FRAGMENT SUR NIKO-TZARAS
Ds divers capitaines de Klephtes qui ont vu les premières années de ce siècle, Niko-Tzaras est le plus célèbre dans les souvenirs populaires de la Grèce, et l'un de ceux auxquels il n’a manqué qu’un théâtre plus vaste, pour obtenir de l'histoire la renommée des héros.
Π était Thessalien , et d'Alassona ou du voisinage, fils et petit-fils de Klephtes; et il est probable que ses ancètres plus éloignés figurèrent de même, à leur époque, dans cette petite, mais intrépide minorité de la nation grecque, pour laquelle les Turks ont toujours été des ennemis, jamais des maîtres. Mais le nom et les actions de tous ces chefs de bande sont aujourd’hui tombés
dans l'oubli : Tzaras, son père, est le seul dont on puisse dire encore quelque chose.
Tzaras occupa long-temps le poste de capitaine d’Armatoles à Alassona. Il avait trois enfants, dont Nikos était l'aîné : Alassona offrait quelques ressources pour l'éducation de la jeunesse; Tzaras en profita ; il plaça Nikos dans le couvent de la Sainte-Trinité pour y étudier sous la direction de l’archimandrite Anthimos. Ce fut de cet ecclésiastique , homme de sens, fort instruit et d’un caractère respectable , que le jeune Niko-Tzaras reçut quelque teinture de science et de littérature, et apprit le grec littéral. Il était déja avancé dans l'explication de l'Îliade, par où se termine, dans le cours ordinaire de l'enseignement en Grèce, l'étude de l'ancienne langue nationale, lorsqu'un évènement imprévu vint le jeter tout-à-coup dans une earrière où ce genre de savoir lui devenait très-superflu.
Tzaras, son père, était depuis long-temps suspect à l'autorité turque, qui avait résolu de le perdre, et n’é piait qu'une occasion pour s’en défaire à coup sûr et sans danger. Deux forts détachements d’'Albanais sont expédiés par une nuit sombre, avec ordre de l'amener vif ou mort, et viennent se poster à une certaine distance des deux côtés de sa maison. Par un hasard heureux, Tzaras s'aperçoit à temps de leur arrivée. Il n'avait pour lors, avec lui, que deux ou trois de ses Pallikares, et ses enfants; cependant il ne désespère pas de se sauver. Il forme et couvre en toute hâte de ses vêtements un mannequin à peu près de sa taille, et le
descend par une fenêtre, à l'aide d'une corde par laquelle il le retient et peut le mouvoir à son gré. Α peine ce simulacre de Tzaras a-t-1l touché la terre, qu'une gréle de balles , partie de l’un des côtés de ia maison, vient le cribler. Le mannequin tombe, s’agite, comme pour se retourner ou se relever ; le second détachement fait à son tour feu sur lui, et aussitôt, de l'un et de l’autre côté, les Albanais se précipitent sur ce qu'ils prennent pour le corps de Tzaras, chacun courant de son mieux pour arriver le premier et lui couper la tête. Tzaras alors, suivi des siens, se jette le sabre à la main parmi les Albanais. Glacés de surprise, en désordre et se reconnaissant à peine dans l’obscurité, ceux-ci se dispersent et ouvrent à Tzaras un chemin par lequel il gagne les champs, puis les hauteurs voisines, et bientôt les montagnes du domaine des Klephtes.
Le jeune Nikos passa de la sorte, aussi brusquement que possible, d’une paisible école de moines au dur apprentissage du métier de Klephte. Toutefois il se plut dans sa nouvelle carrière, et y réussit comme 61] n'eût jamais vu ni ville, ni école, ni livres.
Il avait à peine atteint l'âge d'adolescent, lorsque son père ayant été tué dans une rencontre avec les Turks, il lui succéda dans le commandement de sa bande, et ne tarda pas à se distinguer entre tous les capitaines de la Thessalie. Π fit quelques excursions hardies au-delà du Penée, et prit passagèrement ses quartiers dans les gorges du Kissavos. Mais le mont Olympe et les montagnes voisines furent le principal théâtre des exploits de sa jeunesse.
