia Romana de l'an i384, le pape Grégoire XIII reconnaît dans les termes suivants le secours porté par les Arméniens aux Croisés : « Parmi Jes autres mérites de cette nation arménienne envers l'Église et la République chrétienne, est éminent et digne de particulière mémoire celui que, lorsque jadis

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Cette longue et pénible lutte contre l'Asie tout entière, le peuple arménien l'a menée pour rester fidèle à son attachement à la civilisation occidentale. C'est ce périlleux attachement qui a fini par amener F extinction de la dernière lueur d'indépendance que les Arméniens avaient, au prix d'efforts surhumains, rallumée en Cilicie. Le royaume de l'Arménie Mineure constituait comme un prolongement de l'Europe en Orient; ses rapports intellectuels et politiques avec l'Europe étaient d'une étroite intimité ; l'influence gréco-latine dominait dans Fart, dans la littérature, dans les mœurs, dans l'organisation de la cour, de l'armée et de 1-a magistrature arméniennes. Au début du xive siècle, la famille royale des Roupéniens n'ayant plus de lignée mâle, l'Arménie Mineure invita les princes de la famille française des Lusignan à occuper son trône. Les Mamelucks, furieux de voir en leur voisinage ce noyau de civilisation européenne, redoublèrent leurs attaques et parvinrent à détruire, vers la fin, du xive siècle, ce petit royaume arménien qui s'écroula, après deux siècles de luttes héroï-

les princes et les armées chrétiennes allaient au recouvrement de la Terre-Sainte, nulle nation et nul peuple plus promptement et avec plus de zèle que les Arméniens, ne leur prêta son ajde, en hommes, en chevaux, en subsistances, en conseils; en un mot, acvec toutes leurs forces, et avec la plus grande bravoure et fidélité, ils aidèrent les chrétiens en ces saintes guerres. »

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ques, et sans qu'aucune assistance lui arrivât de l'Europe à cette heure de crise suprême.

En relevant cette prédilection constante des Arméniens pour l'Occident comme une de leurs caractéristiques et comme une de leurs qualités, nous ne tendons nullement à renier la grandeur et la beauté propres des civilisations orientales, qui ont précédé celles de l'Occident, leur ont servi d'exemples et de bases, et qui ont donné au monde des merveilles artistiques et littéraires, de grandes conceptions religieuses et philosophiques. Orientaux euxmêmes, les Arméniens connaissent profondément et vénèrent ce qui est beau dans l'œuvre de l'Orient; et, de même qu'ils ont pendant des siècles joué le rôle, que nous détaillerons plus loin, de propagateurs de la civilisation européenne en Orient, ils sont appelés à faire connaître à l'Europe, d'une manière intime et complète, l'âme orientale dans toute la complexité de ses manifestations. La magnifique version française, équivalente à une création, de la grande épopée sensuelle des Mille nuits et une nuit que le docteur J.-C. Mardrus, poète d'origine arménienne, offre à cette heuçe aux lettrés* d'Europe, est l'interprétation la plus profonde et la plus exacte de la psychologie et de l'es-

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thétique de l'Orient musulman qu'on ait donnée à l'Occident depuis l'admirable adaptation anglaise des Quatrains d'Omar Khayam par Fitz- Gerald ; et nulle analyse n'avait jamais expliqué la structure de l'âme turque d'une manière plus claire et plus pénétrante que la magistrale étude du regretté Tigrane Yergat publiée en 1898 dans la Revue des Revues, Seulement, placés entre l'Occident et l'Orient, les Arméniens ont penché vers l'Occident : c'est un phénomène historique qu'on est tenu de constater. Ils Font fait, afin de détacher et d'affermir leur individualité nationale, et peut-être aussi parce qu'ils avaient l'instinctive conscience de la supériorité de la civilisation occidentale qui opposa, jadis, la clarté et la perfection grecques à l'ivresse et à l'énormité asiatiques, et qui devait, dans les temps modernes, créer une morale individuelle plus saine et plus fière que la morale asiatique dépravée par le despotisme avilissant et par le fatalisme déprimant, — • supériorité qui, du reste, est actuellement reconnue par tous les Orientaux éclairés, puisque les Japonais ont adopté les institutions et la science européennes et que les Jeunes Turcs tendent à doter la Turquie d'un régime conçu par l'Europe, le régime constitutionnel.

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Même après la submersion de la dernière épave de liberté politique, les Arméniens n'ont jamais cessé de conserver leurs attaches avec l'Occident: c'est qu'ils espéraient toujours obstinément le triomphe inévitable de la civilisation occidentale dans l'Orient tout entier et, par lui, leur résurrection future. Dans sa Lamentation sur la prise de Constantinople , écrite au lendemain de l'entrée de Mahomet II à Byzance, le poète arménien Khatchatour prédit cette revanche future de l'Occident :

Divine Byzance, merveilleuse Byzance,

Magnifique Byzance, Byzance œil du monde,

Joie des célestes et des terrestres^ ô Byzance,

Tu devins aujourd'hui misérable et digne de pleurs.

Toi qui étais une vigne opulente fleurie de grappes claires, ô Byzance,

Tes fruits aujourd'hui se sont changés en épines.

Mais j'ai l'espoir que dans les temps futurs tu te relèveras, ô Byzance,

Et que tu seras délivrée du joug des infidèles.

Car les Francs se lèveront par la volonté du roi céleste,

Tous les peuples vaillants se mettront en campagne,

Unis et embrasés par l'amour divin;

Ils viendront par mer et par terre, innombrables comme les étoiles,

Ils prendront Constantinople par la volonté omnipotente du Sauveur,

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Puis ils se répandront dans tout l'Orient et ils anéantiront les infidèles :

ls prendront Jérusalem où s'est accomplie la passion du Seigneur,

ls prendront tous les pays des Roumis, arriveront jusqu'en Egypte,

ls pénétreront en Perse, s'avanceront jusqu'à Tauris ;

es Arméniens se relèveront, délivrés du joug des infidèles.

Les Arméniens ne se sont pas contentés d'atenclre passivement la réalisation de cette vision Drophétique, qui s'est déjà partiellement accomplie ; ils ont tenté de la hâter par leurs propres efforts; à plusieurs reprises, ils ont prouvé à 'Europe qu'une étincelle de vie occidentale ubsistait dans le coin d'Orient où ils s-e tenaient crispés sous les chaînes, et qu'il dépendait de 'Europe de transformer en un foyer vivace cette )âle mais tenace étincelle.

En 1550, les Arméniens déléguèrent à Venise e catholicos Stéphanos pour inviter la Répu- )lique vénitienne à venir les délivrer du joug )ersan; cette démarche demeura sans effet. Vu début du xvme siècle, les Arméniens du

harabagh, qui avaient conservé, grâce à la orte position de leur pays montagneux, un régime féodal quasi-autonome sous la direction le leurs Méliks, songèrent à secouer défîniti-

lu INTRODUCTION

vement la domination persane et s'adressèrent J encore aux nations occidentales pour s'assurer ] d'avance l'assistance d'une ou de plusieurs puissances; ils déléguèrent en Europe un de leurs compatriotes, Israël Ori; celui-ci s'adressa j d'abord, sans aucun succès, à Louis XIV, puis | au grand électeur Jean-Guillaume de Bavière, 1 qui lui fit un accueil fort encourageant, promit I son concours et le recommanda chaudement à J Pierre le Grand. Le monarque russe écouta j Ori, prit ses propositions en sérieuse considération, comprit l'importance qu'une puissance européenne désireuse de s'étendre en Orient pourrait trouver dans l'élément arménien, et conçut dès lors le plan des campagnes asiati-| ques de la Russie, qu'il ne put exécuter lui-j même, étant pris par sa guerre avec la Suède, 1 mais crue ses successeurs ont mis en œuvre. 1 L'impossibilité où Pierre le Grand se trouvait^ de secourir les Arméniens dans un soulèvement j contre la Perse, força donc ceux-ci à ajourner j l'exécution de ce projet; il fut réalisé quelques! années plus tard. Cette fois, les Arméniens sel décidèrent à agir, ne comptant que sur euxmêmes. La honte et la douleur que leur inspirait la situation misérable où leur peuple se trouvait les poussaient à y mettre fin par un! coup d'audace; car si les commerçants armé-'

