PRÉFACE DE L'ÉDITEUR
À vawr passé une partie de cet été à Venise et à Trieste, j'ai recherché avec empressement la société des Grecs qui, fixés ou passagers, sont toujours en grand nombre dans ces deux villes, surtout dans la dernière. Mon empressement avait plus d’un motif: charmé de l’occasion de connaitre beaucoup d'hommes distingués par leur esprit, leur bienveillance et leur urbanité, et plusieurs familles où j'étais sûr d'avance de trouver des modèles de tous les genres de mérite et d’amabilité, j'avais aussi le projet et l'espérance de recueillir de nouveaux documents pour l'étude de la littérature moderne de la Grèce, et particuhèrement des chansons populaires, qui en font la partie la plus nationale et la plus curieuse. Mon espérance n’a pas été déçue : à portée de voir, de consulter, de questionner à chaque instant beaucoup de personnes de toute condition et de toutes les parties de la Grèce, j'ai pu, grace à la complaisanee de ces personnes, apprendre d'elles tout ce qu'elles savaient de relatif à l’objet de ma curiosité. II. | 20
Généralement parlant, les Grecs lettrés, ceux qui se distinguent par le rang, la fortune et léducation, connaissent fort peu les chansons populaires de leur pays, et n'en font pas grand cas. Ceux d’entre eux (car il y en a, et j'en ai rencontré ), qui, par exception, font cas de ces chansons, et en sentent le mérite, ceux-là même ne les chantent pas; et il est rare qu'ils en sachent quelques-unes par cœur. Ce n'est donc pas des Grecs les plus instruits que j'ai obtenu le plus grand nombre, ni les plus intéressantes des nouvelles pièces de poésie dont j'ai à dire ici quelques mots : Je les tiens de personnes peu cultivées, de femmes et d'artisans. Ma seule peine pour les déterminer à me dicter ou à me copier eux-mêmes les pièces qu'ils savaient, a été de leur persuader que ce n'était point pour tourner ces pièces en ridicule, mais sérieusement et parce qu’elles me plaisaient, que je cherchais à les avair par écrit.
J'ai obtenu de la sorte de quoi former un nouveau recueil de chants populaires de la Grèce moderne, plus considérable et aussi intéressant que le premier. Les chants klephtiques formeraient une des sections les plus riches de ce nouveau recueil : j'en ai trouvé au moins une cinquantaine, dont plusieurs roulent sur des traits saillants et caractéristiques de l’histoire ou des mœurs des Klephtes. Pour ce qui est des chansons que
DE L'ÉDITEUR. 307 j'intitule romanesques ou d'invention, j'en ai réuni non seulement de belles, mais de fort curieuses
pour lhistoire de la poésie populaire des Grecs.
J'en ai rencontré aussi plusieurs composées dans un genre dont je n'avais point encore d’échantillon; et je ne dis rien d’une multitude de nouvelles copies de pièces déja publiées, copies dont les variantes me permettraient aujourd'hui de corriger ou d'améliorer beaucoup de passages du premier recueil.
Les copies de la plupart de ces pièces, ayant été faites sous la dictée ou de la main même d’individus de la classe de ceux qui les font, qui les savent et se plaisent à les chanter, je suis assuré par là que le texte n’en a pas été altéré dans un sens contraire à l'usage et au goût du peuple. De plus, ayant pu savoir pour Fordinaire à quel pays appartient telle ou telle pièce remarquable par ses idiotismes , j'ai par là même acquis des données positives pour établir quelques distinctions précises et certaines entre les divers dialectes du grec vulgaire.
En attendant que je puisse me livrer au travail qu’exigerait la publication de la majorité des pièces dont je viens de parler, je profite volontiers de l’occasion d’en donner au moins quelques-unes dans ce second volume, où elles formeront comme
un nouveau recueil supplémentaire.
J'ai eu l'intention de le rendre aussi utile et aussi agréablement varié que possible. À des morceaux intéressants pour l'étude de la langue j'en ai joint d’autres qui se distinguent par leur grace ou leur originalité poétique; et dans le plus grand nombre, ces divers genres de mérite se trouvent combinés et fondus l’un. dans l'autre. Enfin j'ai cru faire beaucoup pour donner de l'intérêt à ce recueil, en y faisant entrer des échantillons multipliés et corrects des dialectes de Scio, de Crète, de Cypre, d'Athènes et du mont Olympe.
Le même motif qui m’a porté à rechercher les pièces de ce genre me détermine à les publier exactement et strictement telles que les prononce le peuple dans les différentes localités. Les unes m'ont été données par des hommes fort instruits, qui, spontanément ou à ma prière, se sont appliqués à conserver dans leur copie toutes les particularités du dialecte de leur pays. Pour celleslà, je n’ai rien eu à faire que de les donner telles que je les ai reçues.
D'autres me sont venues copiées par des personnes non lettrées, 1l est vrai, mais parlant leur dialecte correctement , et même avec une élégance naturelle. Celles-là étaient écrites sans règle fixe d'orthographe, mais d’ailleurs avec beaucoup de justesse relativement à la prononciation et de manière à en noter les nuances les plus délicates.