S'il eut, dans le cours de sa vie, des intervalles de paix avec l'autorité turke, dans le poste de chef d'Armatoles, c’est ce que je n'ai entendu affirmer expressément par aucun Grec; mais la chose, de so: probable, me parait attestée par des chants populaires , composés vers la fin du dernier siècle ou au commencement de celui-ci, et dans lesquels Niko-Tzaras est mentionné épisodiquement comme l'un des quatre capitaines d’Armatolikes entre lesquels était divisée la partie montueuse de la Thessalie, dont le mont Olympe fait le point central. Du reste, s’il fut Armatole, tout annonce qu'il le fut peu de temps, et que, dans cette condition même, il dut être peu soumis à l'autorité, et toujours menaçant pour elle.
Mais ce fut surtout comme chef de bande en état de rébellion déclarée qu'il inquiéta les pachas et le Dervendgi-bachi de Thessalie, et les obligea à s'occuper de lui. Ali pacha s'en occupa beaucoup : à force de négo-
ciations et de sommations, de promesses et de menaces, |
il obtint enfin de Niko-Tzaras la promesse de descendre des montagnes, de mettre bas les armes, et de venir à Jannina pour y faire sa soumission. Nik-Tzaras se rendit en effet à Jannina; c'était là αυ ΑΗ le voulait. L'usage ordinaire du pacha avec les 'Klephtes qui venaient lui déclarer leur soumission , et dont il voulait se délivrer, était de leur faire bon accueil dans son palais, et d'apposter des assassins sur la route par où ils devaient s’en retourner.
Des précautions extraordinaires furent prises contre
ARGUMENT. 185 Niko-Tzaras , des piéges lui furent dressés sur tous les
chemins qu'il pouvait prendre au sortir de Jannina; mais il était sur ses gardes ; il marcha de nuit et sut trouver des sentiers si détournés, qu il sortit de l'Épire sans avoir rencontré d'assassins. Arrivé en Thessalie, il chemina avec moins de précaution et de souci, entouré partout de Grecs qui accouraient, avec une curiosité mêlée d'admiration et de crainte, voir l'homme d'entre eux au nom duquel avaient tremblé tant de fois les milices de leurs oppresseurs.
Maitre de lui, Niko-Tzaras se retira à Karitza, petite ville des côtes de la Thessalie. Là , il se maria, et se serait peut-être résigné au calme de la vie domestique, sans l'inquiétude qu'il avait des projets d’Ali pacha contre lui. Furieux de l'avoir manqué une fois , Ali le faisait épier par des assassins chargés de le tuer où , comme et quand ils voudraient ou pourraient. Niko-Tzaras en était sûr; de sorte que, réduit à se défier de tout inconnu, ayant toujours en mer des barques où 11 était toujours prêt à s'échapper, il menait, dans la paix et sur les côtes riantes de la Thessalie, une vie plus soucieuse que sa vie de guerre , parmi les rochers et les forêts. Ces soucis, renforcés peut-être par quelque regret de la sauvage. et aventureuse indépendance des montagnes, le déterminèrent à reprendre le fusil et le sabre; mais il les reprit avec un plus noble espoir et des chances plus glorieuses que par le passé. Il n'avait aspiré jusque-là, dans ses exploits contre les Turks, qu'à vivre à leurs dépens , qu’à les braver, qu'à les alarmer dans leurs
villes, du haut du mont Olympe : ses expéditions ultérieures se rattachent à des tentatives pour l'affranchissement de la Grèce.
Ce fut, à ce que l'on peut présumer, par suite d'intelligences avec le prince Hypsilantis, alors gouverneur de la Valachie, qu'il entreprit, en 1804 ou en 1805, sa fameuse expédition en Macédoine. Ayant rassemble trois cents Klephtes d'une bravoure à toute épreuve, il prit, à leur tête, le chemin de la Valachie. Mais les Turks avaient été prévenus : ils étaient sur leurs gardes, et occupaient les passages les plus importants de Thessalie en Macédoine. Niko-Tzaras arriva néanmoins sans obstacle jusqu'aux bords du Karasou, le Strymon des anciens. On passe ce fleuve sur un pont étroit, fermé par des chaînes de fer , et nommé le pont de Pravi, du nom de la première ville que l'on trouve après l'avoir traversé.
