CES
xlv) DISCOURS
des pachas et des autres officiers de la Porte. Dans les parties de la Grèce où il n'y avait point de pacha, mais un simple mousselim, ou délégué de pacha, comme en Acarnanie, ils agissaient à la réquisitron
‘ de ce délégué et des primats (προεστοὶ) grecs. Tout rassemblement d’Armatoles pour une expédition
quelconque dans leurs attributions, se nommait
. Pagania. Le plus souvent une pagania ne com-
prenait que la milice, ou même qu'une partie de la milice du canton; mais quelquefois aussi elle se composait de plusieurs corps d'Armatoles temporairement reunis.
L’uniformité d'organisation, d’attributions et de nom des compagnies d’Armatoles dans toutes les provinces de la Grèce où il en existait (c’est-à-dire dans la Grèce entière, à l'exception de la Morée), semble indiquer qu’elles furent toutes instituéespour le même objet, par le même motif et par le même pouvoir. Il est certain qu'elles sont postérieures à la conquête de la Grèce par les Turks, et qu'avant cette conquête, l'on chercherait en vain parmi les Grecs quelque trace d'une pareille institution. Le nom même d'Armatoles semble n'avoir pas été connu auparavant. D’un autre côté, on peut conclure de ce qu’il n’y a point d'Armatolikes en Morée, que leur institution, là où il yen a, est antérieure à l’époque où les Turks sont devenus les maîtres de la Morée. Les Grecs les plus instruits sur l’histoire de leur pays affirment comme une chose constatée pour eux, que les diverses capitaineries d’Armatoles furent successivement établies
PRÉLIMINAIRE. xlvi, en Grèce, en vertu de rescrits du Grand-Seigneur ; et bien qu'ils ne citent le texte d'aucun de ces rescrits, 1] est cependant difficile de n’en point admettre l'existence.
Mais en prenant ce premier fait pour certam, il reste à faire bien des questions qui s’y rattachent toutes directement. Α quelle époque précise remonte l'institution des premiers Armatolikes ? Quelles furent les circonstances qui déterminèrent les Turks à les établir ou à les permettre ? Quelles furent, à la suite et par l’effet de leur institution, les relations des Turks avec les Grecs ? Enfin quels rapports anciens ou récents y a-t-il entre ces Armatoles dont il vient d'être parlé et ces Klephtes qu'il s'agit de faire connaître ? À ces questions, je ne sais point d'autre réponse que des traditions grecques, trop vagues sans doute, maïs cependant très-plausibles, et que lon ne pourrait négliger sans se réduire au silence sur un des points les plus intéressants de l’histoire moderne de la Grèce. En voici l'énoncé sommaire.
L'institution des Armatoles remonte aux premiers temps de l’invasion successive des provinces grecques par les Turks, et ce fut en Thessalie qu'elle commença. Les habitants des vastes et fertiles plaines de οἳ pays avaient subi sans résistance le sort plus ou moins dur que leur avaient fait les conquérants. Mais les montagnards de l’Olympe, du Pélion, des branches thessaliennes du Pinde et des monts Agrapha résistèrent au vainqueur. Ils faisaient fréquemment des descentes à main armée sur les terres cul-
LT
xlvi DISCOURS
tivées et sur les villes : ils y pillaient le vainqueur, et dans l’occasion, ceux des vaincus qu'ils accusaient de s'être soumis à lui; et recurent de là le nom de Klephtes. Las de gucrroyer contre des hommes intrépides et pauvres, les Turks traitèrent avec eux à des conditions très-douces. Ils leur reconnurent le droit de se régir selon leurs propres lois, de vivre indépendants dans les districts montueux qu'ils occupaient , de porter les armes pour leur défense; et tout cela, à la seule condition de payer un faible tribut. Quelques peuplades qui s'étaient cantonnées dans la partie la plus âpre des montagnes, dans des lieux presque inaccessibles , refusèrent toute espèce de pacte avec les conquérants, et se sont maintenues jusqu’à nos jours dans une indépendance absolue. Les autres montagnards traitèrent; et il leur fut permis de former une milice pour leur sûreté commune, et pour le maintien de tous les droits que les Turks avaient été contraints de leur reconnaître. Cette milice fut celle des Armatoles ; de sorte que ce nom d’Armatoles devint le titre d’une partie de ces mêmes hommes qui, dans l’état antérieur de guerre et de résistance, avaient été surnommés Klephtes. Quant à ces cantons plus sauvages et plus escarpés des montagnes, où les Grecs se crurent à l'abri des Turks, et refusèrent de transiger avec eux, ils gardèrent ou prirent dès-lors le nom de pays ou de villages des Klephtes (Ἠλεφτοχώρια), qu’ils ont encore aujourd’hui. Telles sont, réduites à leur expression la moins vague et la plus simple, les traditions nationales de la Grèce sur l’ori-
PRÉLIMINAIRE. xlix ge des Armatoles et des Klephtes. Nous trouverons, dans la suite de ces recherches, des rapprochements et des faits qui les confirment en ce qu’elles ont d’essentiel.
Grace à l'établissement des Armatoles, la Grèce n'était pas complètement aux barbares : plusieurs de ses cantons conservaient la propriété de leur sol, leur indépendance et leurs lois; ils pouvaient faire euxmêmes la police dans leurs villes, dans leurs villages et leurs campagnes , sans l'intervention de la soldatesque des pachas. Mais ceux qui avaient fait ces concesssions devaient aspirer à les annuler ; et la conquête , pour ainsi dire suspendue, devait tendre à reprendre son cours. En un mot, tant qu'il restait aux Grecs quelque chose à perdre, il restait aux Turks quelque chose à faire. Les pachas se chargèrent de consommer l’œuvre imparfaite des premiers envahisseurs : dépouiller peu à peu les vaincus du reste de leurs biens et de leurs droits fut le but dominant de leur administration. Les Armatoles étaient un obstacle à l’accomplissement d’un tel projet; aussi Jeur histoire , à dater des temps où elle est un peu connue , n'est-elle que le tableau de leur longue et courageuse lutte avec les pachas.
Des incidents de cette lutte, je ne puis rappeler que ceux qui ont le rapport le plus direct avec l'objet principal de ces recherches : à ce titre, je crois pouvoir noter la création par le divan de certains offices dont l'existence fut dès l’origine ou devint bientôt en opposition avec les droits et les fonctions
I DISCOURS
des Armatoles. Tel fut l'office de Dervendgi-bachi, ou de grand-prévôt des routes, qui fat joint aux attributions de quelqu'un des pachas de la Grèce. Cet officier fut chargé en chef de tout ce qui concernait la police et la sûreté des routes , et particulièrenrent des défilés des montagnes; il put organiser pour cet objet des milices spéciales, commandées par des oficiers de son choix, qui prirent le titre de Dervenagas, capitaines des défilés. Je n'ai point de donnée sur l’époque précise de la creation de l'office de dervendgi- bachi et de la milice qu'il exigeait ; mais il y a lieu de présumer que cette création fut postérieure à celle des Armatolikes:, et que cette milice fut destinée à tenir en échec les Armatoles grecs qui s'étaient déja probablement signalés par des actes de résistance à l'autorité turque.
Toutefois la lutte de ces'deux milices, qui représentait celle des deux nations, ne fut, dans les commencements, que partielle, accidentelle et passagère. Il fallat des circonstances particulières pour l’exaspérer au point où l’on voit qu'elle fat dans le cours du dernier siècle, Le: divan s'était fait d’abord la maxime de ne point conférer les pachaliks de la Grèce aux chefs des tribus albanaises: et cette maxime était saga: Si tout pacha, de ‘quelque race qu'il ft, devait être l'oppresseur dés Grecs, dés pachas de race albanaise avaient à la fois plus de motifs et plis de moyens pour les opprimer, à raison de l'influence qu'ils exerçant naturellement sur les peuplades de l’Albanie, peuplades guerrières par métier, et de
PRÉLIMINAIRE. l vieille date ennenies des Grecs. Le divan se départit de sa politique sur ce point : de 1740 à 1784,il donna successivement le pachalik de l’Épire et l'office de dervendgi-bachi à quatre chefs albanais, qui tous persécutèrent avec acharnement les milices grecques, et mirent tout en œuvre pour les désorganiser. Le fameux Ali de Tébelen leur succéda, et fit à lui seul plus de mal qu'eux tous ensemble aux Armatoles grecs.
A la suite et au moyen de ces explications préliminaires , j'espère faire comprendre ce qu'étaient les Klephtes , et l'espèce de corrélation singulière qu'il y eut toujours entre eux et les Armatoles. Ce nom d'Armatoles fut probablement le seul par lequel on désigna les membres de la milice nationale grecque, durant la première période de cette milice, et tant que furent respectés les pactes en vertu desquels elle existait. Le nom de Klephtes qu'on leur avait donné quand ils étaient encore en guerre avec les coriquérants , ne convenait plus à leur situation nouvelle, et cessa de leur être appliqué. Mais lorsque les Armatoles, persécutés et contraints de défendre par les armes leur existence et leurs droits, rentrèrent dans leur état prunitif d'indépendance et d'hostilité contre les Turks, et recommencèrent à les piller, on leur doma de nouveau le nom de Klephtes, ou peut-être le reprirent-ils d'eux-mêmes comme un vieux titre de gloire. Tantôt faibles et réduits à guerroyer dans les montagnes , tantôt assez forts pour reprendre de vive
force l’Armatolike d’où on les avait chassés, leur pas-
Π DISCOURS
sage de la condition d’Armatole à celle de Klephte, et réciproquement de celle-ci à la première, était si . fréquent et si rapide, que les noms d’Armatole et de Klephte purent être pris presque indifféremment l’un pour l’autre, et que chacun put servir à désigner deux conditions sans doute très-diverses, mais dont l'une tendait ou touchait perpétuellement à l’autre. Il y avait des localités où c'était le mot d’Armatole qui était ou pouvait être employé pour les deux choses. Dans d’autres, comme en Thessalie, c'était le mot de Klephte qui était en usage pour désigner tant l’Armatole en paix à son poste de milicien, que le Klephte révolté dans les montagnes. On distinguait seulement , au besoin, ces deux états opposés par deux épithètes différentes : on nommait Klephte soumis, à la lettre, Klephie apprivoisé, (κλέφτης ἥμερος), l’Armatole paisible armé pour la sûreté de son canton; et Klephte sauvage (κλέφτης ἄγριος), l’Armatole révolté, le Klephte proprement dit. Toutes ces notions s’éclairciront par quelques développements.
Un capitaine d’Armatolike était-il inquiété à son poste, avait-il vent de quelque trahison ourdie contre lui par un pacha ou par le dervendgi-bachi , il gagnait aussitôt les montagnes les plus voisines avec ses pallikares qui l’y suivaient immédiatement ou allaient l'y joindre; et la compagnie d’Armatoles, chargée de la police d'un canton , se trouvait, en un instant, transformée en une bande de Klephtes en guerre ouverte contre l'autorité turque. Dans cette position, les Klephtes étaient des hommes persécutés, dépouillés
PRÉLIMINAIRE. lj d’un droit reconnu , d’un état qui les faisait vivre, et décidés à tout faire pour recouvrer l’un et l’autre, et à tout souffrir plutôt que de céder à leurs ennemis. |
Une fois en état d’hostilité contre un pacha, un capitaine de Klephtes aspirait naturellement à se rendre le plus redoutable pos#fble : 1] cherchait à renforcer ses Armatoles qui formaient, pour ainsi dire, le fond permanent et régulier de sa bande, par des recrues d’aventuriers nouveaux. Cela n'était pas difficile dans un pays rempli d'hommes vexés, insultés , pillés, et souvent réduits au désespoir. La force des bandes de Klephtes était on ne peut plus variable ; elle dépendait d’une foule de circonstances, de la renommée du chef, de la confiance qu’il inspirait par d'anciens exploits, et de l'état général du pays. Il y avait des cas où un capitaine avait deux ou trois cents pallikares à ses ordres; et j'ai entendu parler de bandes encore plus fortes. Mais pour l'ordinaire elles l'étaient moins : celles qui arrivaient à une centaine d'hommes passaient pour redoutables, et plus d’une n'allait pas à cinquante.
Les Klephtes, dès qu'ils avaient gagné les montagnes, n’y avaient plus ni juridiction déterminée, ni station fixe; ils se portaient librement partout où les poussait l’espoir de quelque heureux coup de main ou quelque péril urgent. Néanmoins chaque bande avait une station de préférence dans le voisinage de l’'Armatolike dont elle était dépossédée. Cette station ou quartier, nommé Âmnéri, était toujours dans un
hv DISCOURS lieu de difficile accès, dans quelque gorge écartée, près de quelque pointe de montagne.
Confinés dans des lieux stériles, devant être toujours prêts à changer de station, ne pouvant quitter un instant les armes sans courir le risque de la vie, les Klephtes étaient réduits à vivre de pillage. Mais, dans cette extrémité , ils n’oubliaient pas qu’ils étaient Grecs, et c'était pour l'ordinaire sur les Turks que tombaient leurs dévastations et leurs rapines. Tantôt ils enlevaient les troupeaux de quelque pacha dans les montagnes; tantôt ils fondaient à l’improviste sur les fiefs, sur les villages des agas et des beys, pillant tout ce qui pouvait leur être utile, brülant ce qu'ils n'avaient pu piller. Souvent ils enlevaient ces beys, ces agas eux-mêmes ou quelqu'un des leurs, les emmenaient dans les montagnes, et ne les rendaient que moyennant rançon.