INTRODUCTION lui

niens jouissaient des faveurs des despotes musulmans à cause des services matériels qu'ils rendaient à leur empire et à eux-mêmes, si les Méliks menaient, grâce à leurs armes, une existence à peu près libre, bien que continuellement agitée par la nécessité de se défendre contre les attaques musulmanes, la grande majorité du peuple arménien était contrainte, sous un régime fondé sur l'arbitraire et la férocité le plus illimités, à supporter une condition d'esclave, voyant sa vie, ses biens et l'honneur de son foyer à la merci des tyrans. Les Méliks du Gharabagh invitèrent le général David-Bek, leur compatriote, qui avait donné les preuves d'une rare vaillance dans les guerres de la Géorgie, à venir passer à la tète de l'insurrection. David-Bek accepta l'invitation, se rendit dans le Gharabagh, et, groupant autour de lui tous les Méliks et leurs combattants, réussit, en l'espace de trois ans (1722-1725), à la suite d'une longue série de combats sanglants menés contre les Persans et les Turkmènes, à soustraire ce pays presque complètement à la domination persane. En 1726, l'armée turque, commandée par Keuprulu 'Abdullah Pacha, attaqua l'Arménie persane, occupa plusieurs villes, Erivan, Nakhitchévan, poussa plus loin, prit Tauris et Hamaclan, puis marcha sur le Sunik pour écraser

ï,iv INTRODUCTION

le nid construit par David-Bek; elle fut battue par David et forcée de quitter ce pays. Le schah Thahmaz, heureux d'apprendre la victoire remportée par David sur les Turcs, ennemis de la Perse, le nomma par décret « prince des princes », et lui reconnut le droit de gouverner le Sunik et de battre monnaie à son nom. David mourut bientôt; les Turcs revinrent attaquer le Sunik ; les successeurs de David ne purent résister cette fois, et le pays fut conquis par les Turcs, et, un peu plus tard, réoccupé par les Persans.

Sous l'empereur Paul Ier et surtout sous Catherine II commencèrent les guerres russopersanes et russo-turques, qui furent poursuivies sous leurs successeurs. Dans toutes ces guerres, les populations arméniennes prêtèrent aux Russes une importante assistance, espérant que leur dévouement serait récompensé non seulement par leur délivrance du joug musulman, mais par l'obtention d'un régime autonome sous l'égide de la Russie. Pendant la guerre russo-persane de 1827, le catholicos Nersès d'Achtarak conduisit lui-même les Arméniens à la guerre. Paskévitch, le comman- l dant en chef de l'armée russe, lui avait promis, par ordre de l'empereur Nicolas Ier, de fonder dans la région araratienne prise aux Persans un

INTRODUCTION lv

royaume arménien sous la suzeraineté de la Russie; il avait même rédigé à cet effet un projet détaillé. La campagne fut victorieusement terminée, mais ce projet ne fut pas exécuté : les Arméniens, en passant sous la domination russe, ont, seulement, trouvé une parfaite sécurité de là vie et des biens et l'égalité devant la loi, choses qui leur manquaient complètement sous le régime musulman.

Cette attitude des Arméniens surexcita, contre ceux d'entre eux qui restaient sujets de la Perse et de la Turquie, la haine de leurs maîtres musulmans, et leur situation devint pire qu'auparavant, malgré des répits partiels et passagers dus au bon plaisir de quelques monarques de caractère tolérant. Cela ne les empêcha pas de continuer à marcher dans la même voie périlleuse, mais fatale. En 1862, les Arméniens de Zeïtoun, ayant remporté une brillante victoire sur les troupes d'Aziz-Pacha, s'adressèrent à Napoléon III, demandant son intervention pour instituer en Cilicie un régime analogue à celui du Liban, garanti par l'Europe. Leur appel fut écouté ; Napoléon III intervint et empêcha le sultan Aziz d'envoyer, comme il l'avait décidé, une nouvelle armée de cent cinquante mille hommes pour détruire le Zeïtoun. Il voulait même établir en Cilicie un régime autonome

lvi INTRODUCTION

arménien sous le protectorat français ; mais ce projet ne put être réalisé, à cause du fanatisme de Pie IX qui posait comme condition la conversion de l'Eglise arménienne au catholicisme et la substitution du latin à l'arménien dans les cérémonies religieuses: les Zeïtouniotes se refusèrent à accepter l'abandon de leur Eglise et de leur langue nationales.

En 1878, Nersès, le patriarche des Arméniens de Turquie, envoya au Congrès de Berlin une délégation demandant pour les six provinces arméniennes de la Turquie une autonomie administrative ; cette démarche aboutit à l'obtention de l'article 61 du traité de Berlin par lequel l'Europe et le gouvernement turc ontj admis la nécessité et la possibilité d'introduire des réformes répondant aux besoins spéciaux de l'Arménie turque ; et comme cet article resta lettre morte pendant vingt ans et que le sultan Abdul Hamid, loin d'appliquer la moindre ré-j forme, prit toutes sortes de mesures barbares] pour opprimer, affaiblir et supprimer les Ar-M méniens de son empire, la jeunesse arménienne] fut poussée par le désespoir à recourir à desj moyens révolutionnaires pour défendre l'existence menacée de la nation. Le sultan Hamid répondit à l'action révolutionnaire d'une minorité ardente par le massacre de centaines de

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milliers de paysans désarmés. Mais le dernier acte de cette tragédie n'est pas encore joué ; les scènes qui se déroulèrent jusqu'ici ne sont que la préparation douloureuse et nécessaire à l'entrée fatale, dans une vaste région de l'Orient, des forces et des idées européennes qui la régénéreront.

A ces services rendus à la civilisation européenne par l'œuvre que l'Arménien a accomplie clans son propre pays, il faut ajouter ceux qu'il lui a rendus par la part qu'il a directement prise à l'histoire occidentale. Nersès, l'héroïque capitaine qui rendit invincibles les armées de Justinien, était d'origine arménienne; et c'était un Arménien que Proeresios, le plus grand rhéteur d'Athènes au ive siècle, le maître de saint Grégoire de Nazianze, de saint Basile et de l'empereur Julien et auquel Rome, qu'il avait magnifiée dans un de ses discours, éleva une statue avec l'inscription suivante :

Regina reruin Roma régi eloquentiœ.

Les Arméniens ont formé un des éléments

lviii INTRODUCTION

essentiels de l'empire byzantin. « Les Arméniens, écrit M. G. Schlumberger1, jouaient, à cette époque (xe siècle), un grand rôle à Byzance. C'était alors une race guerrière, et les plus aventureux parmi ses fils affluaient à Constantinople, les uns fuyant les persécutions musulmanes ou les haines de clans, les autres venant chercher fortune sur le territoire de l'Empire. » « Les Arméniens, dit le chroniqueur syrien Aboulfaradj, formaient dans toutes les guerres une infanterie excellente pour les armées du Basileus, combattant constamment avec courage et succès aux côtés des Romains». Quelques-uns des plus remarquables hommes de guerre de Byzance, les Lécabène, les Gourgen, ainsi que Mleh, « véritable héros national, fondateur du thème de Lykandos2», étaient d'origine arménienne; et le trône du Bas-Empire a été occupé par une dizaine d'empereurs arméniens, dont quelques-uns, comme Léon V, Jean Tzimiscès, Léon l'Isaurien, Basile Ier, l'auteur du Basilicon, Basile II, sont parmi les plus grandes figures de l'histoire byzantine. M. H. Gelzer, le savant byzantologue allemand, déclare, dans son « Histoire sommaire des empereurs byzantins », que le Bas-Empire

i. Nicêphore Phocas, par G. Schlumberger. 2. Ibid,

INTRODUCTION lix

« atteignit son apogée sous la dynastie des empereurs arméniens ».

