XXX VII) DISCOURS
Les chants funèbres par lesquels on déplore la mort de ses proches prennent le nom particulier de Myriologia, comme qui dirait : Discours de lamentation, complaintes. Ces myriologues ont avec les autres chants domestiques des Grecs cela de commun, qu'ils sont d’un usage également général, également consacré. Mais ils offrent des particularités par lesquelles ils tiennent à quelques-uns des traits les plus saillants du caractère et du genie national. J'en parlerai dans un autre endroit, pour considérer l'espère et le degré de faculté poétique qu'ils exigent et supposent : il n’est question ici que de donner une idée sommaire des cérémonies funèbres dont ils font partie, et auxquelles il faut toujours les concevoir attachés.
Un malade vient -1il de rendre le dernier soupir, sa femme, sa mère, ses filles , ses sœurs, celles en un mot de ses plus proches parentes qui sont là lui'ferment les yeux et la bouche , en épanchant librement, chacune selon son naturel et sa mesure de tendresse pour le défunt , la douleur qu’elle ressent de sa perte. Ce premier devoir rempli , elles se retirent toutes chez une de leurs parentes ou de leurs amies les plus voisines. Là elles changent de vêtements, s’habillent de blanc, comme pour la cérémonie nuptiale , avec cette différence qu'elles gardent la tête nue, les cheveux épars et pendants. Tandis qu’elles changent ainsi de parûre, d’autres femmes s'occupent du mort : elles l'habillent de la tête aux pieds des meilleurs vêtements qu’il portait avant d’être malade; et dans cet
PRÉLIMINAIRE. XXXIX état elles l’étendent sur un lit très-bas, le visage découvert, tourné vers l’orient , et les bras en croix sur sa poitrine.
Ces apprêts terminés, les parentes reviennent dans leur parure de deuil à la maison du défunt, en laissant les portes ouvertes, de manière que toutes les astres femmes du lieu, amies, voisines ou inconnues, puissent entrer à leur suite. Toutes se rangent en cercle autour du mort ; et leur douleur s’exhale de nouveau, et comme la première fois, sans règle et sans contrainte , en larmes , en cris ou en paroles. Α. tes plaintes spontanées et simultanées succèdent bientôt des lamentations d’une autre espèce : ce sont les myriologues. Ordinairement. c’est la plus proche parente qui prononce le sien la première : après elles, les autres parentes , les amies, les simples voisines, toutes celles, en un mot, des femmes présentes qui peuvent payer au défunt ce dernier tribut d'affection, s'en acquittent l’une après l'autre, et parfois plusieurs ensemble. Il n’est pas rare que dans le cercle des assistantes 1] se rencontre des femmes étrangères à la famille, qui, ayant récemment perdu quelqu'un de leurs proches, en ont encore l’ame pleine, et ont enœré quelque chose à leur dire. Elles voient dans le mort présent un messager qui peut porter au mort qu'elles pleurent un nouveau témoignage de leurs souvenirs et de leurs regrets , et adressent au premier un myriologue dû et destiné au second. D'autres se contentent de jeter au défunt des bouquets de fleurs ou divers menus objets qu’elles le prient de vouloir
xl DISCOURS bien remettre de leur part, dans l’autre monde, à ceux des leurs qu'elles y ont.
L’effusion des myriologues dure jusqu'au moment où les prêtres viennent chercher le corps pour le conduire à la sépulture, et se prolonge jusqu’à l'arrivée du convoi funèbre à l’église. Ils cessent durant les prières et la psalmodie des prêtres, pour recommencer au moment où le corps va être mis sous terre. Ils ne finissent pas même avec les funérailles : ils se renouvellent indéfiniment dans des occasions déterminées. D’abord , durant une année entière, à dater du jour de la mort d’un des siens , une femme ne se permet point de chanter, si ce n’est des myriologues : toute autre chanson, même triste, même analogue aux impressions les plus sérieuses que puissent causer les idées de mort, de tombeau, d'adieu suprême à ce que l’on aime, serait réputée une distraction contraire à la piété due aux morts. Ce n’est pas tout encore : chaque fois qu’elles vont à l’église, soit avant, soit après le service divin, les femmes ne manquent guère de se réunir sur la tombe de leurs proches, et de leur renouveler l’ancien adieu du jour des funérailles.
