‹ Chants populaires de la Grèce moderneChapitre 56 sur 194 · AV EC ALI, PACHA DE ΙΑΝΝΙΝΑ · texte numérisé non relu

AV EC ALI, PACHA DE ΙΑΝΝΙΝΑ

Las huit chansons qui suivent roulent sur divers incidents des guerres des Souliotes avec Ali, pacha de Jannina. À ne rapporter , de ces guerres, que les particularités strictement nécessaires pour l'intelligence de ces chansons, ma tâche aurait été courte et facile ; mais j'ai pensé que l'occasion exigeait ou comportait davantage. Ayant à parler des Souliotes dans des circonstances où leur nom s'attache avec gloire à de grands évènements, et où leurs anciens exploits et leurs anciens revers sont, pour l'Europe entière, un sujet d'admiration ou de curiosité, j'ai présumé que l’on me saurait gré de parler d'eux avec un peu de suite et avec un certain détail. Au lieu donc de me borner à joindre aux huit pièces suivantes autant d'arguments particuliers détachés, j'ai pensé qu'il valait mieux essayer d'étendre , de fondre et de coordonner ces divers arguments en une

seule esquisse rapide , mais complète, de l'histoire des

Souliotes , depuis leur origine jusqu'en 1804, époque de leur première dispersion (τ).

(x) Quelques-uns des détails et des faits qui sont entrés dans cette esquisse m'ont été comuruniqués oralement par des Grecs qui les ont recueillis sur les lieux. Tout le reste , c'est-à-dire presque tout , je l'ai tiré d'ouvrages déja publiés et connus. Il Υ a , dans le Tableau de l'Empire Ottoman, par Will. Eaton, des renseignements fort curieux sur la première et la seconde guerre d’Ali pacha contre Souli, renseignements fournis par un drogman grec , qui setrouvait en Épire à l’époque des évènements qu'il raconte. M. Pouquerille à donné, en divers endroits de son dernier voyage en Grèce, des notices fort intéressantes sur les Souliotes et sur leur histoire. Fnfn, un Grec, M. Pérévos , a écrit, en sa langue, une histoire de Souf et de Parga, imprimée à Venise en 1815, en deux petits vol. in-12. Chacun de ces trois ouvrages contient , sur les Souliotes, des renségnements originaux qui manquent dans les deux autres ; mais tow les trois aussi laissent beaucoup à désirer, et se contredisent ou varient sur plus d’un point. J’ai pris indifféremment dans chacun ο qui m’a paru le plus intéressant, le plus probable en soi, et le ps d'accord avec l’ensemble des évènements. Mais Pouvrage de M Pé révos est celui des trois dont j'ai fait le plus d'usage et tiré le pls de choses; non seulement paice qu'il est le plus étendn et le plus circonstancié , mais encore parce que l’auteur ayant beaucoup vécu sur les lieux et avec les hommes dont il parle » 8 été plus que per sonne a portée d'apprendre, de l'histoire de ces hoinmes , tout οὲ qu’ils en savaient eux-mêmes , et de leurs mœurs, tout ce qu'ils en voulaient dire. Du reste , il s’en faut bien ae son ouvrage soit aussi intéressant par la forme que par la matière : les détails, presque toujours curieux et habituellement exacts, sont tantôt mal coordonnés, tantôt mal rendus, et il y a, dans la narration, surtout dans celle des faits de guerre , beaucoup de vague , de désordre et d'ob-

Ἡ y a environ un siècle et demi que des pâtres du voisinage de Gardiki, en Albanie, maltraïtés par les Turks, se retirèrent, avec leurs troupeaux, sur une des montagnes les plus rudes de ce canton de l'Épire qui , sous le nom de Khamourie, s'étend vis-à-vis l'ile etle canal de Corfou. Bientôt d’autres persécutés, d'autrés mécontents de différents pays, les 7 suivirent ; et au bout de quelques années, ces réfugiés, mélange de Grecs et d'Albanais chrétiens, formérent une éommunauté d'environ cent individus , réunis dans ‘ui village qui porta dès lors le nom de Souli. En r792, ce village était devenu le chef:lieu d’une petite république, non seulement reconnue, mais redoutée de toutes les puissances turkes de l'Épire.