En même temps, les Arméniens tenaient une large place dans le mouvement intellectuel et artistique de Byzance ; selon Açoghig, chroniqueur arménien du xe siècle, c'est à l'architecte arménien ïiridate, celui qui a élevé la magnifique cathédrale d'Ani, que l'empereur Basile II confia la tache délicate de restaurer la Sainte- Sophie dont un tremblement de terre, en 989, avait fait écrouler la grande coupole et l'abside orientale; « l'illustre maçon et sculpteur Tiridate, alors de séjour dans la capitale grecque, dit Acoghig (livre III, ch. XXVII), exécuta avec une adresse admirable unplan nouveau et très savant de l'édifice et en fournit le dessin ». « Ce fut ce plan qu'on exécuta, ajoute M. G. Schlumberger après avoir cité ce passage d'Açoghig, et Sainte- Sophie en parut plus belle encore1. »

Dans les temps modernes, l'Arménien a continué à fournir son contingent de talent et de dévouement à l'œuvre européenne, en Pologne, en Hongrie, en Russie, en Egypte. Les émigrés arméniens qui, à la suite de la chute de la dynastie Bagratide, s'établirent en Pologne, prirent une part importante à la vie morale et matérielle de ce pays, auquel ils donnèrent nombre

i. (]. 8chlûrnl)erger. Basile II.

lx INTRODUCTION

de poètes, d'artistes, de diplomates et de militaires remarquables. En 1410, toute la noblesse arménienne lutta avec la troupe de Ladislas Jagello et clans la bataille de Grunwaldt contribua à la victoire; en 1683, dans la grande guerre entre les Autrichiens et les Turcs, cinq mille soldats arméniens se battirent vaillamment avec le roi Sobieski, aux portes de Vienne, contre les Turcs.

Ce sont des généraux d'origine arménienne, — Madatoff, Béboutoff, Loris-Mélikoff, Lazareff, Cholkovnikoff, Ter-Ghoukassoff, qui ont commandé les armées de la Russie dans ses campagnes asiatiques. Et c'est un Arménien, Nubar-Pacha, qui, par une habileté géniale, put, sans guerre, soustraire l'Egypte au joug turc et y introduire, avec l'appui de l'Angleterre, une administration européenne qui a régénéré ce pays. Luca Belacz, le ministre libéral dont la Hongrie a déploré la mort il y a trois ans, le peintre Aïvazovsky et le minéralogiste Andréas Artzrouni, qui jouissaient d'une réputation européenne, étaient Arméniens, ainsi qu'Adamian, le plus grand tragédien que l'Orient ait produit et que la critique russe a proclamé supérieur à Salvini et à Rossi dans Finte rprétation d' ttamlet. Arméniens encore, Ziein, le prestigieux peintre de la féerie vénitienne ; Mangas-

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sarian, un des apôtres les plus éloquents de la grande société éthique qui s'est récemment fondée aux Etats-Unis et qui se propose de régler la vie sociale sur les seules vérités rationnelles, à l'exclusion de tout dogme ; Vittoria Aganoor, qui est, à l'heure actuelle, selon Carducci, de Gubernatis, Mathilde Serao, un des meilleurs poètes de l'Italie ; Manouélian, le jeune savant qui s'est fait une place notable parmi les histologistes de notre temps ; Edgar Chahine, le peintre-graveur dont l'œuvre a été considérée par des critiques tels que MM. Roger- Marx, Gustave Geffroy et Gabriel Moûrey comme une des pages les plus intenses de l'art contemporain.

L'Arménien s'est toujours caractérisé par une ténacité indestructible dans sa foi en soi-même et par le culte de la simplicité dans la vie et dans l'art. C'est cette passion de la simplicité qui a parfois poussé l'Arménien à se trouver en opposition avec l'esprit byzantin fascjné par une théologie compliquée et par un art luxueux et raffiné ; les Arméniens furent parmi les promoteurs du mouvement

lxii INTRODUCTION

iconoclaste de Byzance ; et ce sont encore eux qui ont constitué le noyau de cette fameuse secte des Pauliciens qui portait en germe quelques-uns des principes sur lesquels devait plus tard se fonder l'église protestante.

Nous avons mentionné la ténacité dans la foi en soi-même comme une des principales caractéristiques de la race arménienne. En effet, malgré tant de souffrances et d'humiliations endurées au cours de sa longue et pénible histoire, cette race est toujours restée fîère d'elle-même. Elle sent une force en elle. A travers les multiples» et puissantes influences qu'elle a subies, elle a toujours conservé une personnalité forte, nefttement accusée. Elle a une langue à elle, une des plus riches et des plus souples, qu'elle a gardée vivante jusqu'ici et qui, dans sa forme ancienne, a pu superbement reproduire les chefs-d'œuvre des littératures byzantine, syriaque et hébraïque, et, dans sa forme moderne, réussit à refléter des pages de Shakespeare, de Dante et de Flaubert; elle a un style spécial d'architecture, un alphabet propre, et une église autocéphale qui porte profondément son cachet, puisqu'elle est, de toutes les églises chrétiennes, celle qu'anime l'esprit le plus démocratique.

Ce puissant attachement à soi-même n'a

INTRODUCTION lxiii

jamais empêché le peuple arménien de montrer un esprit ouvert à tous les progrès du monde occidental et prompt à se les assimiler. Cinquante ans après la découverte de Guttemberg, des émigrés établis à Venise s'empressaient de se servir de cette invention, fabriquaient des caractères arméniens et imprimaient quelquesuns des manuscrits des vieux auteurs de leur pays, — traduction de l'Evangile, méditations mystiques, chroniques, traités de magie, etc. Vers la fin du xvne siècle, un religieux de Sivas, Mekhithar, parti tout seul du fond de l'Arménie plongée dans l'ignorance et la servitude pour instituer en Europe un foyer intellectuel et national, fondait à Venise le couvent de Saint- Lazare, où quelques générations de moines savants, suivant l'exemple tracé par Mekhithar, publièrent les traductions des œuvres d'Homère, de Sophocle, de Thucydide, de Xénophon, de Démosthène, de Virgile, d'Horace, de Cicéron, de Corneille, cle Racine, de Bossuet, de Klopstock, de Milton, de Byron, de Schiller, etc., initièrent leurs compatriotes d'Arménie au mouvement littéraire et artistique de l'Europe, tandis que leurs collègues du couvent de Vienne inauguraient, suivant les données de la critique allemande, une école arménienne d'études historiques, linguistiques et archéologiques.

lxiv INTRODUCTION

Les Arméniens furent, avec les Grecs, les plus prompts, parmi les peuples d'Orient, à secouer la torpeur intellectuelle et morale où le despotisme musulman avait plongé les pays où il dominait, et à s'assimiler les idées de l'Europe moderne. Ils furent des premiers à fonder une presse en Orient; dès 1794, un périodique en langue arménienne, YAztarar, commençait à paraître à Calcutta, et en 1803, un autre, le Yéghanak Buzantian , à Venise. Les tendances des libéraux français et des carbonari italiens, les théories sociales des libertaires allemands et russes, ont trouvé un rapide et puissant écho dans l'élément arménien : Nalbandian, un des fondateurs de la littérature arménienne moderne, était un disciple et un ami intime d'Herzen; Osganian, le grand publiciste arménien, a été hautement estimé par Mazzini et par Gavour, dont il fut un moment le secrétaire et le collaborateur.

