‹ Chants populaires de la Grèce moderneChapitre 6 sur 194 · PRÉLIMINAIRE. CXVI · texte numérisé non relu

PRÉLIMINAIRE. CXVI

Je devrais entrer ici dans quelques détails sur l’accompagnement mimique, dans lequel j’ai dit que consistait la danse de quelques-unes de ces chansons. Ce serait un sujet curieux, mais sur lequel, comme sur le précédent, et par la même raison, je suis forcé de m'en tenir à des généralités peu satisfaisantes. Autant que je puis me le figurer d’après des récits qui ne m'ont pas toujours paru clairs, ou sur le peu que j'en ai pu voir moi-même, il y a dans la danse grecque, en “général, une intention mimique plus ou moins expresse, plus ou moins déguisée. Chaque province a, comme on sait, sa danse particulière, laquelle est toujours une danse figurée, qui paraît n'être que la tradition d'une ancienne pantomime ou danse mimique, destinée dans l’origine à représenter une action quelconque, historique ou feinte. Chacune de ces danses a sa chanson, qui lui est exclusivement appropriée, et qui remonte comme elle à une époque immémoriale. À ces anciennes danses traditionnelles, provinciales ou locales, et aux ballades qui en sont inséparables, s'ajoutent indéfiniment de nouvelles ballades et de nouvelles danses, où se reconnaît, mieux encore que dans les premières, la subordination primitive de la pantomime et de la musique à la poésie. En effet toute danse nouvelle ne vient jamais qu’à la suite d'une nouvelle chanson, dont elle constitue la partie mimique; elle n’est jamais exécutée qu'avec celle-ci, et tombe avec elle en désuétude et en oubli. Du reste, il ne faudrait pas chercher dans les fieures, dans les pas , dans les gestes qui constituent

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les danses attachées aux ballades grecques, une intention bien expresse d'imitation, ni une analogie formelle avec le sens positif et détaillé des paroles. Mais il y a du moins entre le caractère de celles-ci, et celui des mouvements de la danse, une analogie vague et générale. Ainsi , les pas, les gestes d’une ballade héroïque et guerrière auront quelque chose de brusque, de violent, de précipité, quelque chose qui puisse être un signe de l’audace et de la force. Ceux, au contraire, d’une ballade d'amour, seront réglés sur une mesure plus lente, et-tiendront plus de la grace que de la vigueur.

Ce qui concerne les formes inétriques des chansons grecques est lié de trop près à la musique et à la danse pour ne pas mettre ici:ce que j'en ai à dire. Je pourrais m’étendre beaucoup plus sur cet article que sur les deux précédents; je pourrais chercher à expliquer comment les mètres de la nouvelle poésie grecque sont nés, ou ont pu naître de ceux de l'ancienne; en quoi ils y tiennent encore , et en quoi ils en diffèrent : mais l’espace me manque pour ces recherches, et je me bornerai à ce qui me paraît indispensale pour donner une idée sommaire de la versification greçque moderne.

Chez les Grecs de nos, jours, de même que chez toutes les autres nations de l'Europe, l'harmonie des vers est fondée , non sur la quantité, ou sur le plus ou moins de tenue des voyelles, mais sur l'accent, c'est-à-dire sur cette loi générale du langage articulé qui fait que, dans un mot de plus d’une syllabe, l’une

PRÉLIMINAIRE. cxix de ces syllabes, ou la voyelle qui en fait partie, est prononcée d’un effort de poumon, plus marqué, plus sensible que les autres. Un certain nombre de syllabes accentyées d’une. manière fixe et déterminée constitue un vers. La limite de ces combinaisons de l'accent des. syllabes avec leur nombre. donne celle de la variété réelle ou possible des vers.

Le grand vers des Grecs modernes , celui que l'on pourrait gommer leur vers. héroïque, ou , mieux encore , leur vers national, est composé de deux parties ou hémistiches distincts, dont le premier a huit syllabes, et le dernier sept, de sorte que le vers entier en a quinze. De ces deux hémistiches, le premier 4 un accent. obligé sur la sixième syllabe, ou sur la hui, tième, indifféremment. Dans le premier cas, il se termine par un pied analogue au dactyle, et dans le second, par une sorte d'angpeste. Quant au second hémistiche, c'est toujours sa sixième syllabe qui est actentuée, de façon. qu’il.se termine par un iambe. Indépendamment de ces deux accents obligés, l’un sur la sixième ou sur la huitième, l’autre sur la quatorzième syllabe, l'harmonie du. vers. exige que les autres accens ne portent jamais que sur des syllabes paires, à l'exception de la première. Tout accent portant sur une autre syllabe impaire, et particulièrement sur la troisième et la. onzième, est défectueux et choque infaillihlement une oreille grecque.