En-decà de ce pont, Niko-Tzaras rencontra trois mille Turks qui l'attendaient, pour l'anéantir , dans ce poste avantageux. Âttaqué par eux, il prit position sur une hauteur où il fut bientôt enveloppé, de manière à ne pouvoir ni poursuivre sa marche, ni retourner sur ses pas. Ce fut dans cette position, manquant de vivres, manquant d'eau, que les Klephtes de Niko-Tzaras repoussèrent pendant trois jours et trois nuits les attaques des Turks. Mais le soir du troisième jour ils ton baient de faim, de lassitude et de sommeil; et pour comble de détresse, ils n'avaient plus de cartouches. L'alternative était urgente et terrible; il fallait ou se
rendre, ou tenter de s'ouvrir un passage de vive force. Ce dernier parti fut celui auquel Niko-Tzaras exhorta et décida ses braves. Le matin du quatrième jour, ils se jettent , le sabre à la main, sur les Turks, renversent ou écartent tont ce qu'ils rencontrent devant eux, gagent l'entrée du pont dont Niko -Tzaras abat les chaines à coups de damas, et s'élancent sur la route de Pravi, laissant derrière eux les Turks, qui, épouvantés de tant d'audace, se dispersent et s'enfuient.
Arrivés à Pravi, les Klephtes s’y arrêtèrent le temps nécéssaire pour le mettre au pillage, pour appaiser une faim de quatre jours, et se reposer d'un combat de trois. Mais là se borna l'expédition de Niko-Tzaras : apprenant que les défilés du mont Rhodope qu'il lui fallait franchir, pour arriver à sa destination , étaient occupés par des forces trop supérieures aux siennes, il revint sur ses pas, et regagna sans obstacle les montagnes de l Thessalie,
Par le fait de son expédition en Macédoine, Niko- Ίπατας avait rompu sa paix avec Ali pacha; et ce fut probablement à la suite et à raison de cette violation, que l'on avait donné à un autre l'Armatolike jusque là héréditaire dans sa famille, Il était donc forcé de se maintenir en état de rébellion ; mais soit que la condition de chef de Klephtes dans les montagnes fût devenue trop difficile, soit simplement qu'il voulût essayer contre les Turks tous les genres d’hostilité , il résolut de se faire pirate. Dans cette vue, il renforça ses Klephtes de Thessalie par des recrues qu'il alla chercher dans la
haute Macédoine et en Bulgarie, et se vit bientôt à la tête de la plus forte bande qu'il eût encore commandée. Par un trait de ruse et d'audace dont les détails ne sont pas bien connus, il s'empara d'un bâtiment qui avait touché accidentellement la côte de Thessalie. Avec ce bâtiment, il en eut bientôt pris deux autres ; et dès-lors il ne fut plus question, dans tout le contour du golfe de Thessalonique, que des prises, des poursuites , des apparitions subites et des disparitions non moins soudaines des trois vaisseaux à voiles noires, des trois vaisseaux de Niko-Tzaras, devenu, du plus terrible des Klephtes, le plus terrible des pirates.