Les Arméniens ont d'ailleurs, de tout temps, compté parmi les principaux agents de propagation de la civilisation occidentale en Orient. C'est par l'entremise des Arméniens que le christianisme a pénétré chez plusieurs peuples asiatiques, tels que les Géorgiens, les Aghovans, etc. C'est le vartabed Mesrop, l'inventeur de l'alphabet arménien, qui a également fabri-

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que l'alphabet géorgien et déterminé par là Péclosion d'une littérature chrétienne en Géorgie analogue à celle qui se développa en Arménie au ve siècle; c'est encore un Arménien, le savant évêque Mekhitar Goche (xnG siècle) qui, après avoir rédigé le code arménien, se basant principalement sur le code de Justinien, a composé, à la demande du roi Wakhtank de Géorgie, le code géorgien, également basé sur celui de Justinien. Les émigrés arméniens qui ont, dès 1512, appliqué l'invention de Guttenberg et qui ont répandu en Orient les livres qu'ils avaient fait imprimer en Europe, ont été les premiers à faire connaître cette grande découverte européenne aux peuples orientaux.

Ce sont, pour la plupart, des professeurs arméniens qui ont enseigné dans les Facultés turques la langue et la littérature françaises, l'économie politique , les sciences physiques et mathématiques; le directeur de l'Ecole des Beaux-Arts à Constantinople est actuellement un Arménien, M. Yervant Osgan, un bon sculpteur ayant fait ses études en Italie et en France; c'est un Arménien, Naoum, qui, vers la fin de la première moitié du siècle dernier, a fondé à Constantinople le premier théâtre à l'européenne que la Turquie ait connu et où il a fait représenter des opéras et des drames par

lxvi INTRODUCTION

des troupes italiennes et françaises, ainsi quel des pièces originales écrites par des auteurs arméniens et jouées par une troupe arménienne. î Ce sont des acteurs arméniens qui ont, pour | la première fois, joué au sérail, devant le I sultan Abdul-Médjid, puis sur des scènes! publiques, des pièces européennes traduites en turc par des écrivains arméniens, et c'est! Tchouhadjian, un compositeur arménien ayant! fait ses études en Italie, qui a créé la mu-J sique dramatique ottomane où l'inspiration 1 demeure orientale, mais où la technique est! presque entièrement européenne.

La même œuvre a été accomplie par les Arméniens au Caucase et en Perse! A Tiflis, ce sont '-. les Arméniens qui publient le principal journal â russe, le Novoé Obozrénié, ayant pour tâche de mettre toutes les races du Caucase au courant du mouvement littéraire, artistique, scientifique et social de l'Occident; le théâtre arménien de Tiflis s'est toujours empressé de faire | connaître au public caucasien les chefs-d'œuvre de la dramaturgie européenne^ de Y Ennemi du % peuple d'Ibsen à la Monna Vanna de Maeter- J linck, de laMagda de Sudermann aux Tenailles $ de Paul Hervieu. C'est un Arménien qui al fondé l'Institut LazarefFde Moscou, où se sont formés la plupart des meilleurs orientalistes!

INTRODUCTION lxvii

de la Russie. En Perse, l'élément arménien a joué durant tout le xixe siècle et joue encore, dans la politique, le commerce, l'industrie et le mouvement intellectuel, un rôle fort important au point de vue du développement des rapports de ce grand pays asiatique avec la civilisation européenne. Le grand-vizir actuel de la Perse, S. A. Athabek-Azam, un homme d'État de haute envergure et dont on connaît la grande svmpathie pour la civilisation européenne, est d'origine arménienne. Un groupe d'Arméniens a récemment fondé, dans quelques villes de Perse, des Universités populaires à l'exemple de celles de Paris; et il y a un an, une troupe dramatique arménienne jouait pour la première fois, d'abord à la cour du Schah, ensuite sur des scènes publiques, des traductions persanes de quelques drames d'Hugo.

Aussi, S. M. le Schah Mouzaffereddine lançait-il dernièrement un firman où il exprimait son affection et son estime pour ses sujets arméniens et ordonnait à tous les fonctionnaires de son Empire d'accorder aux Arméniens toutes les libertés et toutes les facilités dans leur activité intellectuelle et commerciale.

En suivant à l'égard des Arméniens une politique diamétralement opposée à celle pratiquée par le Schah, le sultan Abdul-Hamid n'a fait

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que précipiter la ruine de son Empire. Mais il est une force plus puissante que le caprice sanguinaire d'un sultan : la fatalité historique. Les revendications des Arméniens de Turquie sont conformes aux intérêts supérieurs de la civilisation; elles seront réalisées tôt ou tard, malgré le gouvernement turc, par la force des choses; il est impossible que l'Europe maintienne perpétuellement la Turquie dans son désordre barbare, qui est un anachronisme scandaleux et un danger permanent pour la paix; ce désordre extrême aboutira à une transformation radicale de l'Empire d'Orient, à l'établissement d'un nouvel ordre de choses permettant à chaque groupe ethnique comme à chaque individu de se développer en toute liberté; ces belles contrées où jadis régnait une florissante civilisation et que le despotisme turc a plongées dans la mort, renaîtront à la vie; cela sera dû, en grande partie, au sang arménien généreusement versé pour la sainte cause du Progrès; et ce sera là une des pages les plus glorieuses de l'histoire de la race arménienne.

Les manifestations esthétiques où le génie arménien s'est cristallisé, reflètent l'âme de

INTRODUCTION lxix

cette race d'une manière plus complète encore et plus précise que son histoire.

Le style gracieux qui se révèle dans l'architecture des vieux couvents et églises d'Arménie, et surtout dans les nobles ruines d'Ani, ce style si personnel malgré les éléments arabes et byzantins qui s'y trouvent mélangés, et qui se distingue par l'extrême sobriété de l'ornementation, traduit la prédilection de l'esprit arménien pour la Beauté simple, sans fard.

« J'ai été frappé, dit M. Gabriel Mourey, par la noblesse, par la simplicité austère de ces vieilles églises, de ces vieux monastères, presque tous plus ou moins en ruines, hélas! mais dont la beauté demeure visible malgré toutes les injures du temps... L'architecture arménienne ancienne servirait de lien, selon les archéologues, entre l'architecture assyrienne et l'architecture arabe et byzantine. Elle n'est pas surchargée d'ornements comme la persane ; en un mot, elle n'est pas uniquement orientale ; loin de là : elle doit beaucoup à l'occident. Avec leurs coupoles polygonales ajourées, généralement placées à la jonction de la nef et du transept, certaines de ces églises font songer aux fortes et gracieuses créations architecturales du Moyen-Age français et italien 1. »

i. Gabriel Mourey. — La Poésie et VArt contemporains.

lxx INTRODUCTION

La musique, — la vraie musique arménienne, dégagée des infiltrations byzantines, arabes et turques, — d'une profondeur et d'une pureté? de sentiment adorables dans les hymnes d'église, et d'une fraîcheur ravissante de coloris dans les chants populaires, toujours sobre, sincère, jaillie du cœur, témoigne encore du penchant inné de l'Arménien à une interprétation directe et simple des élans du cœur, de son horreur pour l'artifice inutile et pour lèsv vaines fioritures.

La littérature, enfin, quoique plus envahie que la musique et l'architecture par Texubé-^ rance ornementale de l'esthétique arabo-per-^ sane, montre, en ses meilleures pages, cette même inclination à la forte simplicité dans le sentiment et au naturel dans l'expression, qui constitue une des caractéristiques du tempéJ rament arménien.