Mais la nécessité ne leur permettait pas toujours de ne faire du mal qu'aux Turks : ils étaient quelquefois réduits à piller les Grecs eux-mêmes, les considérant, pour se justifier, comme les feriniers ou les serviteurs des Turks. Les caloyers ou moines étaient l'espèce d'hommes qu'ils se faisaient le moins de scrupule de rançonner. Ils avaient pour eux une haine toute particulière , que ceux-ci leur rendaient bien, étant toujours prêts à donner à l'autorité turque Îles avis et les renseignements à l'aide desquels on pouvait les surprendre. Aussi les Klephtes descendaient - ils fréquemment dans les monastères, et ne s’en retiraient jamais que bien chargés.
PRÉLIMINAIRE. lv Il leur arrivait aussi , dans des cas de nécessité plus urgents , eu quand ils étaient bien sûrs de leurs forces, de faue des coups plus hardis, et de mettre à contribution des villages où même des villes. Leur usage, , en ces sprtes d'occasion , état d'envoyer, à l'endroit qu'ils avaient résolu de rançonner, une sommation par ecrit de leur fournir telle somme d'argent, ou telle quantité d'objets en mature , en indiquant le jour et le Leu où devaient être apportés les objets requis. Cette sommation se terrminait.d'ordraaire par la menace, en vas de négligence ou d’inexécution, de brüler les villages auxquels elle s’adressait. Rien de plus embarrassant pour ceux-ci que ces réquisitions violentes : le risque de n'y pas satisfaire était grave; et y.satisfaire, c'était encourir une punition certaine de la part des Turks, dont la coutuine était de ne rien laisser là où les Klephtes avaient pris quelque. chose. Aussi avaut d'exécuter une sommation. des Klephtes, un. village se la faisait -il répéter plus d’une fois. Mais. une seconde, ane troisième sommation était plus terrible, plus urgente que la première; et le papier sur lequel elle était écrite portait des signes mamifestes de ce surcroît d'urgence et de danger : il était brülé aun quatre coius, et ce trait d'éloquence muette. manquait rarement son effet. Des, somimnatiqns équivalentes à celles - là, étaient faites parfois, individuellement à. tel aga, à tel officier ou magistrat turk, et jusqu'aux évèques grecs ; ΠΟΠ, que. les, Klaphiss eussent pour ceux-ci la haine ou le mépris dont ils faisaient profession pour les moines , mais.uniquement parce qu'ils les croyaient riches et avares.
ἵν] DISCOURS
Les Klephtes bivouaquaient et se tenaient sur leurs gardes dans leur rnéri, tout le long du jour ; la nuit venue, ils n'avaient plus rien à craindre, et s'endormaient en plein air, sur d'épais monceaux de branchages, enveloppés de sayons de poil de chèvre impénétrables à la pluie. Quand ils avaient une expédition à faire , c'était de nuit, et de préférence par la nuit la plus orageuse et la plus sombre, qu'ils la faisaient. La rapidité de leurs marches était telle, qu’il était rare que leur ennemi ne fût pas pris au dépourvu.
En passant dans les montagnes pour y vivre en Klephtes, les Armatoles gardaïent le même costume et les mêmes armes. Il y avait cependant une marque extérieure à laquelle on pouvait distinguer le Klephte soumis du Klephte sauvage : celui-ci portait de plus que l’autre un long cordon de laine, roulé plusieurs fois autour de son corps, et noué devant lui. Ce cor don était destiné à lier les prisonniers turks que le Klephte pouvait faire, soit dans un combat, soit dans toute autre rencontre. Quant à la manière dont les Klephtes combattaient, ce qu’elle avait de plus particulier, c'était de n’être subordonnée à aucune règle de tactique. Ils ne se battaient point en ligne, mais dispersés, un à un, et couverts, autant que possible, par le premier objet qui se présentait, par un arbre, par un pan de muraille, par un bloc de rocher , et quelquefois par les cadavres des ennemis qu'ils avaient tués. C'était à l'abri de cette espèce de retranchement nommé par eux métérizi, qu’ils
PRÉLIMINAIRE. Ivi] combattaient, tirant debout ou à genoux, et se couchant sur le flanc ou sur le dos pour charger. Étaientils enveloppés de toutes parts, et de manière à ne pouvoir se sauver qu'en s'ouvrant de vive force un passage à travers les rangs ennemis, ils avaient alors recours au sabre, exprimant par le mot de ghioroussi, l'acte de courage désespéré indispensable en pareil cas ; et ce cas n’était pas rare.
Ce que j'ai raconté, dans les arguments de plusieurs chansons klephtiques, des exploits de divers chefs de bande et de leurs pallikares, me dispense d'entrer ici dans de nouveaux détails à ce sujet. Il sera plus à propos de donner quelque idée de Fespèce d'apprentissage par lequel les Klephtes acquéraient peu à peu le degré de vigueur, d'adresse et d'agilité sans lequel ils auraient succombé à chaque instant aux fatigues et aux dangers de leur genre de vie.
Une grande partie des heures de loisir qu'ils avaient dans leurs {ὐπέγίς était consacrée à divers exercices tous plus ou moins utiles pour la guerre. Un des plus importants, et de ceux où ils se distinguaient le plus , était celui du tir. Ils avaient des fusils d’une longueur et d’une portée extraordinaire, dont ils se servaient avec une justesse toujours remarquable et souvent étonnante. Ceux-là n'étaient pas rares, parmi eux, qui, d’une distance de deux cents pas, étaient sûrs de frapper d’une balle un œuf suspendu par un fil à une branche d'arbre. D’autres plus habiles encore pouvaient, de la même distance de deux cents pas, lancer une balle à travers un anneau d'un dia-
lv) DISCOURS | mètre à peine plus grand que celui de la balle. Ce degré suprême d’habileté au tir avait donné lieu à cette expression proverbiale très - usitée, pour désigner un tireur parfait : enfiler l'anneau avec la balle. Les Klephtes acquéraient fréquemment aussi, à force d'exercice et de vivacité de coup d'æil, un autre genre d'habileté qui leur était d’un grand avantage, dans les affaires de nuit, et, qui explique pour-quoi ils aimaient à surprendre leurs adversaires dans l'obscurité. Ils visaient, et visaient si juste, à la lumière que faisait, en partant, un coup de mousquet tiré par l'ennemi, qu’ils manquaient rarement celui qui avait lâché le coup. Ils avaient une expression particulière pour désigner cette façon de combattre : c'était ce qu'ils nommaient fuire feu sur feu. Indépendamment de cet exercice principal, les Klephtes en avaient d’autres où ils ne se distinguaient pas moins et qui rappelaient beaucoup plus les anciens exercices gymnastiques des Grecs, Un des principaux était celui du disque, qui consistait à lancer une pierre le plus loin possible, et qui, exigeant une combinaison particulière de force musculaire, de souplesse et d'adresse, était merveilleusement propre à développer ces qualités. Les Klephtes s'exerçaient aussi beaucoup au saut; et l’on cite de leur capacité en ce genre des traits qui tiennent dy merveilleux. J'en ai rapporté un dans la notice historique sur le capitaine Niko -Tsaras, qui franchissait en sautant sept chevaux alignés de front. J’en «as entendu mentionner d'autres plus étonuants en-
PRÉLIMINAIRE. Γκ core qui franchissaient d’un saut trois charrettes remplies d’épines jusqu’à la hauteur de sept à huit pieds.
La vitesse des Klephtes à la course était naturellenent proportionnée à leur agilité au saut. On nomme des chefs de bande qui, dans l’attirail et sous le poids de leur costume et de leurs armes, égalaient ou surpassalent la vitesse ordinaire d’un cheval au galop. Le capitaine Zacharias de Morée est cité pour lun de ceux qui furent doués jusqu’au prodige de cette légèreté de pieds à la course. Les traditions rapportent en termes exprès, et sans intention d'hyperbole, que quand il courait, ses talons frappaient ses oreilles. C'était grace à cette agilité en partie naturelle, mais accrue merveilleusement par l'exercice, que les Klephtes pouvaient exécuter ces marches extraordinaires, également décisives soit qu'il leur fallt surprendre un ennemi qui se croyait hors de leur portée, soit qu’il fût question d'échapper à une milice qui les serrait de près et se ffattait de les tenir.
Parmi les qualités physiques aussi indispensables aux Klephtes que le courage même, il ne faut pas oublier leur constance à tolérer la faim, la soif et l'insomnie. Ce n’est, je crois , que parmi les anciens héros arabes du désert, que l’on trouverait quelque chose de comparable aux exemples de ce genre fréquemment donnés par les Klephtes. Des combats de trois jours et trois nuits continus, soutenus sans boire, sans manger et sans dormir , ne sont pas des aventures bien rares pour eux. On les vit en mainte occasion où l'ennemi, les croyant vaincus par la fann,
ΙΧ DISCOURS
la soif et la fatigue, s'attendait à les voir se rendre ou tomber sous leurs armes, recueillir brusquement leur vigueur , et s'échapper victorieux.
Une autre partie de leur courage plus étonnante et plus caractéristique encore que leur capacité de braver la faim et la soif, c'était leur fermeté contre la douleur. Les tortures qui attendaient les Klephtes pris vivants étaient si horribles, que ce n’était guère que par surprise , et faute d’avoir pu se faire tuer en combattant , que quelqu'un d'eux se laissait traîner dans les prisons des pachas. Mais enfin ce malheur leur arrivait quelquefois, et l’on a de la peine à concevoir et à croire à quel point ils poussaient alors le mépris des tortures. C'était pour eux un devoir, un point d'honneur de Grec et de Klephte, de ne point paraître sentir les longs tourments où ils étaient condamnés à mourir. Le moindre était d’avoir les membres inférieurs, de l’orteil à la hanche, écrasés à coups de marteau de forge : or on a vu plusieurs Klephtes endurer cet atroce supplice, sans verser une larme, sans pousser un gémissement , sans faire entendre une parole, à moins que ce ne fussent des paroles de mépris et d’insulte pour les pachas et leurs bourreaux. C’étaient sans doute l’idée de supplices pareils et la chance de les souffrir qui avaient dicté aux Klephtes un de leurs souhaits de bonheur les plus familiers et les plus expressifs. 4 ure bonne balle ! (καλὸν µολύθι) était le toast dont ils se saluaient les uns les autres, dans la gaieté de leurs banquets.
Après l’horreur d'être pris vivants, les Klephtes
PRÉLIMINAIRE. Ixj ne craignaient rien tant, dans le cas où ils tombaient grièvement blessés, dans un combat défavorable ou incertain, que d'avoir la tête coupée par les Turks, qui ne manqueraient pas, selon leur coutume, de l'emporter en des lieux où elle serait exposée aux regards des musulmans et des Grecs, objet de joie et d'insulte pour les premiers, de douleur et de pitié pour ceux-ci. Aussi la prière la plus grave et la plus sacrée que püût faire à ses compagnons d'armes un Klephte mourant sur un champ de bataille qu’il voyait perdu, était-elle de lui couper bien vite la tête et de l’emporter avec eux, afin qu'elle ne fût pas tranchée et enlevée par un Turk. Ce sentiment de fierté, ce souci d'honneur portés au-delà de la vie sont exprimés d'une manière touchante dans plusieurs chansons klephtiques, et surtout dans le passage suivant d'une dont je regrette de ne connaître que ce seul trait. Il s’agit d'un Klephte qui, atteint d’une blessure mortelle, adresse ainsi la parole à un de ses compagnons de guerre : « Ami, tranche-moi « la tête, afin que les ennemis, qui arrivent, ne me « l'enlèvent pas pour lexposer aux regards des pas- « sants. Mes ennemis la verraient, et le cœur leur en « rirait de joie : ma mère aussi la verrait, et en mour- « rait de douleur. »
Cette exaltation perpétuelle de tous les genres de force et de courage qui caractérisait les Klephtes, avait probablement contribué à leur faire imaginer la distinction bizarre qu'ils faisaient entre la mort cherchée sur le champ de bataille, et celle attendue
ἰχὶν DISCOURS
prenant son repas dans son lméri, et ayant à ses côtés une femme grecque de distinction qu'il a ravie à sa famille. Le capitaine commande à sa captive de lui verser à boire; et celle-ci lui répond : « Je ne suis point ton esclave, ὁ Dimos, pour te verser à boire : je suis fille et belle-fille de proestos. » Cette fierté avec laquelle une femme refuse une complaisance si légère au chef de bande dont elle est prisonnière, au milieu d’une forêt et dans des montagnes où elle est seule, exprime, ce me semble, avec beaucoup d’éloquence à quel point elle était sûre du respect de ce chef et de ses braves. Ce n'est point parmi de tels hommes que Scipion aurait trouvé des admirateurs pour n'avoir pas outragé sa captive.
La piété des Klephtes, leur vénération pour les choses saintes, les pratiques de dévotion qu'ils entremêlent à leurs exercices belliqueux, forment, dans leur caractère, un autre de ces traits originaux que lon aurait crus incompatibles avec leur condition. Dans les lieux sauvages où ils sont confinés, ils n’ont ni prêtres ni églises. Quelque chapelle déserte, quelque oratoire creusé dans le roc, et où l’on ne gravit point sans danger, voilà les seuls temples où les Klephtes pouvaient de temps à autre entendre la messe de quelque papas montagnard, les prières de quelque ermite, et suspendre, dans l’occasion, quelque dévote offrande aux saints ou à la Vierge. Mais en quelque lieu qu’ils se trouvassent, dans un bois, dans des cavernes, ou sur le plus haut des montagnes, ils ne manquaient Jamais de fêter à leur ma-
PRÉLIMINAIRF. Ixv nière les solennités de l'église grecque, chantant, ou disant ce qu'ils savaient des hymnes et des prières propres à ces solennités. Quant à leur respect pour les reliques et les trésors des églises, il serait impossible de l’exagérer. Il n’y avait point, pour un Klephte, de degré de détresse ou de besoin, où la pensée pût jai venir d'enlever le moindre des objets consacrés ou déposés dans un lieu saint. M. Pouqueville cite, dans son voyage, le trait d’un chef de bande qui, ayant pillé quelques ex-voto d'une chapelle dédiée à la Vierge, près de Vonitza, fut livré par ses propres pallikares à Ali pacha , sur l'ordre duquel il fut pendu. La dévotion des pélerinages lointains, bien que difficile pour des hommes dans la position des Klephtes, ne leur était cependant pas inconnue. On vit le fameux capitaine Blachavas { dont j'aurai plus d’une fois l'occasion de parler), à l’âge de soixante - seize ans, partir à pied pour Jérusalem , le mousquet sur le dos, suivi de son protopallikare ,et mourir, comme 1] semblait lavoir souhaité, dans les lieux saints.