Ce fut, à ce qu'il paraît, durant l'intervalle de ses cour ses de mer, ou au moment de les entreprendre, qu'il eut communication des projets du Papas Euthymios pour le renversement d’Ali pacha, projets dans lesquels il s'engagea, avec le zèle et les vues d'un patriote, et serait entré avec l'influence que lui assurait sa renommée de premier chef de bande de son temps. Mais il périt par un accident imprévu en 1806 ou en 1807, peu de temps avant l'époque fixée pour l'exécution des plans du Papas Euthymi0s. Quelques-uns de ses matelots et de ses pallikares étaient descendus à terre pour s’approvisionner d'eau; des soldats Albanais se rencontrèrent là par hasard, et il s'engagea entre les uns et les autres un combat assez vif. Voyant du bâtiment ce qui se passait , et craignant pour les siens, Niko-Tzaras descendit en hâte à leur secours ; et cette fois, comme toujours, les Albanais s’enfuirent en le voyant accourir : mais un d'entre eux qui
ARGUMENT. 169 avait été autrefois son pallikare, et gardait un implacable ressentiment de quelque punition rigoureuse qu'il en avait reçue, aperçut là l'occasion de se venger. Il se cacha derrière un arbre, et dans le moment où Niko- Tzaras retournait sans défiance à son vaisseau, l’ajusta d'un coup de fusil qui l'atteignit à la hanche. Niko- Tzaras tomba, et fut emporté dans son bâtiment où il mourut au bout de quelques jours ; et ses pallikares lenterrèrent, avec beaucoup de cérémonies et des regrets infinis, dans l'île de Skyros. Ils portèrent son sabre à sa veuve, qui le garda religieusement pour un fils alors en bas âge, mais qui, s'il vit encore aujourd'hui, doit être capable de le porter, et n’a pas manqué d'occasions de le rendre plus glorieux encore qu'il ne l'a recu.
Le fond du récit de la mort de Niko-Tzaras n’est pas contesté ; maïs les circonstances accessoires en sont rapportées de différentes manières plus ou moins contadictoires , que je ne puis chercher à concilier faute de données et d'espace. La version que j'ai suivie m'a paru la plus vraisemblable et la mieux attestée. Sa fin fat d'abord généralement révoquée en doute, parce que. personne, excepté les siens, ne savait en quel état il avait été transporté dans son vaisseau, et que chacun pouvait, à son gré, le supposer encore gissant ou déja guéri de sa blessure. L'on continua donc, quelque temps après sa mort, à trembler à son nom, à lui at- Wibuer des prouesses merveilleuses , à s’alarmer des Projets de descente qu'on lui prêtait, et à chercher du
télescope ou du regard, sur mer, les terribles navires aux voiles noires.
Niko-Tzaras n'avait pas plus de trente six ou quarante ans quand il mourut. Sa figure était belle, son regard perçant, son air noble, mais un peu farouche. Sa taille haute, svelte et bien prise, annonçait sa τὶgueur et son agilité, qui allaient jusqu'au prodige. Il pouvait lutter de vitesse, à la course , avec un cheval, et en franchir, d'un saut, sept de front. Π avait inspiré à ses Klepthes une confiance sans mesure : rien de ce quil avait commandé n était réputé impossible. Les Albanais envoyés contre lui en avaient une terreur superstitieuse ; ils le croyaient invulnérable, et disaient sérieusement que les balles s'amortissaient par enchastement sur sa peau ; et que tirer sur lui, c'était perdre sa poudre. Son langage , ses manières, ses idées se res sentirent toujours plus ou moins de la culture de s jeunesse ; et j'ai entendu parler de lettres par lui écrites, qui , à l'énergie et l'originalité ordinaires du style des Klephtes, joignent une élégance et une correction particulières de diction.
Je n'ai pu me procurer d'autres chansons sur Niko- Tzaras, que les deux suivantes, et le fragment d'une troisième qui les accompagne. Si ce sont ou les seules ou les meilleures qui. aient été composées sur le heros du mont Olympe et de Pravi, ce héros n’a pas ét aussi heureux en poëtes que hien d’autres capitaines de Klephtes moins distingués que lui ; car ces chansons ne sont pas des plus saillantés de leur genre. La première
est la meilleure, et probablement la seule complète ; la fin de la seconde paraît manquer. Quant au fragment, tout ce que l'on y voit, c'est qu'il appartient à une pièce qui doit rouler sur quelqu'un des faits de piraterie de Niko-Tzaras.
ον ωσυυυ ωσωωωωσουοσσυυσοσσυνωνο TL LD LVL LR /D UE VOR SLR AVR LR LÉ VLC