‹ Chants populaires arméniensChapitre 54 sur 87 · LA CROIX DE KAROSS · texte numérisé non relu

LA CROIX DE KAROSS

CONTE

Ce soir de samedi à dimanche,

Quarante bergers s'assemblèrent ;

Ils formèrent une croix avec du raifort,

Ils l'enveloppèrent avec des feuilles de noyer,

Ils mirent des pommes aux quatre bouts,

Ils se tinrent devant et se signèrent,

Ils invoquèrent le bon Dieu,

Ils firent, à genoux, une petite prière;

Avec l'ordre de Dieu ils changèrent le raifort en argent,

Les pommes en or;

Ils se tinrent devant et se signèrent,

Ils firent, à genoux, une petite prière,

Ils dirent chacun un Miserere,

Avec l'ordre de Dieu ils firent descendre du ciel une

relique dans la croix; La croix s'envola, alla au champ de Kaross ; La nuit, elle éclairait le champ de Kaross ; Le jour, elle ombrageait le champ de Kaross ; On l'appela la croix de Kaross.

On en avisa le maire du village,

— Que Dieu lui accorde ses bienfaits ! — Le maire en informa le peuple de son village, Il rassembla le peuple de son village,

Il en forma une longue procession

Qui vint passer devant la croix en chantant le Miserere ;

La croix s'élança dans les bras du curé;

En chantant le Miserere, on alla la placer dans l'église;

La nuit, elle éclairait l'église;

Le jour, elle ombrageait l'église.

Il y avait au village — sauf votre respect! — un chien

de « kezir » ; Ce chien alla informer le seigneur kurde, Il lui donna un conseil; « Une croix, dit-il, vient de tomber entre les mains

des Arméniens, La nuit elle éclaire l'église, Le jour elle ombrage l'église.

Les Arméniens ne méritent pas de la posséder, Elle conviendrait mieux à ton palais.

La nuit, elle éclairerait ton palais, Le jour, elle ombragerait ton palais. »

Le seigneur kurde fut tenté,

Il envoya au village Ali et Youssouf

Demander au maire la croix de Kaross :

— Que Dieu comble ce maire de tous ses bienfaits ! —

Le maire prit un sac plein d'or, Un sac plein d'argent, Pour le seigneur kurde ; Il dit : « Je prie le seigneur kurde, Je supplie le seigneur kurde, Qu'il ne touche pas à la croix des Arméniens ; S'il veut de l'or, voici de l'or; S'il veut de l'argent, voici de l'argent. Pour lui l'or et l'argent valent certes mieux que cette croix. » ; \v:

Ali et Youssouf n'en furent pas persuadés.

Alors, en pleurant et en grommelant, ils les conduisirent à la porte de l'église ;

Ils portèrent la croix devant Ali ;

Ali fut pris de rage, son cheval fut pris de rage,

Youssouf fut pris de rage, il se mit à mordre la peau de son bras,

Comme un cheval mordant son orge.

On les mit dans un grand sac en poils,

On les envoya au seigneur kurde,

On lui dit : « Voici de la conserve d'automne. »

Le chien de ;< kezir » âgé de cent cinquante ans

Expliqua la chose à sa manière au seigneur kurde;

Il dit :« Ce n'est pas la croix de Kaross qui a fait cela,

ce sont les Arméniens qui l'ont fait.»

Le seigneur kurde lui ajouta foi,

Il monta au sommet de sa tour, Il cria par toute sa ville,

Il souleva sept mille cinquante hommes contre la croix de Kaross.

Ils partirent; arrivés au milieu de la plaine, Les derniers se tournèrent contre les premiers, Les premiers se tournèrent contre les derniers, Ils se passèrent les uns les autres au fil de l'épée, Ils élevèrent des forteresses avec des cadavres, Ils formèrent des fleuves avec le sang versé.

Un seul put s'échapper, Qui alla informer le seigneur kurde, Et dit : « Que Dieu démolisse ta maison! A peine arrivés au. milieu de la plaine, Les derniers se sont tournés contre les premiers, Les premiers se sont tournés contre les derniers, Ils se s mt passés les uns les autres au fil de l'épée, Ils ont élevé des forteresses avec des cadavres, Ils ont formé des fleuves avec le sang versé. Moi, j'ai pu m'échapper > Et t'apporter cette nouvelle. »

Le repentir tomba dans le cœur du seigneur kurde;

Il se mit à genoux

Et dit : « Je prie la croix de Kaross,

Je supplie la croix de Kaross;

J'ai quarante béliers puissants,

Je les immolerai à la croix de Kaross;

J'ai quarante vases pleins d'or,

Je les donnerai en offrande à la croix de Kaross ;

Qu'elle ne fasse pas de mal à mon palais. »

Il dit encore : « Je prie la croix de Kaross,

Je supplie la croix de Kaross,

J'ai quarante génisses vierges,

Je les immolerai à la croix de Kaross,

Qu'elle ne fasse pas de mal à ma forteresse. »

La croix de Kaross n'écouta pas cette prière :

L'enfant fut pris de rage dans son berceau,

Le dame fut prise de rage en son boudoir,

La forteresse s'ébranla sur ses fondements,

Le « kezir » eut la bouche envahie par la gale,

Les chiens vinrent et le mangèrent,

Et tout le monde accourut pour voir ce spectacle l

Mogk.

i. Dans une variante (de Van), la fin de ce conte est un peu différente; la croix de Kaross y paraît plus clémente et ne réserve son courroux qu'au traître :

La croix de Kaross exauça la prière du seigneur kurde, Elle exauça la prière de la femme dans sa chambre, Elle exauça la prière de l'enfant dans son berceau, Mais le « kezir » resta enragé sur le parquet.

