L'AMOUR
L'amour naît de l'amour, issu de la côte d'Adam; L'amour est plus doux et plus précieux que toute chose; L'amour fait sortir de terre le mort de sept ans ; L'amour n'a ni mâle ni femelle ; L'image de l'amour, c'est Ève5 notre mère.
Quand l'amour tombe dans le cœur,
Le cœur s'enflamme comme un feu attisé par le vent.
Le feu est passager, l'amour brûle sans feu;
Ni le vent ni l'eau n'éteignent la flamme de l'amour.
L'amour peut aller d'un quartier à l'autre, L'amour peut franchir les distances grandes ou petites ; L'amour, comme un aimant, attire et entraîne l'amoureux ; L'amour est une chaîne d'argent qui nous serre le cou.
Aime ! Ne reste pas sans amour !
Celui qui aime ira en paradis,
Il ira parmi les immortels du ciel.
Celui qui n'a pas d'amour, sera jeté parmi les âpres
ronces.
Van.
Les mules aux pieds, portant un petit tablier rouge, Elle va de grand matin, la cruche fraîche à la main.
Charmante enfant, verse-moi une goutte d'eau ! arrose un peu mon âme !
Pour que je ne meure pas, pour que je puisse encore un peu supporter le mal dont tu me fais souffrir.
Tes frisons, le long de tes joues, Jettent de l'ombre le long de tes joues ; Tes boucles d'argent, le long de tes oreilles, Tes cheveux d'or le long de ton dos !
Trop longtemps, ma belle, trop longtemps tu m'as fait saigner l'âme,
En te balançant comme l'amandier fleuri du printemps !
Oh ! viens ! allons dans les champs Sans rien dire à nos père et mère !
Toute la nuit, au clair de la lune, Jouons jusqu'au point du jour, Suçons le sucre des fleurs mielleuses, Mangeons l'herbe et buvons la rosée; Endormons-nous au chant des ramiers ; Devenons de la terre comme la terre des champs; Que de notre terre il pousse une fleur, La fleur de la vie et de la mort1.
Celui qui n'a pas envie de mourir, Qu'il arrache d'abord le pétale de la vie.
Kharpoul.
Tes sourcils, pareils à la lune de trois jours,
Tes yeux pareils à des lampes noires, m'ont l'ait perdre la raison. '
Tes joues blanches et vermeilles sont comme des roses épanouies;
J'ai cherché et nulle part n'ai trouvé ta pareille.
Les arcades de tes sourcils ombragent les lampes de tes yeux ;
Tes coquetteries font mal à mon tendre cœur ;
Les cils de tes yeux vastes comme la mer,
Ont, pareils à des flèches, percé mon cœur : je ne peux plus résister! vois l'état où je suis!
i. La marguerite
J'ai été captivé par les deux grenades de ton sein;
Tu as versé du feu sur l'huile de mon jeune cœur ;
L'amour que tu m'inspires m'a rendu semblable aux fous;
Tu m'as laissé tout seul au milieu des grandes montagnes.
Nor-Nakhitchévan.
Une fontaine, sur le mont Menzour,
Coule sous le saule chevelu.
Par la bouche d'argent,
L'eau tombe dans la vasque d'or.
Deux belles brunes
Sont venues emplir leurs cruches.
Deux jeunes hommes, robustes comme des athlètes, Passent par là à cheval.
— Jeune fille, par la jeunesse de ton frère ! Verse-moi une goutte de ta cruche.
— Mon eau n'est pas froide, elle est chaude ! Plus d'un est mort pour m'avoir aimée.
— Verse-moi une goutte, que je boive et que je meure aussi,
Et qu'il en soit comme si ma mère ne m'eût jamais
mis au monde.
Éghine.
— Mère noire au cœur noir, Pourquoi as-tu dévasté ma maison?
Tu m'as fait perdre mon gars,
Tu as brûlé ma verte jeunesse.
— Fille noire au cœur noir,
Pourquoi donc aurais-je dévasté ta maison : Pourquoi t'aurais-je fait perdre ton gars ? Pourquoi aurais-je brûlé ta verte jeunesse ?
