‹ Chants populaires arméniensChapitre 59 sur 87 · A LA GRUE · texte numérisé non relu

A LA GRUE

Chante, grue, chante, puisque nous sommes encore au printemps;

Le cœur des émigrés est gonflé de sang!

Tu ne te reposes que sur des lieux verdoyants.

Le soleil, qui éclaire le monde entier, est pour moi sombre comme de la fumée.

Chante, grue, chante sur les hautes montagnes; Je suis^en pays étranger, et j'ai peur d'y mourir. Ne pleure pas, ma mère, ne pleure pas ! je suis en pays étranger,

Mais j'aspire à revoir la terre et l'eau de mon pays.

Djavahk.

J'étais un arbuste de cognassier, Poussé sur un rocher.

On est venu m'arracher, .

Et l'on m'a transplanté dans un verger étranger;

Avec de l'eau sucrée on m'a arrosé.

Frères, venez me reporter sur mon sol, Et arrosez-moi avec l'eau des neiges.

Eghine.

La petite lune se détache du sommet,

Ronde d'un côté, creuse de l'autre ;

Elle monte lentement,

Elle s'arrondit comme une nouvelle mariée.

Petite lune, je te souhaiterai de garder toujours ta lumière,

Si tu restes là une petite minute; J'ai deux mots de plainte à te dire, Ecoute ma plainte, puis va-t-en.

Va dire à mon absent,

Qu'il ne demeure plus là-bas, qu'il revienne ;

Va dire à mon bien-aimé :

« Ton aimée pleure affolée,

Elle pleure,, et elle pleure à faire pitié,

Ses yeux sont baignés de sang. »

— Tes paroles sur ma tête!

Mais je ne connais pas la porte de ton bien-aimé r

— Attends ! je vais te l'expliquer.

A Stamboul, au han de Chekren, Assis au jardin des cyprès,

Il mange des amandes et vend du sucre;

Il le vend à tout le monde à bon marché,

A moi seule il le v.end cher;

Il a fait de ses yeux une balance,

Il la soulève avec ses sourcils.

Eghine.

CHANT DE L'ÉMIGRÉ AGONISANT

Dans les profondes vallées de Stamboul, Le fruit de mes dix ans de travail fut perdu. Malheur à ma mère qui me donna naissance, Qui m'allaita la nuit, me berça le jour !

Je n'ai pas mon petit père qui me demande comment je me porte;

Je n'ai pas ma petite mère qui soigne mes blessures ;

Je n'ai pas ma petite sœur qui prépare mon lit ;

Je n'ai pas mon petit frère qui coupe le drap et me fasse des habits.

Djavahk.

CHANT DE L'EMIGRE AGONISANT

Menez-moi devant la porte de ma bien-aimée ; Ouvrez mes blessures, montrez-les à la cruelle ; Coupez mes doigts, allumez-les comme des cierges ; Jetez sur moi du sable, et brûlez-le comme de l'encens ; Enterrez-moi devant la porte de ma bien-aimée.

Djavahk.

CHANT DE L'ÉMIGRÉ AGONISANT

Pitié ! pitié ! transportez-moi à Scutari1, Faites-moi traverser la Mer Noire, montrez-moi le

chemin,

Conduisez -moi devant la petite porte de ma mère,

Mettez-moi là par terre, et pleurez un peu,

Faites descendre ma bien-aimée, dénouez ses cheveux

tressés,

Faites descendre ma petite sœur ; que ses yeux teints

de khôl pleurent sur moi !

Elles ne sont pas là!.,, elles ne viennent pas !... Enterrez-moi tout seul, abandonné de tous!

Eghine,

CHANT DE L'EPOUSE DE L'EMIGRANT

Abaissez-vous, montagnes ! abaissez-vous, rochers Pour que je puisse passer par-dessus ; Mon doux bien-aimé part pour l'étranger, je voudrais aller le rejoindre !

Qui sait, hélas! si je pourrai jamais le revoir?

Eghine.

i. Faubourg de Constantinople, [situé sur la "rive asiatique du Bosphore.

CHANT DE L'ÉPOUSE DE L'ÉMIGRÉ

En me frappant le sein, j'ai mis en route mon bien— aimé.

A regarder son chemin, mes cheveux ont blanchi.

