LE PETIT LABOUREUR
Le printemps est venu, les oiseaux arrivent, Le soleil s'est chauffé, les eaux murmurent, Le moment est venu de labourer et de semer.
J'ai attelé les grues en guise de premier couple, J'ai attelé les oies en guise de second couple.
J'ai loué le moineau en guise de bouvier,
J'ai pris la perdrix en guise de porteur de vivres,
J'ai labouré mon champ et je l'ai semé,
Je l'ai semé, c'est fini.
Le moment est venu d'arroser le champ ; De mes yeux j'ai fait des sources, J'ai exprimé toutes mes larmes.
De mes bras j'ai fait des pelles, J'ai arrosé, c'est fini.
Le moment est venu de récolter, De mes mains j'ai fait des faucilles ; J'ai récolté, c'est fini.
Le moment est venu de râteler; De mes doigts j'ai fait un râteau, J'ai râtelé, c'est fini.
Le moment est venu de mettre en gerbe ; J'ai enroulé mes cheveux comme une corde, D'une de mes mains j'ai fait un crochet, J'ai réuni les gerbes et je les ai attachées, Puis je les ai pilées, c'est fini.
Le moment est venu de transporter; De mon dos j'ai fait un traîneau,
J'ai transporté et j'ai mis dans l'aire, J'ai étalé, c'est fini.
Le moment est venu de battre le blé ;
J'ai attelé la cigogne pour écraser les grains,
J'ai fait monter sur elle la huppe,
Et j'ai crié : En avant! marche!
J'ai battu le blé, c'est fini.
Le moment est venu d'entasser les gerbes écrasées, De mes doigts j'ai fait un van.
J'ai battu le blé, c'est fini.
Le moment est venu de vanner; De ma bouche j'ai soufflé un vent, J'ai vanné, c'est fini.
Le moment est venu de sceller *, Je suis allé chercher un scelleur :
J'ai fait sceller mon tas, c'est fini.
Le moment est venu de mesurer; Je suis allé chercher le percepteur de dîme, De mon oreille j'ai fait un « chenik » 2. J'ai mesuré, c'est fini.
i. Dès que le blé est rais en tas, le percepteur de la dîme scelle les tas avec le tadj\ une planche gravée de certains signes, pour que jusqu'au moment où la dîme sera prélevée, les tas restent intacts.
2. Le chenik est une caisse qui sert à mesurer le blé; il en contient approximativement soixante kilos.
Le moment est venu d'enlever;
De mes chaussettes j'ai fait des sacs,
J'ai rempli deux sacs à moitié ;
A mes oiseaux bouviers et laboureurs,
A chacun j'ai donné sa juste part ;
Le reste, je Pai enlevé,
Et je l'ai fait moudre pour ma maison.
Ces grands tas d'herbes, dites, qui est-ce ?
Ces grands tas d'herbes, ce sont les notables du village.
Ces lions qui rugissent, dites, qui est-ce?
Ces lions qui rugissent, ce sont les vartabeds i.
Ces perdrix qui chantent, dites ! qui est-ce ? Ces perdrix qui chantent, ce sont les curés.
Ces oiseaux qui gazouillent, dites ! qui est-ce ? Ces moineaux qui pépient, ce sont les diacres.
Cette poutre épaisse qui se dresse au milieu, dites ! qui est-ce?
Cette poutre épaisse qui se dresse au milieu, c'est le père du roi.
i. Prêtre non marié qui correspond à peu près dans la hiérarchie aux archimandrites et aux archidiacres.
Cette pelote de coton avec un trou au milieu, dites ! qui est-ce?
Cette pelote de coton avec un trou au milieu, c^est la mère du roi.
Cette étoile brillante derrière eux, dites! qui est-ce ? Cette étoile brillante, derrière eux, c'est la reine.
Ce balai derrière la porte, dites! qui est-ce?
Ce balai derrière la porte, ce sont les domestiques.
Ce chien qui arrive un sac à la bouche, dites ! qui est-ce ? Ce chien qui arrive, un sac à la bouche, c'est le Kezir1 du village.
Ce rat qui arrive, tout couvert de farine, dites ! qui est-ce ? Ce rat qui arrive, tout couvert de farine, c'est le meunier.