Et ce n’était pas là toute la religion des Klephtes : il y a quelque chose de plus sérieux à en dire. L’apostasie n’est pas sans exemple'en Grèce : les cas ne sont pas très - rares où se faire musulman est, pour un Grec , l'unique expédient pour sauver sa vie, et où:1l la sauve. Jamais Klephte ne conserva la sienne à ce prix; réduit à opter entre les honneurs de l'islamisme et les horreurs du bagné et de la peste , le brave capitaine Androutsos, choisit ces derniers ; et d'antres capitaines placés, comme-lui, entre l'apo-
Ixv] DISCOURS stasie et les supplices, firent le même choix que lui.
Puisque j'en suis au beau côté du caractère des Klephtes , je ne dois pas oublier que l’on trouve fréquemment chez eux une capacité de dévouement et d'amitié fort rare parmi les hommes plus cultivés. On a vu des pallikares vouloir mourir avec leur chef, plutôt que se sauver en l’abandonnant. On a vu, ce qui est plus frappant encore, dans des combats malheureux soutenus contre les Turks par deux bandes réunies, un des deux capitaines se dévouer pour l'autre, sans y être tenu par devoir, ni par honneur, mais entraîné par une sorte d'emportement magnanime, qui, dans un péril commun, ne lui laissait voir que le péril d'autrui.
À n'en juger que d’après les habitudes de mollesse, d’aisance et de sécurité qui caractérisent généralement les hommes des pays civilisés, on pourrait croire que les Klephtes étaient bien misérables au milieu de toutes leurs fatigues, de tous leurs dangers, et n'ayant pour compagnie que des rochers et des arbres. On se tromperait : cetté vie aventureuse, libre et guerrière, qu'ils menaignt dans les montagnes, avait pour eux un charme qu'eux - mêmes auraient été fort embarrassés de définir , mais dont on ne pouvait cependant douter. On voyait fréquemment dans les capitales des différents pachaliks de la Grèce et surtout à lannina, des Klephtes soumis, maîtres de mener une vie oiseuse et tranquille, sous la surveillance de la police turke, avec la perspective d'être quelque
PRÉLIMINAIRE. Ixvi, jour rétablis dans un armatolike. Or l’on remarquait sur le visage de presque tous, dans cette situation , une empreinte de mélancolie et de souci qui attestait clairement leur dégoût de la vie des plaines, et d’être en paix avec les Turks. On les voyait lever souvent les yeux vers les montagnes d'où ils avaient été momentanément contraints de descendre; et bientôt on apprenait qu'ils s'étaient évadés pour y retourner. Dans le délicieux climat des îles ioniennes, où beaucoup d'entre eux passaient lhiver, jouissant d’une entière liberté , ils n'étaient pas moins impatients de rejoindre leur Üméri: ils épiaient avidement du rivage l'instant où les monts de l’Épire et de l’Acarnanie reparaîtraient verdoyants à la fonte des neiges. Ce n’était qu’en rentrant dans la sauvage indépendance de leur vie de guerre, qu'ils se retrouvaient dans leur élément, et recommençaient à sentir pleinement la vle.
Pour ce qui est des subsistances’, les Kiephtes n'en étaient pas aussi dépourvus que l’on-pourrait se le figurer , faute de connaître les lieux. Les montagnes où stationnaient leurs bandes sont fréquentées par des pâtres nomades, qui y montent chaque été, pour en descendre chaque hiver, avec d'innombrables troupeaux, qui forment une des principales richésses de la Grèce. La nécessité, une haine presque égale pour les Turks, leurs communs oppresseurs, avaient donné lieu à des relations de fraternité et d'amitié entre ces pâtres et les Klephtes. Ceux-ci respectaient scrupuleusement les troupeaux des autres, qui, de leur côté,
Ixvii DISCOURS gardaient fidèlement aux Klephtes le secret sur ce
qu'ils pouvaient savoir de leurs campements et de leurs
marches, et leur vendaient autant de chevreaux, d’agneaux et de moutons qu'ils en pouvaient consommer. La chair rôtie de ces animaux faisait presque toute la nourriture des Klephtes, qui savaient la rendre exquise par leur manière de l’apprêter. Pour relever cette chère habituelle, ils avaient ordinairement, et souvent en abondance, du vin qu'ils cachaient dans leur /méri ; et ces repas bruyants de gaité , assaisonnés par l'air vivace des montagnes et par le sentiment de l'indépendance, égayés par des chants héroïques, ne ressemblaient pas mal à ceux des guerriers ἆ Ἠοπιότε, avec quelque chose de plus pittoresque encore et de plus poétique. C'était là que les Klephtes trouvaient naturellement l’occasion de faire preuve à l'envi de cette étonnante vivacité d'imagination, d'esprit et d'humeur, toujours prête à s'échapper en saillies ingénieuses, en traits naïfs d'éloquence ou de bon sens, pour laquelle ils étaient particulièrement renommés dans la Grèce.
Il me reste à dire quelques mots des principales stations des Klephtes. C'étaient les montagnes de l’Étolie, celles qui séparent la Thessalie de la Macédoine, et celles d'Agrapha. Cette dernière dénomination, des plus vagues dans la Géographie de la Grèce, s’applique à diverses chaînes dont les unes appartiennent à l'Acarnanie, et les autres à la Thessalie occidentale. C'est dans le vaste labyrinthe de hauteurs, de vallées et de forêts qu'offrent ces différentes chaînes, que
PRÉLIMINAIRE. Ixix l'on trouve le plus grand nombre et les plus anciens des chefs de bande célèbres. Cependant c'est le mont Olympe qui figure dans les chansons klephtiques, comme le chef-lieu des braves, je dirais presque comme le mont sacré des Klephtes. Mais peut-être l'espèce de vénération avec laquelle cette montagne est célébrée dans les chants dont il s’agit, tient-elle plus à la tradition de son antique renommée, qu’à une prééminence réelle entre les montagnes fréquentées par les Klephtes sauvages.
Toutes ces montagnes, bien qu'elles n’égalent point en hauteur les Alpes ,.ni même les Pyrénées, ne sont néanmoins habitables qu'une partie de l’année. Aux approches de la saison des neiges, les Klephtes étaient obligés de descendre et de se disperser. Ils commençaient par cacher leurs armes et leurs munitions de guerre, bien enveloppées de toiles goudronnées, dans quelque caverne ou quelque crevasse de rocher ; après quoi chacun partait pour chercher un asyle où passer hiver. Plusieurs se cachaient sur le continent, chez leurs proches ou leurs amis; mais la plupart descendaient dans les îles ioniennes où ils étaient plus à l'aise et plus en sûreté que nulle autre part en Grèce, sous la protection du gouvernement de Venise, du moins avant que ce gouvernement eût adopté son lâche systême de complaisance envers les Turks.
. Ce n'était guère que durant ces descentes momentanées dans les bas pays, que les Klephtes rentraient passagèrement dans la masse de la population grceque, sans jamais se confondre avec elle. Ils en
Ixx DISCOURS
restaient distincts par leur costume pittoresque, par la fierté toujours un peu sauvage de leur air, par une fraîcheur singulière de carnation qui, dans beaucoup d’entre eux, relevait encore des traits de la beauté la plus rare, Ils s’en distinguaient surtout par la curiosité dont ils étaient l'objet pour le peuple grec. Tout capitaine qui avait fait parler de lui, qui avait fait
prendre le deuil à beaucoup d’Albanaises, ne parais-
sait point dans une ville, ou un lieu accessible, sans être aussitôt entouré d’une foule de curieux accourus de toutes parts pour le voir, et pouvoir dire qu’ils l'avaient vu. Peut - être entrait-il un peu de crainte dans les sentiments que ces hommes imspiraient à leurs compatriotes; mais il y entrait encore bien plus d'admiration et d’orgueil national. Chaque Grec aimait à voir dans un homme de sa croyance et de sa langue, un brave devant qui les Turks en armes avaient tremblé et fui. Il y avait quelqués-uns de ces braves dont le portrait, grossièrement gravé, grossièrement enluminé, et ressemblant ou non, décorait toutes les chaumières et la boutique de tous les artisans de la Grèce. Leurs exploits étaient dans toutes les bouches; et plus ces exploits étaient voisins du prodige, plus il y avait de penchant à à les exagérer. Enfin, il n’y avait pas jusqu'aux jeux de l'enfance qui ne fussent un témoignage vivant, et peutêtre le plus expressif de tous, de la popularité des Klephtes. Tous les petits garçons d’un lieu se divisaient souvent en deux bandes, dont l'une figurait une troupe de Turks, et l’autre une de Klephtes. On
PRÉLIMINAIRE. [χα voyait celle-ci se retirer et s'établir à l'écart, dans quelque endroit le plus propre à représenter une montagne ; on voyait la première la chercher, l’atteindre et l'assailhir; et l'on remarquait que, dans le combat des petits Klephtes et des petits Turks, comme dans celui des grands, c'était presque toujours les premiers qui se montraient les plas lestes , les plus intelligents et les plus braves.
À la suite de eet aperçu général, et beaucoup plus général que je ne voudrais, sur l'origine, lorganisation, les mœurs et le genre de vie des Klephtes, je reviendrai un instant sur le caractère, les chances habituelles et le résultat final de leur lutte avec les pachas. Je voudrais en donner ici une idée un peu plus distincte que je n'ai pu le faire là où j'en ai jeté d’abord quelques mots. Je voudrais surtout, dans ce que furent les Klephtes, faire entrevoir ce qu'ils pouvaient devenir; et par ce qu'ils étaient accoutumés à faire, rendre une raison décisive de ce qu'ils ont fait depuis trois ans pour la Grèce.
Lorsque, dans la première moitié du siècle passé, les pachas albanais de F'Épire commencèrent à vexer les Armatoles grecs, οἱ à leur faire k guerre, dans l'intention de les remplacer par des corps de milice albanaise, ees Armatoles étaient encore forts. Qu'ils fussent réduits. de temps à autre, à se jeter dans les montagnes, et à y vivre en Klephtes errants, c’est une chose que je ne songe point à mettre en doute. Mais plus sonvent encore ils furent attaqués et se défendirent dans leurs postes d’Armatoles, c’est-à-dire
Ixxi] DISCOURS
dans le bas pays, sans être obligés de se réfugier sur les montagnes. Presque toutes les traditions relatives aux plus renommés des anciens chefs de bande nous représentent ces chefs comme se maintenant de vive force dans leurs armatolikes, ou y rentrant les armes à la maïn, presque aussitôt après en avoir été expulsés. Celles sur Zidros, capitaine de l’Armatolike d’Alassona, en Thessalie, portent que, tant qu’il vécut, il ne laissa s'établir dans son canton aucun corps de Turks. Toskas, le chef des :Armatoles de Grevena , en Macédoine, en chassa les Albanais de Kourd pacha, qui s’y étaient momentanément introduits. Lecapitaine Karalis expulsa de même des environs du mont Olympe une garnison, musulmane qui y avait pris poste. Enfin, le capitaine Blachavas se maintint dans les Khasia, sans avoir été obligé de reculer dans la partie la plus montueuse de son' district, ou du moins d'y faire de longs séjours. .
. Ce fut seulement vers la fin du siècle que les choses prirent un autre aspect. Ali de Tébélen, ayant été nommé dervendgi-bachi et pacha, poussa la guerre contre les Armatoles avec plus de vigueur et de succès que ses devanciers. C'était à lui qu'il était réservé de transformer presque tous leurs corps de milice régulière, en bandes de Klephtes sauvages, qu’il pourchassa jusque dans les déserts où il les força de chercher un refuge.
Il est facile d'imaginer combien, en tout ce qui était matériel, les forces des pachas devaient être supérieures à celles des Klephtes. Les Turko-Albanais
PRÉLIMINAIRE. xx que l'on employait contre eux étaient des soldats de profession , naturellement braves, bien payés, ne manquant de rien, et commandés par des officiers expénmentés; et il était rare qu'ils. fussent moins de huit ou dix contre un. Malgré tous ces avantages, les Albanais n’attaquaient jamais les Klephtes sans terreur. La bravoure de ceux-ci se jouait des calculs d’un courage ordinaire. Lors même que les Albanais avaient des succès , ces succès n'étaient presque Jamais décisifs : les Klephtes, un moment dispersés, savaient toujours où se rallier, et reparaissaient le lendemain plus redoutables qu'auparavant.