Qu'il neige aujourd'hui, que la grêle tombe avec la neige,

Mais que mon aimé revienne, que je puisse dormir d'un doux sommeil !

Misérable Bey-Oghlou1! maudite Scutari !

Qui m'avez accaparé mon bien-aimé !

Malheureux Boulanek! qu'il était doux d'y vivre! Qu'il m'était doux d'y dormir sur le sein de mon aimé !

Son baiser était du miel indissoluble, Il était un remède à mon cœur embrasé. Reviens, bien-aimé, reviens, je ne te ferai nul reproche! Je pourrais en mourir, je te le jure! mes blessures sont profondes !

Chaque cime a son maître, Chaque biche a son homme :

Moi, gentille biche, je n'ai pas de maître ; Celui qui ne m'aime pas n'a donc pas d'amour dans son cœur.

i. Bey-Oghlou (Péra) est le ^quartier européen de Constant!nople<

Je t'ai aimé dès ton enfance,

J'ai inscrit ton nom sur mon bras;

Tu m'étais plus précieux que quatre-vingts toumans *.

J'ai tant pleuré en te voyant partir!

Je voudrais avoir de la fortune pour t'acheter; Je t'aurais mis du henné aux mains et aux pieds ; J'aurais bu avec toi du vin de grenades, J'aurais dormi, grisée, dans tes bras.

Je t'aurais pris un petit baiser, et j'aurais poussé un soupir de soulagement.

Reviens, bien-aimé, reviens, ne reste pas là-bas. Ce monde mensonger n'est pas éternel.

Tu entres dans la mer et tu nages,

Tu sors de l'eau et tu grelottes ;

Tu es plus brillant qu'un grain de grenade;

Tu agites mes vieilles douleurs.

Une eau tombe de la montagne, Elle vient couler par la fontaine de marbre ; Ne touchez pas à la blessure de mon cœur. Mon bien-aimé a violé son pacte !

Tu es rentré dans le navire d'or, Le vent murmure, amoureux de toi.

Le navire s'avance sur la mer sans fond; Tu exposes ta poitrine à la fraîche brise.

1 Le touman, monnaie persane, vaut cinq francs.

CHANTS ETÉMIGRÉ 193

Reviens, bien-aimé, reviens, je ne te ferai nul reproche;

Je pourrais en mourir, je te le jure! mes blessures sont profondes !

Le navire apparaît sur la mer ; La voile se déploie, gonflée par le vent; J'aperçois le visage de mon bien-aimé Que je meure sur les chemins de mon absent, Qui a réduit en cendres l'espoir de sa biche. Reviens, bien-aimé, reviens, je ferai pleurer les montagnes,

Je ferai revenir par mes pleurs beaucoup d'émigrés !

Van.

CHANT DE L'EPOUSE DE L'EMIGRE

O mon charmant bien-aimé,

Qui es au loin depuis douze ans,

Comme je brûle du désir de te revoir !

J'ai oublié les traits de ton visage.

Comme je voudrais te voir de mes yeux !

Comme je voudrais te parler avec ma bouche!

Pendant les douze mois de l'année,

Tu restes là-bas, de l'autre côté de la mer ;

Tu prétends que c'est la mer qui t'empêche de revenir.

19t CHANTS POPULAIRES ARMÉNIENS

Je voudrais pouvoir allonger mes bras comme un pont, Pour que tu passes dessus et que tu viennes.

Viens ! je te mènerai au bain,

Je laverai tes boucles dorées ;

Au sortir du bain,

Tu rentreras chez nous,

J'étalerai un tapis de soie,

Que j'ai mis douze ans à broder ;

J'étendrai un lit de plumes,

Avec des draps de tulle ;

Je rangerai des oreillers les uns sur les autres,

J'étendrai une couverture bordée de broderies d'or.

Je dresserai une petite table d'or,

Sur laquelle je mettrai la perdrix rôtie;

J'apporterai le vin de grenades,

Dont la couleur ressemble à ton teint ;

Tu boiras, et je dirai : « Que ce vin te soit doux!

Qu'ils te soient doux, l'amour et le vin!

L'amour convient à celui qui sait aimer,

Le vin à celui qui sait boire. »

Eghine.