Quand quelqu'un est mort à l'étranger, on place sur le lit funèbre un simulacre de sa personne, sur lequel on ajuste une partie de ses vêtements ; et l’on adresse à ce simulacre les mêmes lamentations que l’on adresserait au vrai cadavre. Les myriologues prononcés en ces sortes d'occasions ont quelque chose de plus lugubre que les autres : on tient pour un mal-
PRÉLIMINAIRE. χι] heur de plus, quand on a perdu quelqu'un de cher, de l'avoir perdu au loin , de ne pouvoir recueillir un jour ses restes'pour les déposer et les conserver en lieu sacré. |
Les mères font aussi des myriologues sur les enfants en bas âge qu'elles perdent ; et ces myriologues sont souvent du pathétique le plus gracieux. Le petit mort y est regretté sous l'emblème d’une plante délicate, d’une fleur, d’un oiseau ou de tout autre objet naturel assez charmant pour que l'imagination d’une mère se complaise à y comparer son enfant.
J'ai déja donné à entendre, mais je dois dire explicitement ici, que les myriologues sont toujours composés et chantés par les femmes. Les hommes font aussi leurs derniers adieux aux morts au moment, de les mettre en terre ; mais leurs adieux sont simples et laconiques : ils se réduisent à quelques paroles familières et à un baiser sur la bouche du défunt. Ils sont présents ou peuvent l’être lorsque les femmes chantent leurs myriologues autour du mort, presque aussitôt après son trépas; mais ils gardent le silence. Je n'ai jamais entendu parler d’un myriologue prononcé par un homme, et, dans le cas où l’on eu citerait quelqu'un, ce ne pourrait être qu’une exception à l'usage actuel : je dis à l'usage actuel, parce qu'il y a des faits qui font croire qu’à une époque peu reculée les hommes prononçaient des myriologues aux funérailles de leurs amis ou de leurs proches, dans certaines partes de la Grèce. Lorsque, vers le milieu du XVII siècle, La Guilletière traversait l’Attique, il y entendit
κι DISCOURS
des myriologues prononcés sur le corps d'un pâtre par d'autres pâtres du voisinage; il en cite même quelques traits qui ne sont pas tous aussi ridicules qu'il les trouve. Dans la Grèce asiatique et dans les îles , il y a des femmes myriologistes de profession, que l'on appelle, au besoin, moyennant un salaire déterminé , pour faire et chanter les myriologues, ou, pour mieux dire, ce qui en tient lieu. Je bornerai là ce que je voulais dire des chansons funèbres des Grecs, pour expliquer le rapport qu'elles ont avec les mœurs et les usages nationaux : j'y reviendrai pour en dire quelque chose sous les rapports purement littéraires. Il est temps de parler des chansons historiques. |
Dans presque toutes les parties de la Grèce, tout évènement public, pour peu qu’il ait d'importance et qu'il fasse de bruit, devient aussitôt le sujet d’une ou de plusieurs chansons. Les accidents même de la vie privée, dès qu'ils ont quelque chose de singulier ou de frappant, trouvent le plus souvent un poète pour les célébrer.
Ce recueil offrira des échantillons assez variés de ces différentes sortes de chansons historiques. Quelques-unes roulent sur des faits isolés, qui ne tiennent ni à aucun fait général, ni à rien dont elles exigent la connaissance préliminaire. Il n’en est pas de même de celles dont j'ai fait un groupe à part, sous le titre
PRÉLIMINAIRE. ΤΠ] de Chansons #lephtiques, parce qu’elles ont pour argument les exploits des Klephtes contre les milices des pachas. Celles-là se rapportent toutes à un état de choses et de société sans la connaissance duquel elles perdraient beaucoup de leur clarté, et presque tout leur intérêt. Je vais donc tâcher de décrire cet état : il est singulier et digne d’être connu, mais obscur ; et je dois prévenir le lecteur que les informations d’après lesquelles j'en vais parler sont loin d'être complètes , et ne sont pas toujours assez pré-
En grec moderne, comme en grec ancien, le mot Klephte (Κλέφτης) signifie voleur; et, à s'arrêter aux premières idées que suggère naturellement ce mot, des exploits et des aventures de Kiephtes sembleraient devoir n'être, en Grèce comme partout, que des exploits et des aventures de brigandage, thème peu relevé et peu varié de chant et de poésie. Mais lon jugerait très-mal ici de la chose d'après le nom; et rien au fond ne ressemble moins aux bandits vulgaires des grands chemins de l’Europe que les Klephtes grecs. On comprendra mieux, je pense , ce que j'ai à dire de ceux-ci, si je commence par dire quelque chose des Ærmatoles.