Aisément convaincus de la difficulté de réduire ou de contenir de tels hommes par la seule force des armes, les pachas avaient fréquemment recours aux négociations, c'est-à-dire à la ruse, aux perfidies ,.et en cela , comme dans le reste, Ali pacha eut plus de succès qu'eux tous. La force ouverte avait-elle échoué contre un des capitaines qu'il avait entrepris de réduire ? 1l mettait en œuvre les menaces, les flatteries, les sommations et les promesses ; et tantôt par quelqu'un de ces moyens, tantôt par tous à la fois, 1l décidait souvent le capitaine rebelle à venir lui faire sa soumission dans les formes. |
Cet acte de soumission ou de révérence (en grec rpexivasx ) consistait, de la part de celui.dont il était exigé, à se présenter devant le. pacha pour en reconnaître l’autorité et mettre bas les armes. Quelquefois la soumission était pure et simple; mais d'ordinaire elle se faisait à certaines conditions, qui va-
ἴσχιν DISCOURS
riaient selon les circonstances et les individus. La plus ordinaire était que le Klephte soumis serait rétabli dans un armatolike, pour y agir aux ordres et dans l'intérêt du pacha. C'était, dans ce dernier cas, une espèce de traité entre l'autorité et le Klephte, traité dans lequel celui-ci promettait obéissance à la première, moyennant la restitution d’un emploi dont elle l'avait dépouillé passagèrement , et dont elle semblait reconnaître implicitement l'avoir dépouillé à tort.
Ce dénouement des querelles des chefs de bande et des pachas était fort commun, mass presque toujours illusoire. Il était rare que le traité füt de bonne foi de la part du pacha, lorsque le capitaine avec lequel il transigeait se trouvait être un chef renommé, fier et capable d'entreprises hardies. Quand l'autorité attirait un tel homme auprès d'elle, et traitait avec lui, ce n’était que pour le faire périr. Tantôt on appostait des meurtriers sur sa route: tantôt on le faisait assassiner dans l’armatolike que l’on avait eu l’air de lui rendre. Si le capitaine s’apercevait d'avance du piége, ou s’il y échappait, il reprenait le chemin des montagnes, et la lutte recommençait, roulant ainsi dans un cercle perpétuel d'intrigues, de trahisons et de petits faits d'armes.
Les dernières années de la domination d’Ali pacha peuvent être désignées comme l’époque de la plus grande désorganisation des armatolikes, et de la plus vive persécution des Klephtes. On aurait cru que ceux-ci allaient être anéantis, et avec eux les derniers vestiges de lindépendance de la Grèce. Mais
PRÉLIMINAIRE. Ixxv jamais persécution ne manqua plus complètement son but. La désorganisation des armatolikes avait bien, ilest vrai, changé et empiré la condition des Klephtes; mais les Klephtes restaient : ils devenaient même journellement plus nombreux. Ceux qui avaient péri dans les combats ou dans les supplices , étaient aussitôt remplacés par les désespérés que faisaient partout les vexations les avanies et les cruautés d’Ali. C'était plus pour leur existence que pour le maintien d'un privi- Ιέσε qu’ils continuaient à guerroyer; et ce motif, n'ayant plus rien d'exclusif, rendait plus facile l'amalgame de tous ceux que l’on forçait à se jeter en aventuriers dans les montagnes : la résistance contre les oppresseurs communs s'étendait et prenait un caractère de plus en plus national. Definitivement reléguées dans les lieux les plus sauvages, les bandes armées y formaient une population nettement isolée de celle du pays cultivé. Il s'était ainsi formé peu à peu, au milieu de la Grèce conquise et opprimée, comme une nouvelle Grèce belliqueuse , indépendante, et réduite à vivre aux frais communs des oppresseurs, et de la partie soumise des opprimés. En un mot, il existait pour tons les Grecs pauvres, mécontents et braves, une patrie sur les montagnes: c'était un état de choses probablement assez semblable à celni où s'étaient trouvés lés premiers conquérants, quand ils furent contraints de transiger avec les vaincus.
Ajoutons qu'en cet état de choses, il y avait, parmi les chefs des Klephtes, des hommes dont la bravoure
Ixxv] DISCOURS
et l’intrépidité n'étaient pas tout le mérite, des hommes d'une nature généreuse, et qui, nés avec l'instinct des grandes choses, n’avaient besoin , pour en faire , que d’un signal qui y dirigeât leur vue; des hommes enfin touchés des maux de la Grèce, qui n’attendaient, pour se dévouer pour elle, qu'une voix qui leur criât : « Vous êtes braves, vous avez des armes : le moment est venu de délivrer la Grèce. Chassez les Turks; ce sont des lâches, et leur temps est passé. »
J'ignore quel Grec devina le premier queles Klephtes comprendraient ce langage patriotique, et pressentit ce qu'ils pouvaient entreprendre, l'ayant compris ; mais quel qu'il soit, ce Grec fut le premier qui put raisonnablement espérer l’affranchissement de sa patrie. Du reste il y a déja long-temps que les patriotes Grecs éclairés ont reconnu l’importance politique des Klephtes. Depuis vingt-cinq ou trente ans, divers plans ont été conçus, diverses tentatives ont éte faites pour affranchir la Grèce; et dans toutes ces tentatives, dans tous ces plans, l'espoir du succès a été fondé, en grande partie, sur le concours des chefs de bande. C'était sur eux que le malheureux Rigas avait particulièrement compté pour la réussite de sa conspiration patriotique. Après lui, tous les Grecs qui tentèrent quelque chose pour la délivrance de leur pays, mirent, comme lui , leur principale confiance dans la bravoure des Klephtes.
Al pacha lui-même, qui employa tant d'années, de ruses et de forces à faire la guerre aux Klephtes,
PRÉLIMINAIRE. Ixxvij parut quelquefois s’apercevoir que tout ce qu'ilessayait pour les anéantir tendait plutôt à l'effet contraire. Il parut même de temps à autre s'arrêter au dessein d'employer ces bandes héroïques au profit de son ambiion. Entre les démarches que l'on peut croire lui avoir été suggérées par ce désir, je citerai la convoation qu’il fit en 1805 à Karpenisi, en Étolie, des capitaines de Klephtes de toutes les parties de la Grèce , dans la vue de conclure avec eux une paix durable. La convocation eut son effet : les généraux d’Ali pacha vinrent au rendez-vous à la tête de leurs troupes ; les capitaines des Klephtes s'y rendirent chacun avec ss pallikares. Yousouph Arabe, le frère de lait d’Ali pacha , son lieutenant et le plus redoutable ennemi des Klephtes , fut étonné de les voir en beaucoup plus grand nombre qu'il ne s’y attendait, d’après ce qu'il savait de leurs pertes. S’adressant alors à un capitaine nommé Athanase, avec lequel il avait été autrefois lié : « Voilà , lui dit-il, cinq ans que je vous fais la guerre sans relâche, comment donc arrive-t-il que vos bandes soient plus nombreuses qu’auparavant?» « Vois-tu, lui répondit le capitaine, ces cinq jeunes gens debout , là, en tête de la droite de mes pallikares ? Eh bien , deux sont les frères, deux autres les cousins, et le cinquième est l’ami d'un de mes braves que tu as tué dans un combat. Ils sont accourus tous les cinq pour venger la mort de leur proche et de leur ami. Encore quelques années de persécution et de guerre, et toute la Grèce sera avec nous | »
Ixxvii] DISCOURS
Le projet que sémblait avoir conçu Ali pacha de se réconcilier avec les Klephtes n'eut pour lors aucune suite : le vieux satrape ne tarda pas à reprendre sur eux le cours de ses hostilités et de ses trahisons. Cependant lexaspération des Grecs allait toujours croissant , et le moment arriva où devait s’accomplir la prédiction du capitaine Athanase. Ali fut enfin attaqué par le divan qu'il avait si long-temps bravé. Tous les appuis qu'il croyait s'être donnés lui ayant manqué rapidement presque tous à la fois, il ne lui resta plus à la fin qu’un seul moyen de salut, celui d'appeler à l’indépendance ces mêmes Grecs dont il avait êté jusque-là le fléau, de se proclamer leur chef, et à ce titre, d'invoquer leur appui. Ce fut alors que, rappelant du haut des montagnes ces mêmes Klephtes qu'il y tenait comme bloqués, il leur rendit le commandement de leurs plaines natales.
Ali a succombé; mais les Klephtes sont encore aux postes où ils descendirent à sa voix; ils y sont depuis trois ans, et les ont défendus contre toutes les forces ottomanes. Ainsi ont été révélées tout d’un coup au monde l’importance, la force et la vocation réelles de ces Klephtes jusque-là trop peu connus de la Grèce elle-même, et partout ailleurs inconnus. Transportée en un chin-d'œil sur un nouveau théâtre, l’ancienne guerre entre les Armatoles et les milices albanaises 4 changé, comme par enchantement, de caractère et d'aspect. Tout s'y est agrandi; les bandes sont devenues des armées, les escarmouches de défilés des batailles rangées dans les plaines, et ces chefs d’insur-
PRÉLIMINAIRE. Ixxix rection que l’Europe entière a salués du nom de héros sont tous les fils, les petits-fils, les neveux ou les amis de ces mêmes braves dont l'ambition se borna longtemps à défendre contre la soldatesque des pachas, les repaires des bêtes féroces devenus leur seul asyle. lis sont rentrés en possession de la moitié de la terre natale ; et s’ils n'avaient combattu que pour se rendre immortels dans l'avenir, ils n'auraient déja plus rien à faire. Mais ils combattent pour la restauration de
Achèveront-ils leur ouvrage ? Seront-ils aussi sages qu'intrépides? Unis pour vaincre, le seront-ils pour user de la victoire? La Grèce, enfin, sera-t-elle affranchie par leurs efforts, secondés par ceux de ses invincibles marins et de tous ses enfants? Voilà des questions que tout le monde se fait aujourd'hui. L’histoire y répondra : on peut seulement affirmer qu’au point où en sont mainténant les choses entre les Grecs et les Turks, la défaite des premiers serait une calamité des plus inattendues.
Je terminerai ici ce que j'avais à dire des Klephtes. Si je n’en ai point dit assez pour les faire connaître exactement , j'espère du moins en avoir dit plus qu'il πο fallait pour faire pressentir le genre d'intérêt que doivent inspirer , sous le point de vue de l’histoire, les chants dont ils ont été les héros, et tous ceux qui y ont rapport ou s’y rattachent de quelque manière.
Ixxx DISCOURS
Celles des chansons nationales des Grecs dont l’argument est idéal ou inventé sont en grand nombre, et, en général, celles où l'imagination populaire se montre avec le plus de variété, de liberté et d’effet. Les unes sont narratives, et roulent sur des aventures analogues à celles de la vie ordinaire. Les autres sont purement lyriques, et l'expression tantôt profonde, tantôt gracieuse et toujours vraiè des sentiments les plus intimes des Grecs. Quelques-unes sont spéciales et locales, et, bien que répandues aujourd’hui dans toute la Grèce, ont été faites exprès pour certains pays, et même pour certaines classes de personnes. Telle est, par exemple, celle du jeune matelot, composée primitivement pour les marins de quelqu'une des îles de l’Archipel; telles sont encore deux ou trois autres que l’on peut regarder comme de véritables chants de bergers. Toute cette branche de la poésie vivante de la Grèce a aussi cela de particulier et d’intéressant, que c’est celle où l’on trouve le plus de vestiges des croyances et des superstitions que les Grecs anciens ont léguées à leurs descendants, et qui forment encore pour ceux-ci une source d'allusions et d'idées poétiques. Comme le rapport qui existe, sur ce point particulier, entre la Grèce antique et la Grèce actuelle, outre qu’il est par luimême assez remarquable, peut aider à en reconnaitre d’autres plus singuliers encore, je tâcherai de le mettre en évidence.
PRÉLIMINAIRE. Ixxx; Ce n'est bien certainement qu'à leur insu que les Grecs de nos jours conservent certaines opinions, certaines croyances mythologiques de leurs ancêtres et des usages qui s'y rapportent: Ils frémiraient s'ils pouvaient soupçonnér ce qui reste de l’ancien paganisme dans leurs opinions et dans leurs usages. Mais cest un point sur lequel, grace à leur ignorance, le repos de leur conscience ne court aucun risque. Tout ce qu'ils savent de leurs aïeux, c’est qu'ils se. nommaient Héllènes, et qu'ils étaient païens. En certaines parties de la Grèce, comme en Thessalie, cette notion si vague qu'ils ont de leurs ancêtres a été amplifiée de merveilleux. Ces vieux Hellènes du temps päien, on se les figure comme des géants dont la taille égalait celle des plus hauts peupliers ; et qui mouraient à terre, faute de pouvoir se relever, une fois ; qu'ils étaient tombés. Aussi, chez eux, le plus terrible des serments était-il : « Puissé-je tomber, si je ne dis vrai!» Mais, pour en venir aux vsuperstitions restées des anciens Grecs à ceux d'aujourd'hui, il en est auxquelles je ne m’arrêterai pas , parce qu'elles se trouvent partout, et sont partout si triviales que leur origine même , pour antique et noble qu’elle soit:, ne saurait leur donner un air bien poétique. Telles sont, par ‘exemple, l'habitude de ‘faire un souhait de bonheur à quelqu'un qui éternue, l’opmion que certains individus sont doués de ce qu’on appelle Æ.mauvais-œil, ou de la faculté de porter malheur aux.autres en les regardant, celle que l’aboïement nocturne des chiens est un présage de mort pour les hommes.
ἑκχσι] DISCOURS
Personne n’ignore combien la Thessalie fut jadis fameuse pour ses magiciennes qui, par leurs enchantements, attiraient la une du ciel et l’y renvoyaient. La Thessalie est encore aujourd'hui pleine de femmes et même d'hommes qui ne doutent ni de l’existence de ces magiciennes, ni du pouvoir qu'elles ont de faire pareillement descendre la lune du firmament, de la transformer en vache pour en traire un lait avec lequel elles opèrent des enchantements irrésis: tibles. Toute la Grèce croit aux sorciers et aux sorcières, et à la puissance qu'ils ont d'interrompre à volonté le cours ordinaire de la nature.