La littérature de l'Arménie ancienne n'a certes pas la richesse et la variété des grandes littératures hindoue, persane et grecque- Vivant dans une perpétuelle alerte, forcé de concentrer le plus vif de ses énergies à l'œuvré, de sa défense, le peuple arménien n'a guère pif développer, en toute liberté et dans la vraie mesure de ses forces, son génie poétique, Les œuvres qui nous restent de cette période

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ancienne, ont été presque toutes conçues entre deux cataclysmes, parfois au fort même d'un orage ; elles sentent la hâte et la fièvre ; elles n'ont pas, en général, la calme et mûre perfection d'œuvres lentement élaborées au sein d'une puissante et heureuse sécurité. Elles sont, par contre, toutes palpitantes d'une émotion profonde, qui les anime d'une vitalité douloureuse et intense.

Cette littérature de l'Arménie ancienne est, du reste, dépossédée d'une de ses parties les }lus intéressantes : la poésie païenne. Comme 'écriture arménienne n'a été définitivement établie qu'au lendemain de l'adoption du chrisianisme en Arménie, et qu'elle fut l'œuvre du clergé, les poèmes des aèdes païens, quijusqueà étaient transmis oralement de générations en générations, n'ont pas été recueillis par les auteurs de la période chrétienne qui, au contraire, se sont efforcés à effacer de la mémoire du peuple ces vestiges d'une civilisation païenne qu'ils voulaient détruire entièrement. Tout un cycle de beaux chants épiques et mythologiques, dont il ne nous reste plus que quelques fragments cités par Moïse de Khorène et par Grégoire Magistros, a ainsi péri pour toujours. La littérature arménienne classique n'est donc qu'une littérature exclusivement chrétienne,

lxxii INTRODUCTION

ainsi que les littératures byzantine et syriaque. Elle se compose d'hymnes religieux, de méditations mystiques, de commentaires des Saintes Ecritures et des livres des Pères de l'Église, de dissertations théologiques, de poèmes historiques, hagiographiques, gnomiques, didactiques, erotiques, d'ouvrages médicaux, astrologiques, philosophiques, de nombreuses traductions d'œuvres grecques et syriennes, dont quelques-unes n'existent plus que par la version arménienne, et enfin d'une longue série de chroniques dont quelques-unes sont remarquables comme œuvres littéraires et dont la plupart sont considérées par les orientalistes européens comme des documents précieux, qui non seulement fixent l'histoire de la race arménienne, mais qui donnent une foule de renseignements inédits sur les nombreux peuples orientaux avec lesquels les Arméniens ont été en rapport.

Tout imprégnée qu'elle soit d'esprit chrétien, cette littérature n'est pourtant pas, comme] certains critiques européens l'en ont injustement accusée, exclusivement « religieuse »; àj côté de l'œuvre des écrivains de cabinet, presque I tous des ecclésiastiques, et qui, en effet, ê&m une œuvre sentant fortement l'Eglise, il existe 3 toute une vieille poésie laïque, en langue vul-|

INTRODUCTION lxxiii

gaire, exprimant les sentiments les plus humains du cœur et composée par les « achough », ces trouvères arméniens, parfois même par clés ecclésiastiques qui entremêlent, en un troublant alliage, une inspiration franchement charnelle à l'inspiration religieuse. Cette poésie libre, d'une grâce charmante et vive, d'une saveur souvent originale et forte, constitue la partie la plus vivante, la plus personnelle de la littérature arménienne ancienne. Les quatrains de Nahabed Koutchak, la perle la plus pure de cette vieille poésie populaire, peuvent être classés au rang des pages où les plus exquis parmi les poètes de toutes les nations ont interprété la douce souffrance de l'amour. La littérature religieuse elle-même contient des œuvres qui supporteraient la comparaison avec les plus hautes productions de l'esprit humain dans ce genre : le Livre dès Lamentations et les poèmes mystiques de Grégoire de Narek, les hymnes de Chenorhali, l'épopée mystique d'Elisée, les sermons de Lambronatsi ne pâliraient pas à côté des chefs-d'œuvre de la littérature chrétienne universelle.

La littérature arménienne moderne est plus vaste, plus variée, plus libre; fondée et cultivée par des hommes affranchis de toute entrave religieuse et ayant d'ailleurs presque

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tous fait leurs études dans les Universités d'Europe, elle renferme la plupart des genres, des styles, des tendances philosophiques et esthétiques des littératures occidentales contemporaines dont elle a suivi les principales phases, tout en gardant dans sa structure fondamentale un cachet fortement arménien : elle est assurément une des plus riches, des plus libres et, dans certains genres, une des plus originales parmi les littératures modernes des peuples d'Orient.

Nous inaugurons cette Bibliothèque arménienne par un recueil de chants populaires, — I la poésie populaire constituant la base de toute littérature et la production la plus intime, la plus naturelle et la plus personnelle d'une race.

Les chants qui forment ce recueil sont tous postérieurs à la christianisation de l'Arménie, et si, parmi eux, il s'en trouve qui trahissent un caractère païen, — ■ comme certains chants d'amour d'une lumineuse sensualité, certaines lamentations funèbres, et surtout certaines prières qui ont l'air de vieilles incantations magiques, — ceux-là mêmes se sont revêtus d'une

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empreinte chrétienne, de sorte que c'est la psychologie de l'Arménien christianisé qui se reflète presque exclusivement dans ces chants. C'est ce qui explique le caractère mélancolique et mystique qui y prédomine et qui diffère profondément de celui qu'on remarque dans les fragments de la poésie populaire de l'Arménie païenne. Celle-là vibrait d'une inspiration tout épique ; elle chantait les dieux puissants et sereins, Aramazd, la « souche du genre humain », le « père des dieux et de tous les héros », « l'architecte de l'univers », le « créateur du ciel et de la terre », le « sage », le « vaillant » ; Mihr, le feu invisible, fils d' Aramazd, l'essence de la vie universelle, le dieu de la lumière et de la chaleur, et celui qui donnait les sentiments bons, loyaux et affectueux; Nanée, la déesse de la maternité, la patronne de la famille; Astlik, la déesse de la beauté et de l'amour, la patronne des vierges ; Amanor, le dieu du jour de l'an et celui de l'hospitalité ; Anahit, déesse de la fécondité et de la sagesse, la « dame sobre et immaculée », « la mère aux ailes d'or », la patronne de l'Arménie; Vahagn, dieu de la force, amant d' Astlik, qui combattait les dragons, chassait les fauves, et qui naquit de l'enfantement du Ciel et de la Terre :

lxxvi INTRODUCTION

En mal d'enfant étaient le ciel et la terre, En mal d'enfant était la mer empourprée,

Le mal d'enfant saisissait dans la mer le petit roseau rouge ;

De la tige du roseau de la fumée sortait, De la tige du roseau de la flamme sortait, Et, à travers la flamme s'élançait un adolescent, S'élançait un blond adolescent :

Il avait des cheveux de feu, Il avait une barbe de flamme, Et ses yeux étaient des soleils *.

Elle chantait les héros légendaires ou historiques : Haïk, le « héros robuste, à la noble; tournure, à la chevelure bouclée, aux jeux vivaces et aux bras vigoureux, brave et renommé entre les géants »2; Aram, qui vainquit Nioukar, le tyran mède, le fit prisonnier et, de sa main, le cloua par le front au sommet de lai tour d'Armavir; Ara le Beau qui, fidèle à sa; patrie et à son épouse Nouarte, refusa la maini de l'impure Shamiram qui s'était violemment! amourachée de lui et mourut dans le combat^ qu'il dut livrer contre la reine d'Assyrie qui voulait l'avoir par la force des armes; le roi Tigrane, qui tua le tyran Ajdahak, roi des| Mèdes; le roi Artachès II, qui vainquit tous

i. Moïse de Khorène, Livre 1, ch. XXXI. a. Moïse de Khorène ', Livre i, ch. X et XI.