Fille noire au cœur noir,
Veux-tu que je te donne au fils du maire
Qui a une haute taille, un bonnet brun,
Des manches fr.angées, une casaque en peau de chèvre,
Des buffles de Moussoul, de grands bœufs,
Une grosse charrue et six couples,
Un troupeau de vaches, un troupeau de moutons,
Une maison opulente, un grand tas de bouse séchée1,
Des champs verdoyants, une vigne paradisiaque ?
— Mère noire au cœur noir, J'immolerais bien le fils du maire
A mon Sakho, qui a une casaque de laine,
Un manteau de feutre épais,
Un « aba » 2 bariolé, avec des manches frangées,
i. Certaines parties de l'Arménie étant îtrès peu boisées, on emploie pendant l'hiver la bouse séchée en guise de combustible. 2. Manteau.
Des moustaches noires, des sourcils noirs, Une haute stature, une âme puissante, Des yeux en cristal, une taille élancée. Je ne veux pas du buffle de Moussoul, Je ne veux pas du troupeau de moutons; La richesse et les biens, la maison opulente, J'immole tout cela à mon Sakho.
— Fille noire au cœur noir,
Veux-tu que je te donne au marchand de Van
Qui te mettra dans une chambre parée,
Qui te fera porter des souliers noirs,
Qui te revêtira d'un manteau en châle de Damas,
Qui étalera sous toi un lit de soie,
Etreindra ta taille d'une fine ceinture,
Posera contre ta joue un coussin de satin,
Suspendra des pièces d'or sur ta gorge,
Passera à ton doigt la bague en diamant,
Pour que tu sois une grande dame dans sa chambre ?
— Mère noire au cœur noir, J'immolerais bien le marchand de Van A la haute stature de mon Sakho,
A son fin cou de cygne, A son gilet foncé, à ses manches frangées, A son bonnet noir, à sa casaque de laine, A ses cheveux noirs, à ses yeux noirs, A son grand nez, à ses fortes moustaches,
A la rangée de ses dents, à ses grandes oreilles, A sa poitrine velue, à ses cheveux bouclés, A son chalvar1 en châle, à sa \chemise en toile, A sa ceinture, à ses chaussettes bariolées, A ses sabots, à ses chaussures en feutre, A sa gaule, à son manteau de laine.
Je voudrais que Sakho se promenât sur la montagne, Le soir, avec son troupeau, Qu'il fît hé! hé ! qu'il fît ho ! ho ! Qu'il rentrât chez lui en traversant notre village, Pour que sa voix douce arrivât toujours à mes oreilles. Je voudrais que nuit et jour il se promenât sur la montagne.
Le matin, à l'heure où l'on chante le Gloria, Allez avertir les oiseaux de mer, Qu'ils rejoignent mon Sakho à mi-chemin, Qu'ils me le ramènent.
.Mère, que je meure pour tes mains qui préparent le lait caillé !
Que j'embrasse ton nourrisson!
Mère, donne-moi à mon Sakho, Ne me rends pas la risée de notre village.
Je voudrais que Sako se promenât par monts et par vaux,
i. Grande culotte à large fond pendant.
Qu'il errât par les plaines et par les champs plantés, Qu'il descendît de la montagne, le gibier au bras, Qu'il se rçndit célèbre dans tout notre village.
Sakho, joyeux, descendrait chez nous,
Il souperait chez nous.
Que mon âme soit immolée pour Sakho!
Sakho serait mon unique aimé,
Sakho, mon œil, mon âme, mon poumon!
Sakho, dont la taille s'accorde si bien à la mienne !
Les peines-<le mon cœur seraient alors dispersées, Les larmes de mes yeux seraient desséchées. Sakho, le soir, rentrerait chez nous ; Almo pourrait dormir d'un doux sommeil.
Van.
Malheur à toi, mère!
Qui ne m'as pas donnée au paon; Tu m'as donnée au hibou aveugle, Qui m'a conduite dans sa bande.
Malheur à toi, mère !