Comme les deux. hémistiches d’un vers grec n'enjambent jamais l’un sur l’autre, le premier finissant toujours par un mot séparé du mot qui commence

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le suivañt, rien à la rigueur n'empêche de considé: rer oés deux hémistiches comme deux vers distincts dont le second aurait une syllabe de moins que le premier. À les considérer de la sorte, on trouverait dans presque toutes les langues de l'Europe des vers semblables. Il y en aurait en français, en anglais, en italien et en allemand. Mais, dans ces diverses lan gues, on ne fait communément attention qu’au nombre de sept ou de huit syllabes qu'exigent les deux petits vers dont il s’agit, sans s’inquiéter si les accents portent sur des syllabes paires, ce qui est néanmoins fort éloigné d’être indifférent à l'harmonie. Par le seul instinct d’une oreille délicate et naturellement musicale, les rapsodes grecs gardent toujours, dans la positions des. accents, l'ordre que commande la place des accents obligés.

Tel est le vers dans lequel sont composées nonseulement toutes les’ chansons de ce recueil qui ne sont pas des ballades, non - seulement toutes les poésies populaires de longue haleine , mais encore presque toutes les tentatives faites par des Grecs cultivés pour polir et fixer leur idiome poétique actuel. Quant aux ballades, elles sont presque toutes écrites en d'autres vers plus courts que celui dont il vient d'être parlé, mais qui n’en sont néanmoins que des modifications variées. Les chansons des îles et des villes sont presque toutes rimées, et ne diffèrent que par là de la forme métrique de celles du continent, qui ne le sont jamais.

Disons maintenant quelques mots de ces chansons,

PRÉLIMINAIRE. CXX] considérées comme monument de la langue dans laquelle elles sont écrites, et relativement à l’histoire générale de la langue grecque. C’est encore un point sur lequel je serai court, faute d’epace et non de matériaux.

La plupart des pièces de ce recueil ont été composées dans les parties centrales de la Grèce, dans la Thessalie et l’Acarnanie ; le reste appartient à des localités fort diverses. Plusieurs sont de Iannina, et des parties de l'Épire voisines des peuplades alba- * naises, dont [a langue est tout-à-fait différente du grec. Quelques-unes viennent de la Livadie et de l’Étolie; d’autres du nord ou du centre de la Morée. La Macédoine semble en avoir donné plus d’une; les îles Ioniennes en ont certainement fourni plusieurs ; d'autres doivent, selon toute apparence, être attribuées à d’autres îles plus écartées du continent; une au moins est de Crète, et une autre probablement de Constantinople. Enfin les unes ont eu pour auteurs de rudes montagnards de l’Olympe ou du Pinde, et les autres les habitants des côtes de la mer Égée, ou de celle d'Ionie. On voit par là que presque toutes les parties de la Grèce ont contribué à cette collection, qui peut par conséquent être considérée comme une série d'échantillons de la plupart des dialectes du grec moderne.

À quelque localité qu’ils appartiennent, ces échantillons offrent tous, mais en plus ou moins grande quantité , des mots turks ou albanais, et des'expressions ou des tournures italiennes. Ceux d'une loca-

CXx!i) | DISCOURS lité particulière se distinguent habituellement des autres par quelques mots ou par quelques formes de grammaire qui leur sont propres. C’est surtout dans le dialecte des îles et des côtes qu'abondent les termes et les locutions empruntées de l'italien; ceux de ces emprunts que l’on peut regarder comme entrés désormais dans le fonds commun du grec, ne sont pas en très-grand nombre, et ne semblent pas y figurer mal. Quant aux mots turks et albanais qui se sont introduits dans les différents dialectes du grec, outre qu’ils sont en fort petite quantité, ils sont presque tous destinés à exprimer des idées ou des usages accidentellement imposés aux Grecs par la conquête, et à nommer des choses qu'ils n'auraient plus ni envie ni besoin de nommer, s'ils étaient les maîtres de leur sort. À proprement parler, c'est une surcharge du grec qui n’en fait pas encore partie, qui doit passer comme les Turks et avec eux. |