CHANT DE L'EPOUSE DE L'EMIGRE

Reviens, bien-aimé, reviens dans ton jardin! Que notre jardin se remplisse de ton doux parfum! Moi, vin de grenades, toi, doux gobelet, Verse toi-même et bois, et dis-moi tes peines!

CHANT DE L'EPOUSE DE L'EMIGRE

Une eau trouble arrive des flancs de la montagne, Une odeur de sang monte des bords du fleuve. J'ai mis mon aimé en route par les longs chemins; Je souffre d'être privée de sa douce odeur.

Hélas ! je n'ai pas joui de mon Asli; Asli est parti et m'a oubliée ; Depuis lors, je n'ai rien eu de mon Asli. Malheur à moi ! je n'ai même pas reçu une petite nouvelle de lui.

Mon père est berger, mon frère pasteur d'agneaux; J'ai mis en route mon aimé qui disparut derrière ces

montagnes, Derrière ces montagnes, derrière ces rochers.

Et toute mon âme est répandue sur les chemins de mon absent!

Le vent s'est agité sur la mer ; Je suis montée au toit de ma maison, j'ai regardé : Le visage de mon absent m'est apparu là-bas, 11 a réduit en cendres ma pauvre vie.

Van.

19f> CHANTS POPULAIRES ARMÉNIENS

CHANT DE L'ÉPOUSE DE L'ÉMIGRÉ

Le rossignol, par amour pour la rose,

Se lamente à grands cris ;

Et moi, par amour pour mon homme,

Je suis devenue pareille au rossignol.

0 mon petit homme chéri,

Je souffre d'être privée de ton radieux visage ;

J'ai soif de tes lettres d'amour,

Je suis devenue faible comme une biche.

Ton amour est doux, tes paroles sont douces,

Douces comme le clair de lune ;

Et tu sens bon

Gomme les fleurs du printemps.

0 mon petit homme qui es si loin,

Ta taille est pareille au cyprès,

Ton visage est pareil au soleil ;

Tes mèches sont pareilles à des fils d'or;

Tu as des yeux noirs et des sourcils arqués ; Tes regards sont comme la clarté de la lune, Et tes lèvres comme des cerises, Surmontées des violettes de tes moustaches.

Je brûle de nostalgie, Comme un rossignol privé de son nid; Je me consume comme un phtisique:

Et nul remède à ma blessure !

CHANTS D'EMIGRE 197

Mes bras ont perdu leur force, La lumière de mes yeux est obscurcie, C'est toi, le seul espoir de mon cœur! C'est toi, la seule lumière de mes yeux !

Viens! asseyons-nous l'un près de l'autre; Disons-nous l'un à l'autre de douces paroles d'amour ; Ne passons point nos beaux jours de jeunesse Dans des chagrins et des douleurs.

Eghine.

CHANT DE L'EPOUSE DE L'EMIGRE

Le chemin par où va mon absent,

Je voudrais être ce chemin.

Le cours d'eau où il va boire,

Je voudrais être la source de cette eau;

Il se serait baissé pour boire à cette eau :

Le désir de mon cœur serait accompli.

A la ville où il descendrait,

Je voudrais être l'aubergiste,

Pour qu'il vînt descendre en mon auberge :

Je l'aurais conduit dans ma meilleure chambre,

J'aurais de mes bras enlacé son cou,

Et causé gentiment avec lui.

Eghine.

CHANT DE L'ÉPOUSE DE L'ÉMIGRÉ

J'ai semé du coton dans les champs de Kharpout. 0 mon rossignol, ne détruis pas le nid de mes petits! Reviens, toi que j'aime, reviens dans ta maison. Je ne veux pas de cadeaux, prends ta jeunesse et viens!

J'ai teint mon tablier avec de la garance de Kendj ;

Mon petit cœur est inondé de gros flots de sang;

Bien-aimée, construis une fontaine, pour que j'aille y boire !

Fais de tes sourcils une perche, pour que j'aille m'y poser.

Reviens dans ta maison, reviens, mon bien-aimé!

Nous avons du pain et du vin, prends ta jeunesse et viens!

Les eaux de la vallée sont devenues chaudes, on dirait que mon aimé s'y est baigné ;

Le parfum des violettes a rempli les monts et les vaux.

Reviens dans ta maison, mon bien-aimé! ne me pousse pas à me jeter à l'eau ; ne rne laisse pas devenir la proie des loups ; reviens dans ta maison !

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