LE SEIGNEUR ASLAN

CONTE

Le seigneur Aslan est assis dans la chambre parée,

Il mange son pain, il boit son vin,

Il mène sur la terre une vie douce,

Il ne soupire pas après les biens de ce monde.

Le pain manqua, le vin manqua, Il appela son domestique :

« Voici de l'argent, va au marché, Achète du pain, achète du vin,

Dépêche-toi, apporte-les avant que mon banquet ne soit terminé. »

Le domestique se rendit au marché,

Il vit un pauvre mort dans la rue ;

Il donna au prêtre le bandeau de sa coiffure,

Et il donna sa ceinture pour qu'on en fît un linceul.

Puis il acheta le pain, il acheta le vin,

Il arriva en retard au banquet de son maître.

« Pourquoi reviens-tu si tard?»

Dit le seigneur Aslan.

« Que je sois immolé pour toi ! seigneur Aslan, dit le

domestique; En me rendant au marché, J'ai vu un pauvre mort dans la rue,

J'ai donné au prêtre le bandeau de ma coiffure, J'ai donné ma ceinture pour qu'on en fît un linceul, Et l'on a enterré le pauvre; Voici pourquoi je suis en retard. »

Les yeux du seigneur Aslan se figèrent sur leurs tiges ;

Il dit : « Qui est-ce donc qui a pris l'âme de mon pauvre ?

S'il le peut, qu'il vienne prendre ma douce âme à moi. »

« Seigneur Aslan, que je sois immolé pour toi!

C'est l'ange Gabriel

Qui a pris l'âme de ce pauvre. »

Le seigneur Aslan cria à son domestique : « Fais sortir mon cheval Boz-Bédavi, Mets sur lui la selle en nacre;

De quel droit vient-il donc prendre l'âme de mon pauvre ? »

Le seigneur Aslan se rendit au marché, Il appela l'ange Gabriel,

Et lui dit : « Qu'as-tu à faire avec mon pauvre? Pourquoi prends-tu l'âme de mon pauvre ? Viens prendre, si tu peux, ma douce âme à moi. »

L'ange Gabriel

Se battit avec le seigneur Aslan ;

Ils se battirent jusqu'à midi.

L'ange Gabriel frappait doucement le seigneur Aslan ;

Le seigneur Aslan frappait l'ange de tout son cœur.

A midi, l'ange lança un regard oblique sur le seigneur Aslan,

Le seigneur Aslan vint, tout étourdi, tomber sur son lit. Son père dit : « Que je sois immolé pour toi, mon fils ! Pourquoi es-tu venu, tout étourdi, tomber sur ton lit? » Aslan dit : « Je me suis battu avec l'ange Gabriel, Il veut me prendre ma douce âme. »

Le père dit : « Donne-lui ton cheval Boz-Bédavi ,

Donne ta selle de nacre,

Donne ton sabre bien trempé,

Donne fes sept tas d'or,

Donne tes sept tas d'argent,

Ne donne pas ta douce âme. »

Aslan dit : « C'est l'ange Gabriel!

Il ne fait nul cas des biens de ce monde,

Il demande une âme en échange de la mienne. »

Le père dit : « J'ai vécu trois cents ans,

Mais je suis encore comme un marié sur son siège d'or;

Je ne veux pas donner mon âme en échange de la tienne. »

La mère vint et dit : « Que je sois immolée pour toi, mon fils !

Pourquoi es-tu venu, tout étourdi, tomber sur ton lit? » Aslan dit : « Je me suis battu avec l'ange Gabriel, Il veut me prendre ma douce âme. »

La mère dit : « Donne ton cheval Boz-Bédavi,

Donne ta selle de nacre,

Donne ton sabre bien trempé,

Donne tes sept tas d'or,

Donne tes sept tas d'argent,

Ne donne pas ta douce âme. »

Aslan dit : « C'est Fange Gabriel !

Il ne fait nul cas des biens de ce monde. »

La mère dit : « Je suis en vie depuis trois cents ans,

Mais je me sens encore comme une nouvelle mariée au visage voilé,

Je ne veux pas donner mon âme en échange de la tienne. »

L'épouse vint et dit : « Que je sois immolée pour toi, seigneur Aslan !

Pourquoi es-tu venu, tout étourdi, tomber sur ton lit ? » Aslan dit : « Je me suis battu avec l'ange Gabriel, Il veut me prendre ma douce âme. »

Elle dit : « Donne ton cheval Boz-Bédavi, Donne ta selle de nacre, Donne tes sept tas d'or, Donne tes sept tas d'argent, Ne donne pas ta douce âme. »

Il dit : « C'est l'ange Gabriel !

Il ne fait aucun cas des biens de ce monde,

Il demande une âme en échange de la mienne. »

Elle dit : « Je ne savais pas qu'il demande une âme en échange de la tienne :

Je donne, de bon cœur, mon âme en échange de la tienne. »

L'ange Gabriel fît monter l'âme de l'épouse jusqu'à la gorge,

Et lui dit : « Ne donne pas ton âme en échange de la sienne;

Le père ne l'a pas donnée, la mère ne l'a pas donnée ; Pourquoi donnes-tu ton âme en échange de la sienne ? »

Elle dit : « Je donne, de bon cœur, mon âme en échange de son âme, Pour que je ne devienne pas une veuve lamentable. »

L'ange Gabriel monta au ciel, Il consulta le Seigneur,

Et dit : « Le père et la mère n'ont pas donné leur âme en échange de l'âme de leur fils,

L'épouse donne son âme en échange de l'âme de son homme. »

« Va, dit le Seigneur, prends l'âme du père et de la mère;

J'accorde aux deux époux cinq cents ans d'existence, Qu'ils mènent sur la terre une vie douce. »

Mogk.

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