Il était del’essence du polytheisme grec de personnifier tous les phénomènes, toutes les forces de lu nivers, et d'attribuer à certains objets matériels des génies conservateurs, des divinités protectrices qui existaient en eux et aves eux. Ainsi, tout chêne avait son hamadryade, tout fleuve son dieu, toute fontaine sa néréide, tout lieu son génie particulier. Les Grecs modernes ont éublié les noms de ces antiques déités locales; mais partout où leurs ancêtres en logeaient quelqu'une, ils mettent aujourd'hui un esprit {Στιχεῖων) qui la représente, et qu'ils se figarent sous toutes sortes de formes, mais plus souvent sons celle d’un serpent ou d’un dragon. Aujourd’hui done, comme autrefois, point de rivière en ‘Grèce, point de source, point de montagne , de rocher , de caverne, de maison même qui mA“ son βέβίο; et point de génie qui ne veille de toute sa puissance à Tobjet auquel il est attdché, et qui semble avoir été mis sous sa garde.
PRÉLIMINAIRE. xxxii Il est assez singulier d'observer camment , en con: servant quelques-unes des idées de l’ancienne mythologie, les Grecs modernes les'ont tantût modifiées, tantôt dénaturées, en les appliquant à des phénamènes plus particuliers ou plus accidsntals que ceux dont elles furent primitivement l'expression religieuse et poétique. Ainsi, par exemple, ils personnifent la peste de diverses manières. Les uns se la figurent comme une femme aveugle, qui parcourt les villes de maison çn maison, faisant périr tout ce qu’elle peut toucher, mais qui, comme elle ne peut marcher qu'à tâtons le long des murs, n'atteint point les personnes qui se tiennent prudemment à l'écart, au milieu des appartements. Je ne saurais dire si cette persanaification de la peste a pour base quelqne croyance antique , ou si elle est d'invention moderne. Mais il en existe une autre plus populaire encore que celle-là, et à laquelle la réminiscencs traditionielledes Parques a évidemment servi de fond. D'après cellexei, la peste e’est pas un personnage unique οἱ simple, mais untno de femmes terribles qui parcourent les villes de compagsie, pour les vider d'habitants: De ees trois femmes , lune porte un grand registre de papier, l'aytre est armée de ciseaux. tranchants, et la troisième d'un balai. Elles entrent ensemble dans. les maisons où ἡ y a des victimes à prendre : la prémière inscrit sur son hivre le som de ces. victimes, la seconde les blesse de ses ciseaux, et la troisième Îles bälaie., :: Les trois parques étant un symbole à la fois très pittoresque et très-simple de lun des phénomènes /. °
Ixxxiv | - DISCOURS ..
les plus généraux de la nature, peut-être n'est-il pas étonnant qu'il ait survécu, dans l'imagination des Grecs, à l’ensemble du systéme dé mythologie dont il émane. Mais il se trouve aussi, dans les croyances populaires de la Grèce, d’autres idées mythologiques ,
. dont le motif a quelque chose de blus recherché, de plus individuel, pour ainsi dire, que célui de la
fiction des Parques, et sur quoi, pour cette raison, les traditions avaient, ce semble, moins de . prise. Telle, par exemple, est l’idée des Furies, formidables
‘déesses qui, én leur qualité de vengeresses des forfaits humains, inspiraient un respect mêlé d’uné terτους profonde, terreur que l’on croyait bien faire de
leur dissimuler à elles-mêmes. C'était pour ce motif, et par une sorte de pieuse flatterre , que l'on ne les invoquait jamais que sous le nom d'Euménides, équi-
‘valent à celui de-bienveillantes et de gracieuses. Il y
a liwabitablement quelque chose de cette idée et qui s’y rattache, dans la manière dont les femmes gretques de nos jours ont personnifié la petite-vérole. Elles se la représentent sous la figure d’une femme terrible
-pour les enfants; et dans la vue de se la rendre pro-
pice , elles l’invoquent sous un nom équivalent à celui d'Euménide, sous le nom de Synchoréméni (Σνγχω-
θεμένη), celle qui ‘épargne, qui. se lnisse fléchir ;
et l'espèce. de terreur suüperstitieuse qui a fait imaginer cet euphémisme, est tellement populaire que le nom d'Ealogia, qui est celui généralement usité pour dire la :petite-vérole, en dérive immédiatement ; var ce ñom signifie la bien nommée, comme
PRÉLIMINAIRE. Ίχχχν qui dirait, celle qu'il est convenu de nommer avec respect.
Il n'est pas rare, parmi les superstitions modernes de la Grèce, d'en trouver qui font le rapprochement et la confusion de plusieurs êtres, de plusieurs fictions qui étaient distinctes dans l’ancienne mythologie. Par exemple , un voyageur anglais rapporte, dans les termes suivants, une croyance des Moréates qui habitent le Pente-dactylon, partie de l’ancienne chaîne du Taygète. « Trois filles de la plus ravissante beauté ; à cela près qu'elles ont des’ janibes et des pieds de chèvre, dansent perpétuellement en rond sur le sommet de la montagne de Scardamyla. Nul homme ne les approche impunément; si, par ignorance ou par étourderie, quelqu'un met le pied sur le sol sacré, les embrassements qu'il est forcé de rendre ne le mettent point à l'abri du sort qui l'attend; il est lancé du haut en bas des rochers et mis en pièces.» Dans ces Nyraphes auxquelles les Magniotes donnent le nom de Néreïdes, l'auteur, dont j'emprunte ce passage, voit, eta, ce me semble, raison de voir une réminiscence confuse des Oréades, des Graces et des Satyres.
‘Mais, de toutes les idées de l’ancienne mythologie grecque qui se sont perpétuées et viverit encore dans les croyances actuelles des Grecs, la plus généralement répandue st celle qui fournit à la poésie le plus d'allusions ou de pensées, é'est œælle du vieux nocher du fleuve d'Oubli, celle de Charon, Ici seulement, à l'opposé de ce qui est. arrivé en beaucoup d’autres cas, c'est le nom qui est resté, et ce sont les attributs
xxx v] DISCOURS
qui ont changé. Les Greos modérhes s6 figurent la mort comme un vieillard austère, inexorable et chagrin qu'ils nomment Charon, et auquel ils attribuent l'office de conduire tes morts de c8 monde en Pautre. Ainsi c'est le rôle et l'idée de Mercure qu'ils ont mis sous le nom de Charon. Îls considéreht aussi ce triste vieillard comme le dieu de l4 mort, proprement dit, comme le pouvüir exterminateur des éréatures hu mainés; et, à ος titre, il lui supposent {4 faculté de se transformer en oiseau ou éh tout autre animal, sous la figuée duquel il lui sera de plus facité de sur prendre les imprudents qui ne songent point Assez à dui,
Je pourrais prolonger l'ésumétation de vés idées superstitieuses descendues pat tradition des ancêtres aux neveux ; mais il mb éemble en avoir cité assèz et d'assez singulières, pour ‘montrer qu'à cet égard le rapport entre de passé et le présent est plus intime et plus réel que l’on ne serait d’abord tenté de le présumer, On aura remarqué du resté. qéé l'imagination des Grecs modernes n’a pas été tout-à-fait passivé et servile, en conservant ces vieilles croyances payens ses : on aura vu qu’ils ont, en quelqué sorte, donné une vie nouvelle à tés croyances par des modificatrons. qui indiquent à leur manière l’inflaence des croyances et des mœurs actuelles. Ainsi , à l’idée dés esprits gardiens des sources, des arbres et des plantes, ils ont âttaché une soite de respect conservateur pour les. plus précieux de ces arbres , comme l'olivier et l'oranger. Aurôle de Charon, simple conducteur des morts,
PRÉLIMINASRE. Exxxvi} dans Îeur passage de ca monde en. l'autre, ils ont joint celle d’exécuteur des volontés d’une providence suprême, attentiveaux moindres des actions bumaines, et toujours prête à punir les écarts de lorgueil, et le trop de eosfiance dans le sentiment des forces fra. giles et passagères de l’homme. Fiapplication de la fiction des trois Parques à l’idée de: la’ peste est l'axpression vivante et concise de Fhorrear. que leur inspire justement ce fléau entré dans leur pays avec les Turks et l’Islamisme. Enfin, c’est un élan profond et touchant de Famour maternel qui fait substituer à la terreur des Euménides celle dx fléau des enfants personnifié, cælle de la petite vérnle.. Ajoutés à tant d'autres, ces traits caractéristiques. de l'imagination et de la sensibilité des Grecs modernes font bieh voir qu'il reste encore en eux quelque chose de la vie et de l'esprit de leurs ancêtres.
Après avoir ainsi:tâché de mettre au jour le fond de mœurs, d'usages., d'évènements et d'opinions sur lequel roulent les chansons populaires des Greus, je passe à quelques détails sur les auteurs de ces chansons, et sur les accessoires les plus -caractéristiques du système de poésie qu'elles constituent -par leur ensemble. | | |
est une des particularités de tous les ouvrages
de poésie vraiment populaires, que les auteurs. en restent d'ordinaire inconnus, ne se nommant presque
Lxxxvn] . ” DISCOURS.
jamais eux-mêmes: ou par fois mentant exprès pour se déguiser. Par cette réticence ou par ce mensonge, ils indiquent assez que la vanité n’a point été leur mobile ::ils semblent reconnaître implicitement que le plaisir attaché οὐκ ouvrages de leur art dépend encore ‘plus de. la ‘faculté de s'y intéresser et d'en être émus , que de celle de les produire. Et. il n’en est point autrement. des chants populaires des Grecs: je ne sais s'il en ést un seul dont on. pût nommer l'auteur.
‘Sauf peut-être quelques exceptions qui ne feraient que confirmer Île ‘fait général, il est certain. qu'ils tont le fruit d’un talent poétique naturel, spontané, indépendant dé tonte culture. Ainsi tel de ces chants dont l'idée séra un trait de génie, l'éclair d’une imagination originale, et dont. l'exécution et les détails seront en harmonie avec. cette idée, peut être indifféremment. censé ouvrage d’un:pâtre, d’un.labouτους, d'untartisan, d'une. vieille femme ou dune jeune fille. L’unique chose. dont.on puisse être à peu près. sûr, concernant l’auteur d’une chanson, prise au hasard. entre les médiocres ou. parmi les. plus belles, c'est que cet: auteur n'avait appris: ni à lire, ni à écrire, ne savait point par théorie ce que.c'ést que vers ou poésie, et ne songea, en composant quelque chose, qu'à satisfaire un besoin de son imagination, qu’à rendre une émotion de son cœur, nullement à à faire preuve de talent poétique.
Les chansons des villes se distinguent aisément de celles des champs et des montagnes, et celles-ci de
PRÉLIMINAIRE. Ixxxix celles de l’Archipel. Mais toutes sont également l'effasion spontanée du génie populaire; toutes sont également inspirées par le désir de plaire, non à la minorité cultivée , mais à la masse entière du peuple. Le talent et le goût de poésie qu'elles supposent sont partout; et décider où ils abondent le plus ne serait pas chose aisée. Il y a des villes où ces facultés semblent être plus particulièrement l'apanage de certaines professions. Α lannina, par exemple, ce sont les tanneurs qui composent la plupart des chansons qui, de cette ville, se répandent tous les ans en Épire et au-delà. Dans les campagnes, c’est peut-être parmi les. bergers que Ton trouverait le plus de poètes. On peut, je crois, attribuer à des matelots quelques-uns des chants qui ont été primitivement composés pour être chantés en mer, par les hommes de l'équipage. - Enfin il y a dans taute la Grèce des femmes qui, indépendamment des myriologues, composent aussi des chansons souvent fort belles sur toutes sortes de sujets, mais de préférence sur les plus pathétiques.
Les chansons klephtiques sont de toutes les plus susceptibles d’être attribuées exclusivement à une classe particulière d'auteurs; et ce sont aussi celles sur la composition ou la circulation desquelles il y a à noter le plus de particularités intéressantes pour l’histoire de la poésie populaire chez les Grecs. Que quelques-unes de ces chansons soient l'ouvrage de Klephtes, acteurs ou témoins daws les aventures qui en sont le sujet, c’est une chose d'elle-même trèsvraisemblable, et que j'ai entendu avancer par des
μα oi
me Ve ος
χο ΡΘΙΡΟΟΟΛΦ Grecs bien informés. Mais la plupart passent pour être l'ouvrage d'aveugles mendiants, répandus: dans toute la Grèce, où ils représentent les anciens rhapsodes avee une exactitude qui a quelque chose de frappant. |
Ἡ faut d’abord savoir qu’en Grèce il n’y a, en general, point de mendiants : un homme capable d’un travail quelconque n’y cherche guère à vivre d’aumônes, excepté s'il est aveugle; et entore cette exception n’est -elle qu'âpparente; car les aveugles exercent en Grèce une profession qui les y rend nonseulement agréables, mais nécessaires, le caractère, l'imagisation et la condition du peuple étant ce qu'ils sont ; c'est La profession de chanteurs ambulants que je veux dire : elle a, relativement à la poésie, des oôtés intéressants que je dois montrer. . Les aveugles sont dans l’usage, tant sur le contibent que dans les Îles de la Grèce, d'apprendre par cœur le plus grand nombre qu'ils peuvent de chansons populaires de tout genre èt de toute époque. Quelques-uns finissent par eû savoir une quantité prodigieuse, et tous en savent beaucoup. Avec ce trésor dans leur mémoire, ils sont toujours en marche, traversent la Grèce en tout sens, du fond de la Moree à Constantinople, des côtes de la mer Égée à celles de la mer d'Ionie. Ils s’en vont de ville én ville, de village en village, chantant à l'auditoire qui se forme aussitôt autour d'eux, partout où ils se montrent, celles de leurs chansons qu'ils jugent convenir le mieux soit à la localité, soit à la circonstance, et
PRÉLIMINAIRE. χο) reçbivent une petite retribution qui compose tout leur revenu. On rencontre ces chanteurs aveugles plus fréquemment dans les villages que dans les villes; et dans celles-ci, ils s'arrêtent plus volontiers aux avenues, aux portes ou dans les faubourgs que dans les places ou les rues de l'intérieur. Ils ont l'air de chercher de préférence, en tout lieu , la partie la plus mculte de la population qui en est toujours la plus curieuse, la plus avide d’iapressions, et la moins dif. ficile dans le choix de celles qui lui sont offertes. Les Turks seuls ne les écoutent pas, quelques-uns par une apathie dédaigneuse, la plupart parce qu'ils ne savent pas le grec. C'est aux reunions nombreuses, aux fêtes de village connues sous le nom de Paneghyrnis, que ces chantres ambulants accourent le plus volontiers, et que l'on est le plus sûr d'en rencontrer toujours plusieurs.