Il ya, ou, pour mieux dire, il y avait avant la révolution actuelle, en Grèce, une milice chargée du maintien de l’ordre public et de la répression des actes de brigandage et de violence. Cette milice, soldée aux frais de la population grecque, était tout entière et de droit composée de Grecs : nul sujet
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turk ou musulman du Grand-Seigneur n'en pouvait faire partie. Ses membres se nommaient proprement Armatoles (ἁρματωλοὶ), d'un mot grec qui signifie un homme en armure complète, ou simplement un homme d’arines. Elle était répartie dans les différentes provinces de la Grèce, des bords de l’Axius ou Vardar à l'isthme de Corinthe, et divisée en autant de corps distincts et indépendants l’un de l’autre, qu'il y avait, dans ces provinces, de cantons séparés. Il paraît du reste que le nombre des cantons d’Armatoles a varié avec le temps et selon les circonstances. Immédiatement avant la révolution, l’on en comptait jusqu’à dix-sept, dont dix en Thessalie ou en Livadie, quatre en Étolie, en Acarnanie ou en Épire, et les trois autres dans la Macédoine Cisaxienne.
Chacun de ces corps était commandé par un chef prenant le titre de capitaine (Καπετάνος), dont la juridiction se nommait un Armatolike, tout comme celles d'un pacha et d’un cadi portaient la dénomination de Pachalik, de Cadilik. La dignité de capitaine d’Armatolike était aussi désignée par le nom de Protaton, équivalant à celui de Prinatie ou de Primauté. Chaque capitaine résidait dans le chef-lieu de son canton, tantôt avec la totalité, tantôt avec une partie seulement de son corps, le reste étant réparti par détachements en divers lieux du canton.
Je présume, mais sans pouvoir l'affirmer sur une autorité expresse, que le titre et les fonctions d’Armatole étaient héréditaires dans les familles des indiyidus qui en avaient été investis à l’origine de l’insti-
PRÉLIMINAIRE. xlv tution. Quant au poste de capitaine, la chose ne souffre pas de doute : il est certain que ce poste passait, par voie d’héritage, du père à l’aîné des fils, avec un sabre qui en était, pour ainsi dire, le signe d’investiture.
Le terme par lequel les Armatoles étaient communément désignés par leur capitaine, ou se désignaient eux-mêmes, était celui de Pallikares (παλληκάρια), dérivé d'un ancien mot grec qui signifie un homme à la fleur de l’âge et dans l'intégrité de ses forces, et ne peut être mieux rendu en français que par celui de braves. Un de ces Pallikares, qui prenait dès-lors le titre de Protopallikari ou de premier Pallikare, était choisi par le capitaine pour lui. servir de lieutenant ou d’aide-de-camp , et , au besoin, de secrétaire. Quant au costume et à l’armure des Armatoles, c'étaient les mêmes que ceux des soldats albanais. Le fusil, le sabre, un couteau ou poignard composaient toutes leurs armes offensives : 1ls portaient pour ornement , en même temps que pour défense de leurs genoux contre les balles, des plaques légèrement concaves d'argent ou de tout autre métal, fixées par des cordons, et qu'ils nommaient fsaprassia (τσαπράσσια). Leur poitrine était ornée et comme cuirassée par une espèce de gilet à plusieurs rangs serrés de boutons d'argent. Α ces armés et à ces ornements de tout Armatole, le Protopallikare joignait une écritoire d’argent, qu'il portait à sa ceinture, en signe de sa qualité de secrétaire.
Dans les pachaliks , les Armatoles étaient aux ordres