INTRODUCTION lxxvii

les ennemis de son pays et éleva sa patrie à une haute puissance et prospérité. Elle chantait Artavazd, le sombre et fougueux dauphin, qui maudit par son père, le bon roi Artachès, fut précipité par les génies du mont Massis dans un gouffre profond, où il demeure toujours, éternellement vivant, enchaîné à un roc, car « s'il sortait, il détruirait le monde » ; elle chantait enfin Tork, le géant symbolisant la Force, qui brisait des rochers dans ses mains, traçait des aigles avec ses ongles sur des pierres, et qui, un jour, fit s'engloutir un grand nombre de vaisseaux dans la mer du Pont, en y lançant, du haut d'une colline, des rochers immenses qui soulevèrent une tempête.

Cette note épique résonne rarement dans les chants populaires de l'Arménie moderne ; et rien de plus naturel. L'âme qui entonnait jadis ces hymnes de joie et ces glorifications de la force, s'est sentie envahie pendant des siècles par la tristesse chrétienne, accentuée en elle par les malheurs qui l'ont perpétuellement frappée ; la lyre arménienne, qui se consacrait autrefois à interpréter une inspiration panthéiste et héroïque, a été amenée par la force des choses à chanter avant tout la douleur, les mornes rêves mystiques, et le sombre héroïsme du martyre. Mais cette note claire et virile n'a

lxxviii INTRODUCTION

nullement été détruite dans l'âme arménienne ; le christianisme Ta enveloppée d'ombre, les malheurs l'ont voilée d'une épaisse brume : ils ne l'ont jamais anéantie ; elle a subsisté dans les légendes et les contes populaires où l'on ne rencontre que des aventures épiques de vierges guerrières se mesurant avec des athlètes ou de jeunes princes terrassant des dragons et des démons pour délivrer de belles captives. Elle a subsisté dans cette merveilleuse épopée populaire de David-le-Sassouniote, l'athlète d'une force fabuleuse qui dompta les lions et les tigres, tua le tyran Mesramélik, délivra sa ville natale du joug des oppresseurs et qui, héros à l'âme magnanime, chaque fois qu'il se préparait à se ruer sur ses ennemis, les invitait d'avance à se tenir prêts au combat. Elle a même subsisté dans la pénombre alanguie de la littérature purement chrétienne : les hymnes d'église s'illuminent souvent d'images radieuses ; le « soleil », les « étoiles », le « vin », les noms des fleurs magnifiques et des pierres précieuses servent le plus souvent de termes de comparaison dans les poèmes qui glorifient la grâce infinie de la sainte Vierge, la beauté du sang versé pour le Christ ou la splendeur de l'œuvre créée par Dieu.

On sent passer parfois ce souffle épique

INTRODUCTION lxxix

jusque dans les pages des chroniqueurs, pourtant si assombries de fatalisme chrétien ; l'historiographe se revêt par moments de l'âme des vieux aèdes païens lorsqu'il retrace les hauts faits de tel vaillant roi ou de tel martyr héroïque.

Cette note hautaine et jeune subsiste enfin dans un certain nombre des chants populaires, dans les simples et rudes chants de Zeïtoun, et dans les chants de révolte, tout récents, où palpite la renaissance morale de la race se redressant du milieu de la poussière profonde d'une longue et dure servitude.

Quant à la littérature arménienne contemporaine, elle est dominée par cette note mâle; nos poètes, nos romanciers, nos dramaturges, nos satiriques, nos publicistes du xixe siècle ont vaillamment ressuscité, sous une forme renouvelée et plus vaste, l'inspiration lumineuse et forte de notre poésie païenne.

Les poèmes qui se trouvent réunis dans ce volume ont été traduits en grande partie d'après des chants populaires1 recueillis par des fol-

i. Voici les livres ou périodiques où nous avons puisé le texte de ces chants : « Hamov-Hodov », (choses savoureuses et parfumées), Manne, par Mgr. Garékinn Servantsdiantz ; la Lyre de Van et de Moush, par Mgr. Aristakès Sedrakiantz ; Le saz de Van, deux volumes, par M. Chérentz ; Parfums de Djavahk, par M. E. Lalayantz; Miettes de poésie populaire, par Rev. Garékinn Hovsepian; Antiquités d'Eghine, par J. Djanikian ; La lyre arménienne, par M. Miansarian

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kloristes arméniens et, en partie, d'après d'anciens poèmes populaires retrouvés dans quelques vieux manuscrits des couvents de Venise et de Vienne.

Ils sont tous anonymes et appartiennent à la grande lyre instinctive des « achough », des poètes populaires, dont le nom est à jamais perdu1, mais dont le peuple a adopté et conservé l'œuvre comme un de ses biens les plus chers.

Ces achoughs, dont la race n'est pas encore éteinte, sont eux-mêmes des poèmes vivants. C'est dans l'Arménie turque que l'on retrouve leur vrai type traditionnel. Dans l'Arménie russe, les achoughs sont, en général, de simples chanteurs, hommes bien portants et d'humeur joviale, qui se font payer pour aller égayer de

Proverbes, chants et contes des Arméniens de Nor-Nakhtchèvan, par Georges Tigranian ; Revue ethnographique, publiée à Tiflis par M. E. Lalayan ; Haïrênik (journal quotidien ayant paru à Constantinople de 1891 â 1896); Phortz, revue littéraire ayant paru à Tiflis de 1877 à 1882; Chants populaires arméniens, texte et traduction anglaise de dix-neuf chants, par P. Léonce Alishan ; Chants des achoughs arméniens du moyen-âge (trois livraisons) par M. C. Costaniantz; Littérature orale et fables, par Rev. Vahan Ter-Minassian ; Hymnes et chansons par A. Mekhitarian ; Dsaghig, Revue mensuelle littéraire (Constantinople, 1894-1895); Zeïtoun, par Aghassi; Zeïtoun, son passé et son présent, par « Zeitountzi » ; Les Arméniens et Zeitoun, par Anatolio Latino ; Nouvelle lyre arménienne, par H. Sissak; Recueil de chansons, par Vazken (Tigrane Déroyan); Le rossignol d'Arménie, par A. Grigorian.

1. Les poèmes populaires dont les auteurs sont connus, et qui présentent d'ailleurs un caractère plus personnel, formeront le second volume de cette série.

INTRODUCTION lxxxi

leurs improvisations les banquets et les fêtes. Dans certaines parties de l'Arménie turque, (Âlachkert, Van, Mousb, Bitlis, etc.), Fachough a un tout autre caractère ; il n'est pas un amuseur, il est plutôt un inspiré, un personnage quasi-sacré. Il est souvent aveugle ou du moins faible de vue. Les mères qui, après avoir été en pèlerinage à une église où règne un saint illustre, donnent naissance à un enfant aux yeux malades, le vouent à ce saint, puis le mettent en apprentissage chez un maître-achough dont il sera le guide en même temps que l'élève, jusqu'à ce qu'ayant atteint l'âge et appris l'art il devienne lui-même un maître, pour chanter à son tour l'âme multiple du peuple et pour consacrer le plus pur de son inspiration à la louange du saint auquel il a été voué. Vêtus de noir, appuyés sur l'épaule de leur élève, s'accompagnant sur le damboura (sorte de mandoline) ou le saz (sorte de violon primitif), ils vont chantant par les rues de tristes mélopées, ou bien entrent dans les maisons où des gens se tiennent réunis, pour y psalmodier leurs couplets, sans rien demander en échange, se contentant de recevoir l'offrande qu'on veut bien leur donner. La plupart des chants religieux, les chants d'émigré, les chants funèbres, les chants d'amour empreints d'une grande tristesse sont

lxxxii INTRODUCTION

l'eur œuvre. Les autres chants, de caractère moins grave, sont composés par des poètes populaires, qui ne sont pas des achoughs proprement dits, parfois même par de simples particuliers. Les chants de Zeïtoun sont composés par des montagnards qui manient l'épée et la lyre tout ensemble, qui sont poètes de leur métier, mais qui ne chantent les combats qu'après y avoir eux-mêmes pris part.

