LA FEMME DE L'EMIGRE ET LA LUNE
Voici la lune rondelette :
— Je ressemble, dit-elle, à ton absent.
— N'as-tu pas honte, petite lune?
En quoi donc ressembles-tu à mon absent?
Mon absent avait des yeux noirs,
Des sourcils noirs et une bouche charmante;
Il avait des lèvres vermeilles
Ornées de moustaches en fils d'or.
Eghine.
Le vent des hautes cimes Vient frapper à la porte.
La nouvelle mariée, toute émue, Se lève pour ouvrir la porte.
Hélas ! ce n'est pas son homme.
Elle rentre, le cœur brisé.
Sa belle-mère lui demande :
— Petite bru, où donc as-tu mal?
— Petite mère! pour ton fils, j'ai mal partout.
— Ne pleure pas, petite bru, J'écrirai à mon fils pour qu'il revienne.
— Si tu écris à ton fils pour qu'il revienne, Tu posséderas la lumière de Dieu;
Si tu n'écris pas à ton fils pour qu'il revienne, Je te maudirai, tu seras changée en pierre.
Eghine.
CHANT DE LA SŒUR DE L'ÉMIGRÉ
Mon frère s'est couché dans le jardin, La rosée tombe et mouille sa couverture. Lève-toi, petit frère, rentrons à la maison; La rosée tombe et mouille ta couverture.
Mon frère, à Stamboul, Vend du sucre, assis à l'ombre ; A tous il le vend à bon marché, A moi seul il le vend cher.
Mon frère est parti
Pour un pays étranger ;
Il a ouvert une boutique
Dans un pays étranger.
Il salue tous les passants;
Sa sœur passe, il ne la salue pas.
Frère ! petite eau de ma fontaine !
Verse-moi une goutte d'eau.
Aie pitié ! j'ai soif! je suis venue à ta fontaine,
Et j'ai trouvé bouchée la fontaine de mon frère!
Frère, je suis venue à ta fontaine,
Et j'ai trouvé tarie l'eau de ta fontaine!
Hélas ! mon âme est démolie !
Et je ne peux même plus pleurer.
Bardizak.
CHANTS DE ZËÏTOUN
La ville de Zeïtoun, dont les neuf chants suivants magnifient les hauts faits, est le dernier vestige qui subsiste du royaume de la Gilicie arménienne ou de la Petite Arménie, que le prince Roupen fonda vers la fin du xie siècle à la suite de la chute des Bagratides de la Grande Arménie, et que les Mamelucks ont détruit au XIVe siècle. Cette ville s'est conservée presque entièrement indépendante, refusant de payer l'impôt au gouvernement turc, jusqu'en 1865; elle était gouvernée par quatre princes, dont chacun étendait son pouvoir tout particulièrement sur l'un des quatre quartiers de Zeïtoun, et qui, élevés à ce poste grâce à la vaillance exceptionnelle dont un de leurs ancêtres avait fait
preuve, transmettaient leur pouvoir de père en fils. Ces quatre familles princières, qui existent jusqu'à présent, se nomment Sourénian, Yaghoubian, Yéni-Dunia et Ghorvoian.
Les Zeïtouniotes ont victorieusement mené, pendant tout le xixe siècle, une longue et âpre lutte contre les Turcomans, les Tcherkesses et les Turcs. En 1865, les gouvernement turc réussit, à force d'habileté, à introduire l'autorité turque à Zeïtoun, en y établissant un caïmacam, et vers 1879, une garnison turque y fut installée. L'autorité de ce caïmacam ne fut que nominale. Zeïtoun, dont les habitants sont d'ailleurs aussi pauvres que braves, continua toujours à ne payer aucun impôt. En 1895, eut lieu la dernière révolte de Zeïtoun; à l'énorme armée d'Edhem Pacha qui fut envoyée par le sultan pour détruire ce nid d'aigles, les Zeïtouniotes ont opposé une résistance héroïque de six mois et ont obtenu, grâce à l'intervention de la France, de la Russie et de l'Angleterre, des garanties pour le maintien de leur régime ; ils sont, depuis lors, gouvernés par un chrétien, actuellement un Grec, ayant pour conseillers les quatre princes arméniens.
Les poèmes suivants, — ou, selon l'expression de Zeïtoun, les « avetch », '■ — composés, pour la plupart, par des poètes populaires et quelques-uns par des prêtresguerriers, chantent les principaux faits d'armes des Zeïtouniotes.