Ils chantent en s’accompagnant d’un instrument à evrdes que l'on touché avec un archét, et qui est exactement l'ançienne lyré des Grecs, dont il a conservé le nom comme la forme. Cette lyre, pour être entiére, deit avoir cinq cordes; mais souvent elle n’en ᾳ que deux ou trois, dont les sons, conmme il est aisé de le présumer, n'ont rien de bien harmonieux. Les chanteurs aveugles vont ordinairement isolés, et chacun d'eux chante à part des autres; mais quelquefois aussi ils se réunissent par groupes de deux ou de trois, pour dire ensemble les mêmes chansons.
En ce qui constitue leur plus ou moins d'intportance,
. relativement à l’histoire de la poésie, ces modernes
xCi] DISCOURS
Rhapsodes doivent être. divisés en deux classes. Les uns,.et.ce sont, suivant toute apparence, les plus nombreux, se bornent à la fonction de recueillir, d'apprendre par cœur et de mettre en circulation des pièces qu'ils n'ont point composées. Les autres, et ce sont ceux qui forment l'ordre le plus distingué de leur corps, à cette fonction de répétiteurs et de colporteurs des ‘poésies d'autrui, joignent celle de poètes, et ajoutent à la masse des chansons apprises d'autres chants de leur façon.
Ceux de ces hommes auxquels la nature a accordé du génie ne saunaient peut-être se donner, s'ils en en étaient les maîtres, une éducation poétique plus heureuse que celle qu'ils doivent à la nécessité et aux habitudes de leur wie. Toujours par voies et par chemins, toujours en quête de ce qui peut émouvoir leur imagination ou satisfaire leur curiosité, aucun bruit ne leur échappe de ce qui se passe dans les villes, dans les villages et dans les campagnes. Ils tiennent note. de tout, chantent sur tout; et avec leurs chansons se répand peu. à peu dans la Grèce entière la renommée des aventures et des hommes qui en font le ‘sujet. Ces rhapsodes aveugles sont done les nouvellistes et les historiens, .en même temps que les poètes du peuple, en cela parfaitement semblables aux rhapsodés anciens de la Grèce.
Fout sujet .de composition, pourvu .qu'il soit populaire, est bon pour eux : il est toutefois des arguments qu'ils affectionnent d'une façon particulière, et dont ils paraissent s'être. constitués les chantres
PRÉLIMINAÏRE. * Xcii] de profession : ce sont les faits d’artnes et les autres aventures des Klephtes, c’est-à-dire ce qu'il y avait de plus national dans la Grèce; et c’est surtout à ve tre qu'il serait permis de les nommer les historiens populaires des Grecs.
C'est encore un rapport très-marqué entre les ariciens rhapsodes et les nouveaux:, que ceux-ci soient, comme l'étaient les autres, à la fois musiciens et poètes. Tout aveugle qui compose une chanson en compose l'air en même temps. Faire des vers n’est pour lui que la moitié de la fonction du poète; mettre ces vers en musique est' le complément indispensable de l'intention et du but dans lesquels on les fait. On compose quelquefois, je crois, une chanson nouvelle sur un air déja connu; mais ce n’est pas le cas ordinaire, et généralement parlant, chaque nouvelle chanson est produite et cireule avec un air inventé pour elle.
Parmi ces rhapsodes aveugles, il s'en rencontre de temps à autre qui sont doués du ‘génie de l’improvisition. J’en ai particulièrement entendu citer un qui vivait vers la fin du dernier siècle dans la pelite ville d’Ampélakia en Thessalie, au voisinage du mont Ossa. C'était un nommé Gavoyannis, ou Jean l'aveuglé, qui parvint à un grand âge, et s'était fait une grande réputation dans tous Îles cantons circonvoisins par la facäité avec laquelle il improvisait, sur un thême historique donné, des chansons qui passaient pour belles, et par la prodigieuse quantité de traits de l’histoire des Klephtes, qu'il s'était gravés
XCIV . DISCOURS dans la mémoire, Devenu riche, au moins par comparaison à 666 confrères ambulants et mendiants, il offrait l'exemple probablement très-rare d'un rhapsode sédentaire. On allait fréquemment le visiter, tantôt pour le seul plaisir de l'entendre chanter de vieilles chansons, tantôt pour lui en demander d’improvisées. Les Albanais à la solde des pachas qui ne trouvaient pas aisément des panégyristes de leurs exploits parmi les rhapsodes des Klephtes, et qui, dans leur humeur fanfaronne, voulaient cependant être aussi chantés, avaient souvent recours à ce vieux Gavoyÿannis pour obtenir de lui des vers à leur louange, qu'ils lui payaieht bien.
J'ai indiqué tout-à-l'heure que les rhapsodes ambulants de la Grèce moderpe fréquentaient assidûment les différents panéghyriss et c’est là, dans l’histoire de la poésie populaire des Grecs, un point assez intéressant pour y revenir un instant d’une manière plus expresse.
Chaque village grec célèbre annuellement avec la plus grande sojennité possible la fête du saint qu'il a choisi pour patron. Tous les villages d’alentour concourentà cette fête; ils s’y rernident, pour ainsi dire, en masse; et C'est ce concours de différentes peuplades en un même lieu et pour un même but, que l'on nomme Panéghyri. Ἡ y a d’autres réunions qui portent le même nom; mais comme ce que j'ai à dire de eelles-ci pat rapport à la poésie s'applique aussi plus ou moins à toutes, il n'est pas nécessaire d’entrer là-dessus dans des distinetions bien précises.
PRÉLIMINAIRE. XCV Dès la veille d'un panéghyri, chacun des villages qui doivent y figurer s’y rend dans l'attirail le plus gai, précédé de ses musiciens; arrivé à l'endroit du rendez-vous, 1 se met à la hâte à se construire en plein air un petit camp à part de celui des antres villages. Ce camp consiste dans un mélange pittoresque de tentes de toile et de cabanes de feuilles. Le lendemain, c’est-à-dire le matin même du jour de la fête, chacun se rend à l’église du saint en l’honneur duquel s'est fait le panéghyri. Au retour, chaque äwile prépare son banquet de fête : ce ne sont de tous oôtés que moutons à la broche, qu’agneaux sur le brasier, qu'apprêts de bonne chère rustique. Après ke repas commencent les divertissements et les danses, qui durent jusqu'au goûter, à la suite duquel reprennent les réjouissances, les visites, les promenades, etc. Chaque village danse et se réjouit séparément, de sorte qu’il semble 7 avoir au panéghyri autant de fêtes qu'il y est venu de villages différents. On entend partout rire , chanter, retentir les sons de la musette où de la lyre. L'œil est partout charmé du contraste de la joie modeste et retenue des jeunes filles, avec | la joie pétulante des jeunes gens, et de celle-ci avec la gaieté calme de l’âge mur. Tous ont oublié un moment que Jes Turks sont là, et sont leurs maîtres. La poésie constitue une des jouissances les plus caractéristiques et les plus vives de ces espèces de réunions. (05 là que les Homères du jour sont assurés de trouver un auditoire nombreux, et disposé d'avanbe à fautes les émotions que le poète souhaite
Χον] DISCOURS
le plus de produire, à l'admiration, à la tendresse, à Ja pitié. C’est surtout comme moyen rapide et sûr de répandre et de populariser les chansons nouvelles de tout genre, que j'envisage ces sortes de réunions, Une pièce chantée là pour la première fois est répétée dès le lendemain dans huit ou dix villages; et comme les réunions dont il s’agit sont très-fréquentes, [6 moyen de propagation qui en résulte pour les chants populaires est on ne peut plus rapide, ou plus favorable à leur effet. On conçoit en effet que des chants entendus et appris au milieu d’un grand concours de . peuple, en plein air, dans la gaîté d’une fête dont ils faisaient partie, dans un de ces moments ou l’exaltation de la vie fait trouver du charme à ses impressions les plus communes, doivent gagner quelque chose à toutes ces réminiscences auxquelles ils s’associent.
Ce que je viens de dire de l'intervention des chansons populaires dans les divertissements des Panéghyris exige quelques développements qui trouveront leur. place ailleurs, mais dont je.suis obligé d’indiquer dès à présent l’objet pour la suite de ce discours. Parmi les chansons dont il s’agit, les unes sont exclusivement et uniquement destinées à être chantées ayec un accompagnement de Ίγτε, plus ou moins grossier; les. autres sont faites expressément pour être chantées en dansant , et peuvent être convenablement nommées chansons de danse ou ballades, dans le sens précis. que ce terme eut jadis dans l’ancienne poésie . provençale, mais qu'il a depuis long-temps perdu. L'u-
PRÉLIMINAIRE. XCVij nique chose que je veuille noter ici relativement à ces ballades grecques, c’est qu'elles forment un genre poétique très-étendu, dans lequel la danse et la poésie sont inséparablement unies, et dans lequel la première doit être considérée comme une sorte d’accompagnement mimique de la seconde. | Il resterait encore bien des particularités à observer sur le matériel, tant de la composition que de l’exécution des chants populaires. Mais ces particularités; pour être fort minutieuses et d'assez peu d'intérêt par elles-mêmes , n’en seraient pas moins longues et même dificiles à expliquer. Je les passe sous silence, pour arriver à des considérations d’un autre genre.
Toute cette poésie grecque moderne dont je viens d'essayer de donner une première idée, est-elle réceate, ancienne ou antique? Ne serait-elle née qu’à l'époque où remontent les plus anciennes compositions que l’on en puisse montrer ? Faut-il en chercher l'origine dans les limites du moyen âge, ou bien la regarder comme une tradition, comme une suite, un reste plus ou moins altéré de l’ancienne poésie grecque? Voilà des questions auxquelles je ne me flatte point de faire une réponse directe et décisive. Mais il y a des faits curieux qui me paraissent s’y rapporter, et auxquels, pour cette raison, je ne crois pas inutile de πι αἰτέίες un peu. |
Entre les pièces de ce recueil auxquelles il est pos-
XCViI] DISCOURS sible d'assigner une date précise ou renfermée dans certaines limites connues, la plus ancienne n’a pas moins de 230 ans, et ne peut guère en avoir davantage ; de sorte qu'elle paraît appartenir à la fin du XVI siècle. Mais c'est par écrit que cette pièce s’est conservée tout ce. temps, et 1] n’y a, ce me semble, rien à conclure de son ancienneté pour celle des autres qui ne nous sont parvenues que par tradition. De ces dernières, la plus ancienne dont on puisse établir la date avec une certaine probabilité n’a pas plus de 125 ou de 130 ans. Quelques autres peuvent être, par conjecture, supposées plus anciennes : je les rapporterai, comme celle écrite dont j'ai parlé d’abord à la fin du XVI° siècle, ou, pour prendre un terme plus net, au commencement du XVIL°. Je ne crois pas que l'on puisse, avec vraisemblance, les faire remonter plus haut. |
Maintenant de ce qu'il n'y a, dans tout ce recueil, ni probablement dans tout ce qui existe aujourd’hui de chansons grecques populaires, rien qui date de plus loin que l’an 1600, s’ensuit-1il que les Grecs n'ont commencé qu'alors à composer de ces chansons? Cette hypothèse serait d’une absurdité choquante : comment concevoir que le peuple grec n'ait senti son génie poétique, et n'ait eu l'occasion ou le besoin d'en faire usage qu'après avoir passé 400 ans ᾿ à l’école et sous la verge des Turks? Mais il serait superflu de faire ressortir l’absurdité ‘intrinsèque d'une hypothèse à laquelle on peut opposer des faits.