La rose s'est ouverte aux jardins de Van. Pour l'amour de Dieu, envoie quelqu'un pour m'y conduire.

0 ma coquette, ô ma mignonne, à qui es-tu ? Le monde entier sait que tu es à moi.

La rose s'est ouverte, le coq du matin a chanté ; Ma bien-aimée se tient au jardin, les deux mains sur son sein;

La rose s'est ouverte sous la rosée du matin,

Ma bien-aimée cueille des roses au jardin des roses

La rose s'est ouverte le dimanche de la Fête des roses * ;

i. La fête de la Transfiguration est appelée par le peuple Fête des roses, en souvenir d'une vieille fête païenne, qui était célébrée le même jour.

Ton amour a mis le feu au bosquet de mon cœur; 0 ma coquette, ô ma mignonne, à qui es-tu? Le monde entier sait que tu es à moi !

Vani.

Esprits du ciel, gentils oiseaux,

Je voudrais monter sur vos ailes,

Me mêler à vous,

Fuir avec vous.

Je voudrais détacher mon âme de mon corps,

Vivre dans les nuages,

Y trouver mon aimée.

J'ai la nostalgie de ses yeux,

J'ai la nostalgie de son oreiller.

Je voudrais l'attacher par ses cheveux à ma ceinture,

Et rester suspendu entre ciel et terre

Jusqu'au jugement dernier,

Jusqu'à la sentence finale.

Kharpout.

i. Nous indiquons au bas des chants dont l'endroit de provenance est connu, le nom du village, de la ville ou du district où ils ont été recueillis.

J'aime une belle qui a trois grains au visage.

Sa bouche est ronde et jolie comme un écrin de romarin;

Ses joues, des pétales de rose, rouges comme des grenades ;

Ses yeux sont comme des étoiles : qui les voit, perd la raison ;

Ses seins, des coffrets d'or où l'eau de roses s'accumule.

Sa bouche est toute pleine de sucre qui coule le long de ses lèvres.

De la douceur de sa bouche, mon cœur brûle embrasé.

Celui qui la possède, comment peut-il dormir la nuit?*

Si je l'avais un jour par an, ce jour serait égal à mille ans.

Celui qui aime, et qui aime sans espoir,

Doit de sa propre main creuser son tombeau et s'enterrer vivant,

Et il doit laisser son cœur à découvert, pour que la flamme en monte empourprée,

Et que les passants se disent : Voici un amoureux qui brûle !

Eghine.

Parée des pieds à la tête, tu te tiens debout; Pourquoi ne me salues-tu pas ? tu feins d'être fâchée. A qui puis-je porter ma plainte? l'objet de ma plainte, c'est toi !

Tu es belle et gentille, écoute-moi un peu.

La cruche à l'épaule, tu arrives de la fontaine, Ne te détourne pas de ton chemin, cruelle î Mon cœur brûle, la fumée sort de mes veines ; Tu es belle et gentille, écoute-moi un peu.

Mets bas ta cruche, bien-aimée, repose-toi une minute;

L'amour que j'ai pour toi m'a rendu comme ivre. Moi, j'erre en pleurant; toi, tu passes en riant. Tu es belle et gentille, écoute-moi un peu.

J'adore ton visage, il est rouge comme une rose. Tes dents sont des perles, tes lèvres un sorbet; Donne-moi un baiser, aie pitié de moi.

Tu es belle et gentille, écoute-moi un peu.

Ton visage est rouge comme du sang de perdrix; Sois à moi, sois à moi ! pour l'amour de Dieu ! Nous nous embrasserions en automne comme au printemps.

Tu es belle et gentille, écoute-moi un peu.

Tu as mis des souliers trop petits pour tes pieds ; Il est si bon d'embrasser le milieu de tes seins ! Un baiser pris sur ta joue guérirait les malades. Tu es belle et gentille, écoute-moi un peu.

Tu as chargé tes bras de bracelets d'argent. J'ai parcouru le monde, de Stamboul à Derdjan, Je n'ai jamais vu, bien-aimée, une coquette comme toi.

Tu es belle et gentille, écoute-moi un peu. Moi j'erre en pleurant; toi, tu passes en riant.

Je suis sortie ce matin,

J'ai vu un beau jeune homme;

J'ai vu un beau jeune homme

Qui m'a si fort caressée au visage qu'il l'a fait saigner.

Ma mère m'a demandé :

— Qui donc t'a fait saigner le visage ?

— Je suis descendue au jardin, c'est l'épine de la rose qui m'a piquée*

— Que l'épine de la rose se dessèche pour qu'elle ne pique plus ton lumineux visage.

— Ne maudis pas, petite mère!

C'est un beau jeune homme qui m'a embrassée;

Il m'a embrassée pour désaltérer son cœur;

Si tu le maudis, il pourrait mourir avant d'avoir atteint le bonheur.

Éghine.

Je voudrais être une lyre

Pour rester toute la journée sur ton sein;

Ou une ceinture de soie

Pour étreindre ta taille;

Ou de l'eau de fontaine

Pour entrer dans ta bouche ;

Ou de la rosée printanière

Pour m'égoutter sur toi;

Ou des cordes de soie

Pour te chanter toutes sortes de choses :

Ou du doux vin de grenades

Pour rester toute la journée dans ta bouteille,

Et pour pouvoir baiser ta langue.

Je voudrais être une hirondelle :

J'aurais construit mon nid sous ton toit,

J'aurais fait des petits et j'aurais gazouillé,

Je me serais rassasié de ton amour;

Du matin jusqu'au soir,

J'aurais contemplé ton visage;

Lorsque la nuit serait tombée,

J'irais entrer dans ton lit :

La nuit, jusqu'au point du jour,

Je resterais couché près de toi ;

Lorsque l'aube serait venue,

Je remonterais gazouiller dans mon nid ;

Lorsque le soleil serait levé,

Je me promènerais sur le monde.

Notre vigne est en face de la vôtre ;

Que le sommeil abatte ceux qui nous épient.

Prends-moi dans ton lit, que je dorme d'un doux sommeil ; Ou bien, permets-moi de rentrer chez mon père.

— Je ne te prendrai pas dans mon lit pour que tu dormes d'un doux sommeil,

Je ne te permettrai pas non plus de rentrer chez ton père;

Je veux que tu restes errant dans la rue, Jusqu'à ce que se lève la lumière du matin.

Au matin, je te recevrai dans le jardin,

Je cueillerai des roses chargées de rosée,

Je te frapperai à tel point le visage avec des roses,

Que je l'aurai lavé avec de l'eau de roses.

Van.

Coquette, gentille, cruelle, maudite, ô ma bienaimée aux yeux noirs,

Pourquoi ne viens-tu jamais demander de mes nouvelles, bien-aimée, demander de mes nouvelles ?

J'ai beaucoup souffert pour toi, bien-aimée, j'ai beaucoup souffert pour toi !

Tu as un front blanc, des sourcils fins et arqués, bienaimée, fins et arqués.