Pour ce qui est des différences qui existent entre les divers dialectes, tant pour la terminologie que pour les formes grammaticales, bien qu'elles soient assez nombreuses, et qu'il y en ait dè fort remarquables, elles ne sont néanmoins ni aussi nombreuses η] aussi saillantes que celles qui s’observent dans les dialectes des autres langues européennes. Elles se prétent toutes facilement aux rapprochements de l’analogie, et n'empêchent point deux Grecs de s'entendre rapidement, lors même que leurs deux dialectes sont les deux plus dissemblables de tous. On peut donc considérer la langue dans laquelle sont écrites les

PRÉLIMINAIRE. Cxxii] pièces de ce recueil, comme une langue régulière et fixe, une et homogène, et dont le système et l'histoire méritent d’être soigneusement étudiés.

Que cette langue soit une altération du grec ancien, c'est une thèse facile à soutenir, pourvu seulement que l’on ne regarde pas cette altération comme rapide , fortuite et récente, comme datant dela con-

- quête de Constantinople par les Turks, ni de toute autre époque précise.et déterminée, L’assertion ne

serait plus soutenable. Dans les langues, aussi bien, ou mieux encore que dans les autres institutions humaines , 1] y a des révolutions naturelles et nécessaires, qui se font lentement dans le cours des siècles, et se font suivant une loi observable, selon une tendance déterminée. C’est par de telles révolutions que les langues, sans changer de fond, prennent souvent peu à peu, avec des formes nouvelles, un nouveau caractère et une nouvelle allure qui semblent signaler, dans lintelligence dont elles sont l'ouvrage, des modifications corrélatives. Ce n’est que par une révolution, ou, si l’on veut, par une altération de ce genre, que le grec ancien a pu devenir insensiblement le grec moderne. Et c’est, si je ne m'abuse, un phénomène très-remarquable, que cette révolution montre, dans sa tendance et dans ses résultats, tant d’analogie avec celles de toutes ou presque toutes les langues de l’Europe, et particulièrement des langues. néolatines. C'est en effet pour se rapprocher de ce que celles-ci ont de caractéristique et de propre , que le. grec ancien a subi, dans sa marche et dans ses for-

CXxIV DISCOURS mes, toutes les modifications, tous les retranchements au moyen desquels il est devenu le grec moderne.

Tel qu'il se montre dans ce recueil, organe pur et simple du génie du peuple, dégagé de toutes les prétentions systématiques des écrivains à le polir ou l'enrichir, le grec moderne est une langue remarquable à tous égards. Ayant un fond aussi homogène et plus riche que l'aHemand, étant aussi clair que le français, plus souple que l'italien et plus harmonieux que l'espagnol , il ne lui manqué rien, pour être regardé dès à présent comme la plus belle lanδυο de l’Europe; et c'en est indubitablement la plus perfectible. 91] le cède à quelqu'un des idiomes auxquels il peut être convenablement comparé, ce n'est qu'à celui dont il dérive, et dont il est comme une phase nouvelle. Et encore cette infériorité tient-elle moins au fond des choses qu'aux circonstances. Que les Grecs redeviennent une nation; que cette nation ait des écrivains capables de lui enseignèr quelque chose de sérieux et d’utile, des écrivains qui sentent bien que la gloire et la prospérité de leur patrie sont désormais en avant d'elle et non en arrière, dans le cours actuel des choses, et non dans de vaines tentatives de retour vers le passé, et le grec moderne sera bientôt une langue qui, sans ressembler à l'ancien plus qu’il n’y ressemble maintenant, n'aura rien à lui envier.

Ainsi donc, abstraction faite de leurs beautés ρούtiques, et considérées comme simple monument du grec actuel, tel que le peuple le parle, le sent οἱ

PRÉLIMINAIRE. CXXV l'aime, les pièces dont se compose ce recueil doivent être d’un intérêt particulier pour le philologue, auquel elles fournissent un thème très-varié de rapprochements, de réflexions et de recherches.

