L'ASCÈTE AMOUREUX
CONTE
Il y avait un petit homme,
Qui demeurait au monastère.
Il ne'mangeait par jour qu'un pain de millet.
Et il en donnait une partie aux pauvres.
L'amour tomba
Dans le bosquet de son cœur.
Nuit et jour, délaissant les psaumes^
Il se disputait avec les démons.
L'un d'eux dit : Frappons et laissons-le évanoui; L'autre dit : Non, frappons et laissons-le aveuglé, Inspirons-lui l'amour de Saltchoun-Paché *.
A peine eut-il fait quelques pas,
Il laissa choir l'Evangile ;
A peine eut-il fait quelques pas encore,
Il oublia jusqu'au Pater ;
Il oublia canons, psaumes et liturgies,
Il oublia la croix et l'Évangile ;
Embrasé par l'amour, il oublia
Les règlements du monastère.
Il abandonna la croix, prit le damboura,
Et il ne quitta plus l'amour.
Van.
i. Vierge imaginaire, d'une beauté idéale, de laquelle s'amourachent les jeunes gens dont le cœur s'ouvre à la vie.
Les chants d'émigré occupent une grande place dans la poésie populaire arménienne.
Depuis que la plus grande partie de l'Arménie fut conquise par les Turcs, c'est surtout à Constantinople que la plupart des émigrants arméniens sont venus exercer un métier quelconque pour pouvoir payer les lourds impôts dont le gouvernement les écrasait et pour délivrer, en outre, leurs maisons et leurs terres des mains de cet autre tyran, l'usurier. Presque tous quittaient le pays après s'être mariés, laissant leur femme enceinte, pour rester attachés à leur pays par le plus puissant des liens. Ils acceptaient les charges les plus dures (ils étaient ouvriers, portefaix, domestiques) pour pouvoir venir en aide à leur famille. Ils habitaient dans les hans, sorte d'hôtels sales et primitifs, souvent entassés trois
ou quatre dans une seule chambre : et malgré tous leurs efforts pour amasser une petite somme, la plupart mouraient à l'étranger, usés par une vie d'extrême fatigue, de lourdes privations, et par l'incurable nostalgie qui les minait.
Les chants suivants expriment la douleur de ces malheureux et la souffrance de leurs épouses s'épuisant là-bas dans une longue et pénible attente.