J'ai nommé, au commencement de ce discours,
PRÉLIMINAIRE. χοῖχ plusieurs romans en grec vulgaire, composés de 1300 à 1600. Or, de ces romans, plusieurs offrent des morceaux détachés ou susceptibles de l'être, dont le titre , le sujet et le caractère indiquent qu'ils étaient composés à limitation de pièces du mème genre et du même nom dès-lors en vogue parmi le peuple. Ainsi le roman de Bertrand contient , sous le titre de Myriologue, une lamentation funèbre de Chrysitza sur le corps de son époux mort. Le roman de Lybistros renferme, sous la dénomination expresse de chansons (τραγούδια), plusieurs petites pièces érotiques auxquelles cette dénomination convenait on ne peut mieux, et qui prouve qu'il devait y avoir alors, au moins dans les villes et dans les îles, des chansons du même genre. Or la date de ces romans fait remonter de deux siècles au moins au-delà du XVII° l'existence de chansons en grec moderne,
Une autre prenve aussi décisive et plus directe, plus explicite encore que celle - à, nous oblige à reculer de trois siècles de plus, c’est-à-dire jusqu’au ΧΙ, l’origine de ces chansons. C’est le témoignage d'Anne de Comnène qui, dans la vie qu’elle nous a laissée de l’empereur Alexis, son père, a eu jusqu’à trois différentes fois l’occasion d’attester que le peuple de Constantinople était dès-lors dans l'usage de célébrer par des chants en son idiome ceux des évènements publics auxquels il prenait intérêt. Elle a
même rapporté de deux de ces chants un passage
‘qui, bien qu’altéré, prouve néanmoins que l’idiome
, LL e # 4 1 !
ο DISCOURS vulgairé de Constantinople était dès 1080 séparé du grec littéral, et conforme au grec d'à présent.
Je ne connais point de témoignage exprès sur lequel on puisse affirmer historiquement que les Grecs eurent des chansons populaires antérieurement au ΧΙ siècle, Mais on a de ce fait d'autres preuves qui, bien qu'implicites et indirectes, le mettent hors de doute. Et d'abord il y a déja quelques inductions à son appui à tirer du nom même que les Grecs modernes donnent à leurs chansons. Ils les nomment ἐγαgoudia (τραγούδια), au singulier tragoudi (τραγοῦδι). Ce mot n'est point dans le grec ancien; et il n’y a point d'exemple que celui de tragodia (τραγῳδία), dont il dérive, ait jamais été employé comme synonyme des termes usités en grec littéral pour dire une chanson , une petite pièce de vers chantée (dou, dd). Ce mot de tragodia ne désigne jamais, dans les écrivains grecs classiques, autre chose que l’ensemble complexe de poésie lyrique et dramatique, auquel nous donnons le nom de tragédie. Maintenant à quelle époque le mot de tragoudi s'est-il introduit dans le grec, avec la signification générale de chanson? Ce ne peut guère avoir été qu’à une époque où toute tradition, toute réminiscence de l’ancienne tragédie grecque étaient éteintes chez le peuple, et où le mot en question ne pouvait plus faire équivoque avec celui qui signifiait proprement tragédie. Du reste, cette époque ne serait pas facile à indiquer avec précision. On peut seulement s'assurer que dès le VII siècle, le mot de tragoudi et ses dérivés
PRÉLIMINAIRE. ο] étaient en usage pour dire chanson, et le verbe tragoudo , pour dire chanter.
J'insisterais davantage sur les observations et sur es conséquences qui en résultent pour prouver que les Grecs eurent des chants populaires dès le VIT* siècle, si je n'avais en vue des raisons et des rapprochements d’un autre genre pour faire voir qu'ils durent en avoir beaucoup plus tôt encore. Ce dont je suis convaineu et voudrais pouvoir donner de bonnes preuves, c’est que la poésie populaire de la Grèce moderne n'est née ni de nos jours, ni dans le cours du moyen-âge; c'est qu'il n y a point d'époque précise à laquelle on en puisse rapporter l'origine ; c'est enfin qu'elle n’est et ne peut être qu’une suite, une continuation, une altération lente et graduelle de l’ancienne poésie, et spécialement de Fancienne poésie populaire des Grecs. Je tâcherai de présenter rapidement les raisons et les faits qui me semblent autoriser cette opinion.
Et d'abord, sans entrer dans la tâche délicate et difficile de savoir et d'expliquer jusqu'à quel point et en quel sens la poésie classique des: Grecs, telle que nous l’offrent les monuments qui nous en restent, pourrait être qualifiée de populaire, je m'empresse de restreindre ce nom à la portion de cette poésie à laquelle il convient le plus spécialement, je veux dire à des chants coraposés pour le peuple, dans un but populaire , et danske goût convenable à ce but. S'il n’y avait pas des raisons de fait pour croire que les Grecs anciens avaient des poésies. de ce genre, il faudrait le
ci] | DISCOURS
supposer d’après ce que nous savons de leur caractère, de leurs institutions et de leurs mœurs, je pourrais ajouter et de la nature humaine en général. Mais c'est un point sur lequel, à défaut des monuments eux-mêmes, qui presque tous devaient se perdre, comme ils se sont en effet perdus, ne reste pas la moindre incertitude.
«C'est indubitablement dans la catégorie des poésies populaires qu’il faut ranger toutes .les chansons faites exprès pour. être chantées dans les oceupatious diverses de la vie, pour en adoucir la fatigue et Γεπnui. Αἰλόπέο en parle d’après des écrivains plus anciens que lui; et bien qu'il n’en parle qu’en passant, il ne laisse pas d’en désigner un assez grand nombre, par les dénominations spéciales qui servaient à les distinguer. D’après ses indications , toutes sommaires qu’elles sont, on peut s’asstrer que les anciennes chansons dont-:l s’agit étaient très-varices, et formaient plusieurs classes distinctes. Les unes convenaient exclusivement à certaines professions : il y avait celle des meuniers, nommée Epimylios; celle des tisserands (έπος); celle des moissonneurs ( Lytiersès); celle des pâtres ( Boukoliasmos ); celle des nourrices (Katabaucalisis); et beaucoup d’autres dont l'énumération serait superflue. Il importe seulement d'observer que les noms que je viens de transcrire désignent des genres de composition poétique, et non telles ou telles pièces de poésie considérées chacune comme unique en son genre. De ces mêmes pièces, d’autres étaient consacrées à certains usages de la vie
PRÉLIMINAIRR. οι) domestique ou sociale. Il ÿ en avait une pour les funérailles , nommés Olophyrmos; une pour la célébration des noces ( Hymenaios); une pour déplorer les calamités publiques (Zalemos). D’autres encore roulaient sur des aventures tragiques ou singulières, dont la commémoration était devenue populaire, et . avait donné lieu à des fêtes locales dans les pays . où elles étaient arrivées.
Indépendamment de ces diverses espèces de chansons, il en existait d’autres appropriées à des danses populaires qui en formaient comme l'accompagnement gesticulé. Athénée en cite une de ce genre sous le nom d’Anthema, comme qui dirait en français ζᾳ chanson des fleurs : il la cite comme en vogue chez les gens du peuple, et en rapporte le commencement, dont le ton simple, vif et naïf aurait seul suffi pour faire deviner la popularité : « Où sont les roses ? où sont « les violettes? où sont les beaux sélinum ? où sontaelles ces roses, ces violettes, etc.» On trouverait dans les anciens compilateurs grecs d’autres fragments du même genre et du même caractère que celui-là. Mais je me dispenserai d'y avoir recours, pouvant signaler , si je ne m'abuse, dans la masse de l’ancienne poésie grecque, quelques morceaux entiers dont tout est populaire, l'exécution οἱ le motif. Ceux-là me fourniront des données plus décisives pour les rapprochements que j'ai en vue.
Celui de ces. morceaux qui se présente le premier est désigné par Aristopliane comme populaire, depuis plus de deux siècles, chez les Athéniens : e’est la chan-
οἱν DISCOURS
son fameuse où Harmodius et Aristogiton sont célébrés pour avoir tué Hipparque, et mis fin à sa tyrannie sur Athènes. Cette pièce a déja été rapprochée plus d’une fois des romances populaires des nations modernes, et il me suffit de reconnaitre ici que ce rapprochement n'est pas sans motif. Un autre chant scholiaque, conservé dans l'Anthologie sous le nom d'Hybrias de Crète, peut de même être mis au nombre des anciens chants populaires : j'y reviendrai tout à l'heure. Je suis pressé de citer d’autres pièces, auxquelles s'applique avec plus de certitude et de convenance qu'aux deux précédentes la dénomination de populaire, dans le sens où je la prends.
Deux de ces pièces se trouvent textuellement et en entier dans la vaste compilation d’Athénée, qui en indique, bien que d’une manière trop vague, l’occasion et l’objet. L'une est une chanson qui se chantait chez les Rhodiens, au retour de la belle saison. Elle. était chantée par des troupes de quêteurs, pour lesquels c'était une manière convenue et consacrée de mendier de petites sommes d'argent primitivement destinées aux frais du culte de quelque divinité. Cette chanson s'appelait Chélidonisma, comme qui dirait la chanson de l'Hirondelle, parce que l’époque où elle devait être chantée était celle du retour de cet oiseau printanier, dont il parait que les chantres quêteurs portaient avec eux une figure peinte ou sculptée.
La seconde des deux pièces dont il s’agit se nommait Koronisme, c'est-à-dire le chant de la corneille.
PRÉLIMINAIRE. ον J'ignore à quelle époque de l'année, et à la fête de quel dieu on le chantait; mais c'était de même une chanson de quête, pareillement répétée de porte en porte par des groupes de chanteurs qui portaient la figure d'une corneille, ..
Enfin une troisième pièce qui, sans être d'Homère, à qui elle est attribueé, porte néanmoins dans sa diction des marques d’une antiquité supérieure aux deux précédentes, avec lesquelles elle a d’ailleurs les plus grands rapports, c'est celle qui se rencontre dans les opuscules Homériques sous le titre d’Eresione. L'auteur, quel qu'il soit, de la vie d’'Homère imprimée sous le nom d’Hérodote, ouvrage curieux comme renfermant . une foule de traditions intéressantes pour l'histoire de l’ancienne culture et de l’ancienne poésie de la Grèce, cet auteur, dis-je, qui nous a conservé le texte de cette petite pièce, nous en apprend aussi la destination. Elle était chantée à Samos par des troupes d'enfants qui allaient quêtant de porte en porte de quoi célébrer la fête d’Apollon.
Quelque incomplètes ou rapides qu’elles soient, ces indications me paraissent néanmoins suffisantes pour servir de base à des rapprochements singuliers entre les chants populaires de l'antique Grèce et ceux de la nouvelle. De ces. rapprochements j'exclurai les chansons historiques des deux périodes, qui ne peuvent rien avoir de commun, sinon d’être également nécessaires et agréables dans l’une et l’autre de ces périodes. | . ‘
Le morceau de poesie lyrique guerrière venu jus-
ον] DISCOURS qu’à nous sous le nom d’Hybries a été déja cité dans un but analogue à celui que j'ai moi-même en vue en le rappelant. Un jeune littérateur qui a parlé avec intérêt des vieilles romances nationales de l'Espagne, et qui en a traduit avec succès un recueil bien choisi, a déja parlé de ce morceau d’Hybrias comme d’une chanson militaire, en ajoutant qu’elle avait été assez heureusement imitée par le capitaine Odyssée, l’un des chefs de l'insurrection grecque. Cette imitation m'est inconnue; et je serais tenté de soupçomner, dans le passage où il en est question, quelque chose d’inexact ou d'équivoque. Quoi qu’il «en soit, les vers d'Hybrias peuvent en effet passer pour une chanson populaire, qui a beaucoup d’analogie, pour la nature et la fierté du sentiment qu’elle respire, avee quelquesunes de celles des Armatoles ou des Klephtes des derniers temps. Mais il n’y a pas lieu à supposer entre . l'une et les autres le moindre rapport qui dépende de l'influence du passé sur le présent.
n —- Entre les divers genres de chants populaires que
nous voyons chez les Grecs modernes, il en est d'autres qui ont plus que le précédent l’apparence de se rattacher historiquement aux chants correspondants de la Grèce ancienne, et qu’il n’y aurait aucune invraisemblance à en eroire dérivés par tradition. Tels sont, par exemple, les chants des pâtres dans les montagnes, ceux par lesquels les nonrrices de l’Archipel ont coutume d’endormir les enfants ou de les empêcher de pleurer. Tels sont aussi, et plus particulièrement encore, ceux des matelots grecs qui, vivant
PRÉLIMINAIRE. ον!
presque toujours ensemble et isolés des autres classes de la société, semblent par là. mieux faits pour cotserver les traditions de leurs devanciers. C'est ce que semble attester la cantilène au son de laquelle ils lèvent et baissent l'ancre; cantilène probablement aussi ancienne que les mots auxquels elle est adaptée, lesquels ne sont eux-mêmes qu’une altération légère de ceux consacrés au même usage dès le temps d’Aristophane, comme je l'ai dit avec plus de détail dans l'argument d’une des chansons de ce recueil.
C’est ici le cas d'insister plus expressément sur un rapport que j'ai déja indiqué, rapport certain, entre l'ancienne et la nouvelle poësie populaire des Grecs. Ἡ y avait dans la première des chansons destinées à être chantées en dansant, c’est-à-dire, dans le langage et les idées de l'antiquité, avec un accompagnement de gestes et de mouvements imitatifs de la chose ou des sentiments exprimés par les paroles. Ces chansons étaient les vraies ballades des anciens, et le noin d'Ayporchèkes qu’on leur donnait ne peut être] mieux ni même autrement rendu en français que par celui de ballade, en restituant à ce dernier: sa signification précise et primitive. De ces hyporchènes ou ballades antiques des Grecs, quelques-unes étaient populaires, et j'ai rapporté tout à l'heure le commencement d’une qui est expressément donnée pour telle par Athénée. . Ἡ me paraît difficile de ne pas reconnaître dans les chansons de danse des Grecs modernes la continuation, n'importe avec quélles altérations, de ces ballades de leurs ancêtres.