Qui ne m'as pas donnée à celui que j'aime :
Il m'aurait prise dans ses bras,
Il m'aurait emportée sur les hautes montagnes,
Malheur à toi, mère!
Pourquoi ne m'as-tu pas donnée au paon ?
Il m'aurait emportée sur les hautes montagnes,
Il m'aurait posé sur les arbres hauts.
Il aurait fait un nid parmi les rochers ;
Du matin jusqu'à la tombée de la nuit,
Il m'aurait chanté des chansons, il m'aurait embrassée,
Il aurait apaisé les peines de mon cœur.
Au matin, à l'heure où la bonne lumière scintille, Il m'aurait réveillée de mon doux sommeil, Il m'aurait lavé la tête avec de l'eau de teghtir i ; Il aurait peigné mes cheveux avec des peignes d'or.
Malheur à toi, ma petite mère!
Qui m'as donnée à l'aveugle hibou;
Il m'a jeté parmi les pierres,
Il a construit un nid au milieu des ronces.
Van.
Je suis sortie cette nuit.
Il faisait nuit noire, il n'y avait pas de lune;
J'ai rencontré mon bien-aimé;
Il portait à la main un flambeau d'or;
Il me prit par le bras et m'emmena chez lui.
i. Nom d'une plante d'Arménie.
Il ferma la porte, poussa le verrou,
Etala le lit de plumes,
Rangea dessus les coussins moelleux,
Dressa la table d'or,
Posa dessus la poule rôtie et la perdrix.
— - Bois, lui dis-je, bois, pour que je dise : « A ta santé ! »
L'amour convient à celui qui sait aimer,
Le vin à celui qui aime à boire.
Je te chanterai un chant, un chant si doux
Que ton verre en tremblera dans ta main ;
Ton verre en tremblera dans ta main,
Et tes moustaches d'or sur tes joues.
Eghine*
Avez-vous vu au ciel la lune radieuse qui se lève,
Ou parmi les feuilles vertes, l'abricot rouge qui brille ?
Avez-vous vu au jardin la rose vermeille épanouie,
Entourée par le chœur des lys, des œillets et des nénufars?
Mais la lune est bien sombre auprès de la jeune Arménienne,
L abricot, l'œillet et le nénufar ne valent pas un seul de ses baisers.
Sur ses joues des roses sont assises et sur son front un beau lys ; Le sourire plein d'innocence ne quitte jamais ses lèvres.
Voyez! en rougissant, elle a pris le dahira1 des mains de sa compagne,
Elle l'a fait résonner sous ses doigts fins et s'est mise à danser la lezginka 2; Sa taille souple ondule comme un arbre svelte,
Tantôt elle s'élance fougueuse, tantôt elle glisse doucement;
Les pauvres jeunes gens sentent leur cœur fondre à sa vue, Et les vieillards se maudissent d'avoir si tôt vieilli.
DIALOGUE
LE JEUNE HOMME
Jeune fille, je deviendrai un joueur de damboura, J'irai m'asseoir au jardin de ton père; Je jouerai, je chanterai sans repos, Jusqu'à ce que ma chair soit fondue et que mes os tombent.
i. Sorte de tambourin, 2. Danse lezghienne.
LA JEUNE FILLE
Aujourd'hui on m'a tant battue à cause de toi !
Puis on a pris de la soie d'Alep pour bander mes blessures;
On a pris du sucre de Damas pour arrêter le sang ;
On a pris du coton de Perse pour essuyer le sang;
Mais si mon œil rencontre ton œil,
Il me semble qu'on ne m'a même pas frappée avec des roses et des basilics.
LE JEUNE HOMME
Jeune fille, l'amour que j'ai pour toi me brûle ! Ma chair s'est fondue, mes os se sont fondus, L'amour que j'ai pour toi m'a rendu pareil à un agonisant.
LA JEUNE FILLE
Jeune homme, n'aie pas peur;
J'irai encore demain au jardin de mon père, '
Viens-y, je te donnerai un baiser,
Je ne laisserai pas ton jeune cœur privé de moi,
Quand même on me battrait
Et qu'on me laisserait à moitié morte.
Mogk.