Pour compléter ce que j'avais à dire des chants populaires de la Grèce, il ne me reste plus qu’à essayer d'en reconnaître et d'en indiquer le caractère, sous le rapport tant de l'invention que de l'exécution. Les indications que j'ai jetées, au sujet de chaque pièce, dans l'argument que j'y ai joint , me permettront de m'en tenir sur ce point, comme sur les précédents, à des considérations générales. .

Et d’abord, qu'il me soit permis de m'’arrêter un mstant sur la difficulté spéciale de cette partie de ma tâche. Dans tout ce que j'ai dit jusqu'à présent des chansons nationales des Grecs, j'ai tâché de ne pas perdre un seul instant de vue que c'était de compositions populaires, dans toute la force et toute la propriété de ce mot, que je parlais. Par tout ce que j'ai dit de leurs auteurs, de leur destination et de leurs sujets, on a déja pu s'assurer d'avance qu'aucun art n'avait présidé à à leur composition , ou que du moins l’art ne s’y montrait qu'à son moindre degré et dans son état d'enfance. Or, peut-on juger des compositions de cette espèce d’après les principes, les conventions et les prétentions de l’art dans sa maturité? Ou

. des compositions qui excluent ces principes, ces con-

ventions et ces prétentions peuvent-elles mériter de

οχχν] DISCOURS

l'admiration ou de l'estime? C'est aux faits à répondre à cétte dernière question. Ils y répondeht όπ ne peut plus affitmiativement.

Entre les arts qui ont pour objet l’imitation de la nature , la poésie a cela de particulier , que le seul instinct , la seule inspiration du génie inculte et abandonné à lui-même y péüuvent atteindre le but de l’art, sans le secours des raffinements et des moyens habituels dé celui-ci, au moins quand ce but n'est pas trop complexe ou trop éloigné. C’est ce qui arrive dans toute composition poétique qui, sous des formes premières et naïves, si incultes qu’elles puissent être, renferme un fond de choses ou d’idéés vraies et belles. Il y a plus : c’est précisément ce défaut d’att où cet emploi imparfait de l'art, c'est cette espèce de contraste ou de disproportion entre la simplicité du moyen et la plénitude de l'effet, qui font le charme principal d’une telle composition. C’est par là qu’elle participe, jusqu’à un certain point, au caractère et au privilége des’ œuvres de la nature, et qu’il entre dans l’impression qui en résulte quelque chose de l'impression que l’on éprouve à contempler le cours d’un fleuve, l’aspect d’une montagne , une masse pittoresque de rochers, une vicille forêt; car le génie inculte de l'homme est aussi un des phénomènes, un des produits de la nature.

Certes, un ouvrage de poésie où le génie n’aura emprunté de l'art que les moyens de s’épurer, de s'élever, de s’agrandir, sera toujours, toutes choses d’ailleurs égales, bien supérieur en mérite et en effet

| PRÉLIMINAIRE. οχχνι] à tout ouvrage du génie brut et sauvage auquel il pourra être comparé. Mais les succès décidés de Part sont si rares, ses tentatives malheureuses si fréquentes, et 1l y a quelque chose de si triste à voir une portion si considérable de lintelligeñce humaine consommée en vains efforts, que des beautés sans art, ou d’un art sans prétention doivent plaire, par cela seul qu’elles sont étrangères à l’art, par cela seul qu’elles démontrent que le génie lui est antérieur, et peut se passer de lui pour se produire. Plus on connaît de tes productions où le naturel, le vrai et le beau sont manqués à force de recherche, de soin et d'appareil, plus on doit trouver de charme aux productions dans lesquelles une imagination jeune et hardie s’est épanchée en toute liberté, et pour le seul plaisir de s’épancher. C'est à peu près ainsi, et par des motifs analogues, qu’au sortir. d’une fête de salon, donnée par le luxe à la vanité et à l’ennui, l’on jouirait mieux d’être tout-à-coup transporté au spectacle des joies innocentes et des jeux animés de l’enfance.

Ces réflexions auxquelles je regrette de ne pouvoir donner le développement dont elles auraient besoin’; s'appliquent directement à la poésie populaire, à la poésie de la nature, par opposition à la poésie de l'art, pourvu qu’elle soit l'expression de quelque chose de vrai, de sérieux et de senti. Files sont peut-être plus particulièrement encore applicables aux chansons nationales des Grecs, coinme à celles de toutes qui réumissent au plus haut degré à l'intérêt et à la vérité du fond, la popularité de la forme.

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