Cvit) DISCOURS
Le rapprochement entre les deux poésies deviendra plus direct et plus significatif en ce qui tient aux ap plications de l’une et de Pautre à des usages pieux, domestiques ou sociaux. On a déja vu que les Grecs modernes ont des chansons auxquelles on donnerait le nom de religieuses, s'il fallait kur en donner un; car elles sont faites en l'honneur des saints, ou pour célébrer les mystères de la religion. Je n’ai pu donner dans ce recueil qu'une de ces chansons, et je n'en connais que deux ou trois; mais elles sont, à ce que je présume, en assez grand nombre, et toutes ont cela de caractéristique et de singulier, que le peuple s’y livre sans contrainte , et avec une naïveté qui prend parfois un air de licence, à son imagination et à 508 goût. Dans quelques - unes, c'est la familiarité grossière du ton qui choque ou est prête à choquer; dans d’autres, ce qui étonne ce sont des légendes tout à fait hors de la croyance et de l’enseignement de l'église grecque, pures fictions dans le goût et le ton de toutes celles du peuple. Ἡ me semble voir dans ces compositions, qui n’ont d’équivalent chez aucune autre des nations chrétiennes, un abus qui se rattache à lintervention directe et spontanée de l’ancienne poésie grecque dans les fêtes du paganisme. L’exer- * cice d'imagination et de piété que se donnaient leurs ancêtres à célébrer les dieux, les demi-dieux et les héros, objet du culte antique, les Grecs d'aujourd'hui se le permettent à louer à léur façon la Vierge et les saints. Et pour citer à l'appui de ma conjecture quelque chose qui constate que les Grecs eurent cffecti-
PRÉLIMINAIRE. Cix vement, dès ies premiers siècles du christianisme, l'habitude d'introduire parmi les chants de l’église avoués et consacrés: par elle, d’autres chants forges, pour ainsi dire, au caprice d'auteurs. incompétents, j'ajouterai que cette licence est signalée et condamnée par plusieurs conciles.
Une autre classe des chansons populaires de la Grèce moderne qui tiennent plus indubitablement encore que les précédentes à des habitudes de l'ancien culte, bien qu'elles ne servent plus maintenant qu'à de simples usages de famille ou de société, ce sont ces chansons que des jeunes-gens vont chanter de porte en porte, à certaines époques de l’année, pour quêter de menues étrennes de denrées ou d'argent. Le rapport qu’il y a entre ces chanspns et celles de l'antiquité, que | αἱ désignées par les noms d’Erésione, de Xoronisma et de Chelidonisma, est impossible ἃ méconnaitre. Il est surtout frappant entre cette dernière, et cette autre chanson moderne de l'Hirondelle, dont on se souviendra que j'ai parlé ailleurs. Les deux pièces se chantent à la même époque, avec le même cérémonial et dans le même but. Une ressemblance si complète ne peut guère être fortuite.
Et ce n’est pas seulement par leur objet que toutes ces chansons de quête de la Grèce antique et de la moderne se ressemblent, c'est par la composition mème, c'est par le caractère et le fond des sentiments . et des idées. Dans les uneg comme dans les autres, ce sont des éloges prodigués à ceux à qui l’on demande, afin de piquer leur curiosité; ce sont des
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souhaits affectueux pour la prospérité de leur famille ; et si, dans les anciennes, ces éloges, ces souhaits, ees demandes sont énoncés avec plus de grace, de naturel et de simplicité, peut-être trouvera-t-on aux modernes un tour plus vif, plus original et plus tendre.
Au nombre des chansons domestiques des Grecs modernes, qui ont leur origine dans les usages et la poésie de leurs aïeux, il faut indubitablement comprendre celles affectées aux cérémonies du mariage, et plus particulièrement celle ou la série de celles qui se chantent dans le trajet de la fiancée de chez elle à la maison de son époux. Ce sont celles-là qui paraissent correspondre au chant que les Grecs nommaient le chant d’hyménée.
. Enfin les chants funèbres aujourd'hui nommés myriologues se retrouvent chez les anciens Grecs sous la dénomination équivalente d'olophyrmes ; et sur. ce point, le rapprochement est susceptible d’être échirei par des faits et des exemples remarquables. Ἡ y a dans le traité de Plutarque sur la Consolation un passage qui montre évidemment qu’à cette époque les femmes grecques jouaient, dans les funérailles, le même rôle qu'aujourd'hui, et s’y livraient de même à des lamentations qui ne différaient des myriologues que par Île nom. Il est bien plus curieux encore de voir dans des monuments de poésie beaucoup plus anciens que Plutarque, des passages qu’il est impossible de ne pas comparer aux myriologues modernes, pour peu que l’on sache ce qui concerne ces derniers.
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Un des plus beaux morceaux de Sophocle peut passer pour un vrai myriologue antique : c'est le monologue d’Électre, pleurant sur l’urne qu’elle croit renfermer les cendres d'Oreste. Α travers la dignité du ton tragique, et les traits par lesquels les lamentations de sa malheureuse sœur se rattachent à l’ensemble de l’action théâtrale, tel Grec moderne reconnaîtra encore l'inspiration, l'accent, et même jusqu'à un certain point les expressions de douleur, avec lesquels il aura entendu plus d’une sœur déplorer la mort d'un frère.
Il y a dans l'Iliade un passage qui offre une ressemblance bien plus directe, plus défaillée et plus singulière encore avec les myriologues modernes. C'est celui où la famille de Priam exhale ses regrets sur le cadavre d’'Hector, au moment où 1] vient d'être rapporté du camp d'Achille, pour qu'on lui rende les honneurs funèbres. Des poètes de profession (Λοιδοὶ) interviennent dans les apprêts des funérailles, et préludent par leurs lamentations à celles de la famille. Mais, à cela près, tout se passe dans le palais de Priam, et pour les restes du héros troyen, a peu près comme aujourd’hui dans une cabane grecque, au décès d’un pére, d’un fils ou d'un gendre. Dans un cas comme dans l’autre, ce sont les femmes seules qui adressent leurs plaintes au défunt, qui viennent l’une après l’autre, dans l’ordre de leur parenté et, pour .ainsi dire, de leur douleur, lui faire les derniers adieux, qui s'adressent à lui comme s'il les entendait, qui lui rappellent ce qu’il était pour elles, et tout ce qu’elles
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perdent en lui. Et, sauf ce qui tient à leur condition, il n'y a, dans les plaintes d’Andromaque, d'Hécuhe et d'Hélène sur Hector, rien qui sorte des bornes, du ton ou du caractère d'un myriologue ordinaire, pour peu qu’il y règne d'inspiration et d'originalité.
Si l'on apprécie bien toutes ces ressemblances, tant intrinsèques qu'extérieures, qui se manifestent entre l’ancienne poésie populaire des Grecs et la moderne; si à ces ressemblances l’on ajoute celles que j'ai deja observées entre les rhapsodes des deux époques, peutêtre jugera-t-on que je n’ai ni outré, ni faussé Îles conséquences qui résultent de la somme de-ces ressemblances relativement à la question proposée. Quant à moi, ce que j'ai déja avancé sur l’origine et l’ancienneté de la poésie populaire des Grecs modernes, je ne puis que.le répéter ici, bien moins encore pour les raisons et'les faits que je viens d'exposer, qu'à cause de l'impossibilité où je me trouve de concevoir & priori toute hypothèse contraire. Plus j'y ai réfléchi, et plus il m'a semblé que cette poésie doit être mcomparablement plus ancienne que tous'ses monuments subsistants. Assaciée comme elle l’est, en grande partie du moins, à des usages, restes évidents d’usages antiques, partie. intégrante de ces usages, elle doit de toute nécessité avoir la même origine qu'eux; elle doit être, comme eux, une altération aussi grande que l’on voudra, mais graduelle et continue de l’ancien état de choses. Je dis continue, parce qu'il n'y a pas moyen de concevoir une interruption quelconque longue ou courte dans les traditions du passé au pre-
PRÉLIMINAIRE. εχι] sent. Enfin, dans toute la série de siècles que l'on peut mettre entre la Grèce antique et celle d’aujourd'hui, je ne sais me figurer un intervalle où il n'y aurait pas eu de chants populaires , au mains sur les mêmes choses et pour les mêmes occasions sur et pour lesquelles elle en a maintenant. Et que ces chants aient toujours dû être au moins égaux en mérite aux seuls que nous ayons aujourdhui, est une opinion en quelque sorte obligée. Où sont en eflet les causes qui auraient pu favoriser l'élan du génie populaire, durant la période récente à laquelle appartiennent ces derniers ?
Quoi qu'il en soit de l'origine et de l'ancienneté des chansons populaires de la Grèce, le goût du peuple pour elles, le plaisir avec lequel il Les chante et les eutend chanter, forment un des traits de san cargetère national. C'est sa plus agréable distraction dans les loisirs de la vie pastorale, dans les travaux des champs et dans le cours des soins domestiques. Mais, eomme je l'ai déja dit, ces chansons diffèrent de chractère, de sujet et de ton dans les diverses localités de la Grèce, et chaque localité est particulièrément affectionnée aux siennes. Les montagnards n'aiment guère que les chants klephtiques, ou ceux qui leur retracent quelque image de la vié des champs ou de celle des pâtres; que ceux, en un mot, où tout est fier, simple et chaste comme eux. Les chants des villes, qui roulent pour là plupert sur des aventures ou des sentiments d'amour, leur plaisent pau quand ils ne les offensent pas, et les offensent souvent par les
hk
Cxiv : DISCOURS moindres licences d'expression ou de pensée. hs comprennent presque indistinctement toutes ces chansons des villes sous la dénomination de tragoudia poustika. Cette dernière expression, empruntée du turk, pour désigner le genre de mollesse et de corruption qui fait rechercher aux Turks la compagnie des jeunes gens, marque à la fois et le mépris des campagnards “pour les mœurs de leurs tyrans, et le peu de cas qu'ils font de cette partie de la population grecque qui les imite.
De leur côté, les habitants dés grandes villes ou des îles un peu écartées du continent trouvent aux chansons des montagnards quelque chose de sauvage et de rude, qui les choque ou est toujours prêt à les choquer. Ils ne connaissent les Klephtes que de nom, et ne prennent à leurs exploits et à leurs revers qu'un. faible intérêt. Aussi est-ce plutôt par curiosité que par goût que l’on écoute à Thessalonique, à Constantinople, à Smyrne ou à Scio les chants guerriers qui plaisent. tant dans le voisinage du mont Olympe ou du Pinde. | S'il y a des occasions et des lieux où l’on puisse entendre des chansons grecques de-toute espèce et de toutes les parties du pays, c'est dans Îles khans ou hôtelleries turkes, à Constantinople, à Odessa , ete., lorsque des Grecs de diverses provinces s'y arrêtent pour une nuit ou pour quelque temps. Il n’y a point là d'autre passe-temps que celui du chant, Les vieillards donnent lexemple; les hommes moins âges, les jeunes gens continuent; et presque toujours une
PRÉLIMINAIRE. cxv grande partie de la nuit s’est écoulée avant que les uns soient las de chanter, les autres d'écouter. Τὰ. chäcun s'émeut aux douces réminiscences de la famille, du lieu natal, de la patrie; et les émotions de chacun s'exaltent de l’émotion de tous. Là, dans la térre étrangère, le montagnard étolien, Fhabitant de Larisse et l'homme de Scio ne sont plus que des Grecs:
toutes les répugnances qui tiennent à la diversité des habitudes et des lieux sont suspendues comme par enchantement. Le montagnard s’attendrit sans honte aux doux accents des poésies de l’Archipel, et le mol msulaire s’enthousiasme un moment pour la bravoure et la fierté des héros des moñtagnes.
: 1] mé reste à parler des chants populaires des Grecs
sous les divers rapports de l’art : je commencerai par
les généralités qui leur sont communes à tous,
On a déja vu qu’en Grèce les auteurs illettrés des chansons populaires composent aussi, par une seule et même opération, les airs sur lesquelles elles se chantent et circulent dans le pays. Ils ne savent ni mieux, ni autrement, ce que c’est que composition musicale; et n’ont, pour se diriger dans l’une comme dans l’autre, qu’une routine plus ou moins sûre et délicate. Peut-être serait-il curieux de savoir jusqu'à quel point peuvent aller les rhapsodes modernes de la Grèce dans cette branche de leur art, d'observer à quelle époque de la musique ancienne se rattachént
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leurs tâtonnements actuels. Mais ce sont des points sur lesquels mon ignorance ne me permet pas même d'essayer de satisfaire la curiosité du lecteur. Je ne puis parler de la musique des éhansons grecques que sur l'impression vague que j'ai reçue à en entendre chanter quelques-unes. Les airs des chants klephtiques m'ont paru extrêmement simples, traînants, et tenant plus du plain-chant ecclésiastique, que de la musique des autres nations de l'Europe: Ces airs ont toujours quelque chose de plaintif, lors même qu'ils célèbrent les victoires des Klephtes, ou qu'ils doivent être l’expression de leurs sentiments les plus fiers. On dirait, à les entendre, qu'ils ont été faits exprès pour être chantés dans les montagnes, et répétés ou prolongés par les plus sauvages et les plus bruyants de leurs échos.
Quant à la musique des chansons rimées composées dans les grandes villes ou dans les îles, elle a plus de douceur, plus d'agrément, et l’artifice en a plus d'étendue et plus de variété. J'en ai entendu chanter plusieurs sur des airs italiens depuis Ίοπςtemps oubliés en Italie. | . L'air des chansons de montagne ne prend quelquefois qu'un seul vers, ordinairement deux, et jamais plus. Mais on allonge cet air, ou, pour mieux dire, le couplet de deux vers dans la mesure duquel il se renferme, à l’aide de mots intercalaires que l’on y insère arbitrairement, comme une sorte de refrain intérieur, qui y figure souvent de la manière la plus bigarre.