‹ Chants populaires arméniensChapitre 63 sur 87 · LE KURDE · texte numérisé non relu

LE KURDE

Le Kurde arriva des flancs de la montagne, Il nous demanda de lui payer le tribut; Boghos, le fils du curé, Frappa ce chien-là et le tua.

Nous allâmes nous réfugier Au milieu des rochers; L'ennemi tira l'épée contre nous; Que cette année-là ne revienne plus !

On a enlevé nos mariées au voile rouge ; Nous sommes restés à la merci des loups ; Nos petits garçons et nos filles, Nous ne savons plus où ils sont perdus.

i. Ce chant et les suivants sont de date très récente ; ils expriment les sentiments qui animèrent les Arméniens dans le dernier quart du xix° siècle, et qui aboutirent à l'effort tenté par ce peuple pour abolir les conditions de servitude où le gouvernement turc les maintenait. Ils traduisent la douleur et la rage d'une race qui souffre de se voir odieusement exploitée et opprimée par les bandits kurdes et par les fonctionnaires turcs, et qui, poussée par le souvenir de son glorieux passé, se décide à accepter les suprêmes sacrifices pour mettre fin à une situation intolérable.

Jeune homme, retrousse tes manches, Frappe au flanc ce chien de cheikh; Grands et petits, tous ensemble, Assommons-les d'un seul coup.

Il n'y a plus pour nous ni jour ni soleil ; Nous ne pouvons même plus causer entre nous Et Dieu voit tout cela, Assis au-dessus de nos têtes!

Les Kurdes féroces, rassemblés, Nous ont assiégés.

Ils ont emporté par force Nos troupeaux et nos biens.

Que le Scribe étrangle Alo Qui tua le pauvre Galo ; Que la balle noire atteigne Le chien Selo de Kadjed !

Maudit soit le cheikh Sofi

Qui a éteint la fumée de notre maison !

Que Dieu éteigne de même

La fumée de sa maison !

Je n'aspire qu'à atteindre mon but !

Je ne crains pas le gibet.

Du haut du gibet, d'une voix étranglée, Je crierai encore : « Douce Arménie! »

Douce Arménie ! je te voue

Mon cœur et mon âme !

Je veux bien mourir si, par ma mort,

L'Arménie doit revenir à la vie.

Si l'on m'emprisonne pour toi, La prison sera un palais à mes yeux; Si l'on enchaîne mes mains et mes pieds, Je m'en sentirai heureux.

Douce Arménie, charmante mère,

Jusqu'à quand tes fils

Gémiront-ils ainsi ?

Jusqu'à quand seront-ils errants et malheureux?

Ce chagrin, je le crains, me fera mourir, Et je descendrai bientôt dans le noir tombeau. Du fond de mon tombeau, d'une voix morte, Je crierai toujours y « Pauvre Arménie! »

Un cri s'est élevé des montagnes d'Erzeroum, Les cœurs des Arméniens ont bondi au cliquetis des armes.

Le paysan arménien, qui depuis des siècles vivait désarmé,

Quitta son champ, et prit, au lieu de la pelle, le fusil et l'épée.

Le vieillard, courbé sur son bâton, demande en pleurant

A voir la délivrance de sa patrie, puis mourir.

Les femmes exhortent leurs maris A se rendre au combat pour donner et recevoir des blessures.

La vie tendre semble lourde aux jeunes filles; Les armes à la main, elles encouragent les combattants.

Trop longtemps tu as pleuré, Arménie, notre mère, terre de gloires !

Tes soldats, bien qu'affamés, sont toujours vaillants.

Prends-les dans tes bras, presse-les contre ton sein, Ces braves, qui versent leur sang sur ton sol sacré !

Que le rossignol ne gazouille plus dans les plaines de Moush,

Que des chants ne s'élèvent plus sur les monts de Sassoun;

Que le sourire ne brille plus sur les figures arméniennes,

Que la tristesse règne seule dans les cœurs arméniens. \

Les mains des Arméniens sont toutes rouges de sang, Les cœurs des Arméniens sont envahis de douleur; À quoi bon désormais le lys odorant ?

S'épanouirait-il dans les beaux champs de TEden d'Arménie?

Puisque les jeunes filles arméniennes ne peuvent plus

Parer leur sein avec les fleurs des champs,

Que le rossignol ne gazouille plus sur les monts de

Sassoun;

Que des chants ne s'élèvent plus dans les plaines de

Moush.

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