Tes yeux sont une mer; moi, pauvre batelier, bienaimée! moi, pauvre batelier;

Je suis comme un cormoran, je ne peux plus sortir de cette mer, bien-aimée, sortir de cette mer.

Nuit et jour, le sommeil fuit mes yeux, bien-aimée, le sommeil fuit mes yeux ;

Cruelle, écoute un peu ton esclave, bien-aimée, écoute un peu ton esclave.

On te dit médecin, fais un remède à mes blessures, bien-aimée, fais un remède à mes blessures ;

Je ne peux plus résister à ce feu, bien-aimée, résister à ce feu.

Nuit et jour ton amour me consume, bien-aimée, me consume;

Cruelle, je ne suis pas de pierre; je ne peux plus résister, bien-aimée, je ne peux plus résister.

Je n'ai pas de sommeil, pour me reposer une petite minute, bien-aimée, une petite minute ;

Je m'en vais errer en pleurant, bien-aimée, puis je rentre tout seul, bien-aimée, puis je rentre tout seul.

Nuit et jour, en pensant à toi, je soupire, bien-aimée, je soupire.

Je veux crier ton nom partout, je n'ose pas, bienaimée, je n'ose pas.

Je ne peux plus garder mon secret, je vais le crier, bien-aimée, je vais le crier ;

Cruelle, pense un peu, je ne suis pas de pierre, bienaimée, je ne suis pas de pierre.

J'ai bu et je ne suis pas ivre,

Je brûle et je ne suis pas tombé dans le feu ;

J'ai revêtu la chemise de l'amour,

Pour me tenir devant la porte de la belle.

La belle vint à la porte,

Le sein tout plein de pommes rouges.

— Laisse-moi en prendre une, lui ai-je dit.

Elle en fut troublée, ses yeux sombres se remplirent de larmes ; Elle pleura, et elle dit en pleurant :

— Bien-aimé, tu m'as rendue ridicule en plein jour :

Tu m'as pris un baiser malgré toute ma résistance ; Cet unique baiser pris en plein jour Vaut mille baisers pris dans la nuit.

Éghine .

Ta taille est pareille aux roseaux des lacs,

Ta poitrine est un jardin, tes seins sont des fruits.

Je veux embrasser tes joues vermeilles ;

Pour l'amour de Dieu, ne t'y oppose pas.

A quoi me sert cette vie sans brise, pleine de douleurs et de peines?

* Jeune fille, ta taille est comme polie au rabot, Tes cils sont comme peints au kalame ; A force d'avoir souffert pour toi, me voici consumé !

A quoi me sert cette vie sans brise, pleine de douleurs et de peines?

Jeune fille, je t'ai aimée dès ta tendre enfance, J'ai inscrit ton nom sur mon bras.

Si une seule minute je cesse de te voir, mon cœur brûle; A quoi me sert cette vie 'sans brise, pleine de douleurs et de peines ?

Mogk*

ARMÉNIENNE d'aKHALKHALAK (DJAVAHIv)

(Gravure extraite de la Revue Ethnographique de M. E. Lalayantz.

Jusqu'àquandserai-je condamné à ne te voir quedeloin ? Tu te dresses comme le roseau des rives ; Tu es un bouquet de roses et de violettes. Aie pitié, fais-moi voir ta face radieuse.

Dieu t'a parée de toutes sortes d'attraits :

Tes sourcils sont tracés avec un fin kalame;

Ton cou rayonne comme le soleil ardent;

Tu brûles ceux qui te voient d'un feu inextinguible.

Tu as un front vaste, tes yeux sont des lampes ; Ta langue est plus douce que le sucre et le miel ; L'amour que j'ai pour toi me prive de tout repos; C'est toi, c'est toi seule qui peux guérir mes peines.

Chaque fois que je te vois, mon cœur défaille, Et le jour me semble long comme une année ; L'amour que j'ai pour toi m'a rendu ton esclave, Tu ne m'affranchis pas, et tu n'as pas pitié de moi.

Je suis devenu malade de ce grand amour,

Je ne peux plus résister à cette torture.

Je suis fondu, épuisé, pourri comme du vieux bois.

Si tu ne me viens pas en aide, ton âme sera châtiée.

Tu m'as rendu fou, hypocondriaque.

Nuit et jour, le sommeil fuit mes yeux.

0 mon petit cœur! à qui puis-je me plaindre de toi?

Tu brûles, tu dévores mon cœur!

La belle que j'aime est comme un rosier;

Sa face est lumineuse, ainsi que mille soleils.

Si je la loue de la sorte, c'est parce que je l'aime;

Si je tremble de tout mon corps, c'est parce que je suis trop heureux.

Viens, entrons au jardin, le printemps est arrivé; Quand j'aperçois du vin, il me semble voir du sang; 0 mon aimée, la pomme rouge est pour la belle, Et le vin, dit-on, est pour les poètes.

Je suis comme un émigré en ma propre ville; En pleine terre, je suis comme un navire en mer;

Je suis comme un vent sans repos, comme un nuage qui pleure.

A mon réveil, il me semble me trouver en ma ville,

Il me semble me trouver au jardin, et je ne suis qu'en rêve;

Je suis ivre d'amour, je souffre d'être loin de toi; Je ne sais plus que dire et que penser.

Ton visage est un sorbet de pomme douce,

Ta langue et tes lèvres fines sont du sucre candi ;

Ta voix est comme une corde de lyre; mon cœur a soif de toi; Tes yeux sont radieux, ton sein est un jardin.

Quand tu entres au jardin d'une allure hautaine, Les fleurs par milliers viennent baiser tes pieds ; Les arbres s'inclinent pour te saluer; La lune fuit de honte, se cache sous les nuages.

Splendide et fière, tu marches comme un paon; Ton teint est chatoyant comme un oiseau romain ; Nul d'entre les oiseaux ne peut t'être comparé, Et les filles de la mer ne peuvent t'égaler.

Cousez un manteau à ma bien-aimce, Prenez le soleil pour étoffe, Taillez la lune pour doublure, Employez les nuages en guise de coton, Empruntez le fil à l'écume de la mer, Mettez les étoiles comme boutons, Et de moi-même faites des boutonnières

DIALOGUE

LE JEUNE HOMME

Tu ressembles à un œuf de Pâques,

Tu portes des vêtements à raies bariolées,

Par l'amour que tu m'inspires, tu me fais perdre la raison; Tu as des cheveux d'or, des sourcils arqués.

LA JEUNE FILLE

Où tu vas, ne va pas seul ;

Emmène-moi partout avec toi.

Je dormais, je viens de m'éveiller :

Mon âme est près de toi, et tu n'en sais rien.

LE JEUNE HOMME

Tes cheveux sont noirs, tes joues sont vermeilles;

Mets dans ma bouche ta langue sucrée ;

Par ta voix tu m'as captivé ;

Laisse-moi du moins poser ma tête sur ton sein.

LA JEUNE FILLE

Je m'étais couchée à l'étable,

Dans mon rêve, je t'embrassais,

Et il me semblait qu'à Tinsu de ma mère

Je t'avais envoyé une paire de chaussettes.

LE JEUNE HOMME

Tu as à tes poignets une paire de bracelets Ornés de corail à gauche et à droite.

La mort elle-même ne pourra refroidir mon amour. Tu es collée à moi comme le bandage à la plaie.

LA JEUNE FILLE

Tu n'as pas entendu tout ce que je t'ai dit;

Tu as de mon sein arraché mon cœur et tu Tas emporté ;

Je ne veux ni voile, ni ceinture rouge,

Et toi, ne porte, si tu veux, qu'un sac de poils.

LE JEUNE HOMME

Je te revêtirai d'un manteau vert, Je te ferai monter sur mon cheval rouge ; Je te ferai traverser la plaine verte ; Je te ferai atteindre ton but.

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