Commerit cette république était-elle- née én si peu de temps , de l'établissement d’une vingtaine de ‘pauvres chevriers chrétiens, entourés de Turks et gites dans un repaire de loups et de sangliers, où ils n'avaient songé d’äbord qu’à se cacher ? Par queile catastrophe a-t-elle disparu en un jour du sein dela Grèce? Quels étaient enfin tes Souliotes, dont les aventures, les exploits ét lés revers ont l'air de vieilles fables héroïques , jetées par mégarde dans l’histoire des peuples et des temps

scurité, Je suis obligé d’avertir de ces défauts, puisqu'ils ont dà nécessairement passer dans l'esquisse à laquelle l'ouvrage où ils se trouvent a servi de base. J'ai fait ce qui a dépendu de moi pour les atténuer, et j'aurais bien voulu faire davantage.

modèrnes ? Voilà des questions sur lesquelles je voudrais pouvoir satisfaire , et ne puis guère qu'attirer b curiosité du lecteur.

Avant de passer à ce qui m'est connu de l'histoire et des mœurs des Souliotes, je dois dire quelque chose de leur population et de leur position géographique.

La masse totale du peuple de Souli se partageait en deux classes : l'une souveraine et gouvernante, l'autre sujette et gouvernée. Les vrais Souliotes d'origine ou d'adoption formaient seuls la première ; la seconde consistait en un mélange de Grecs et d’Albanais conquis, désignés collectivement par le nom de Para-Soulbotes, Souliotes adjoints.

Les Souliotes de race, que je nommerai désormais simplement Souliotes, étaient concentrés dans onze villges, dont les quatre plus anciens étaient Souli on Kako-Souli , Avarikos, Samoniva et Kiapha , lesquels se . nommailent collectivement le Tétrachorion.

Ces quatre villages étaient bâtis sur les escarpements d'une montagne, aux sommités de laquelle on n'arriva que par un seul défilé serpentant, durant trois milles à travers un affreux dédale de précipices , de forêts et de rochers. De mille en mille, aux pas les plus scabreux du défilé , s'élevait une tour fortifiée pour en défendre l'accès. Au premier mille, et tout près de la première tour , se trouvait le village de Kiapha ; et deux milles plus haut se présentaient, à peu de distance l'un des autres, Kako-Souli, Avarikos et Samoniva, comme sus pendus aux escarpements les plus rudes d'une espèce

de vallon circulaire ou de cratère, dont les bords forment les crêtes de la montagne.

Les sept autres villages, colonies des premiers, ct nommés collectivement Heptachorion, étaient situés au pied de la montagne , dans une plaine fertile et cultivée.

La population totale de ces onze villages était d’environ cinq mille ames, dont le chef-lieu renfermait à lui seul près de la moitié. Quant à la population sujette ou conquise , elle s'élevait à plus de sept mille individus, et occupait une soixantaine de villages épars dans le plat pays, à quatre ou cinq lieues de rayon autour de la montagne. |

Confinés sur d'âpres rochers, entourés de voisins les uns à demi sauvages , les autres opprimés et pauvres, les Souliotes du Tétrachorion ne pouvaient exercer aucune industrie, ni faire aucun négoce. Ils élevaient quelque bétail, mais trop peu pour en uürer leur subsistance. Ce qui leur manquait, il n'y avait, pour eux , qu'un moyen de se le procurer: c'était de l'enlever aux habitants et aux cultivateurs des plaines adjacentes.

Ils partaient , pour justifier cette conduite, d'un principe de droit qu'ils énonçaient sans détour, et même avec orgueil. « Les terres qu'occupent aujourd'hui les Turks, disaient-ils , ne sont pas les terres des Turks ; ce sont celles de nos pères. Nos pères en ont été dépouillés par la force; et nous, leurs enfants et leurs héritiers, nous avons le droit d'en reprendre, pour vivre, tout ce que nous avons la force d'en re-

prendre. Quant aux Grecs et aux autres chrétiens qui

Jabourent pour les Turks, qu'ils prennent les armes avec nous pour reconquérir la terre commune, ou qu'ils se résignent à être traités par nous comme ceux qui nous l'ont ravie. » |

Avec un tel principe de droit public, audacieusement ‘observé et dans toute sa rigueur , surtout dans les com mencements, les Souliotes durent avoir et eurent en effet des guerres fréquentes avec les petites puissances turkes de leur voisinage. Dans toutes ils furent victorieux, et prirent successivement aux agas de Margariti de Paramythia, et aux pachas de Iannina, les soixante villages qui formaient la Para-Souliotide. Une suite nécessaire de.leurs victoires fut d'être reconnus comme peuple , comme puissance indépendante, par les puissances sur lesquelles ils les avaient remportées. Maisi y eut cela de bizarre, dans les conventions qui 4 εἰλblirent peu à peu entre eux et ces puissances, qu'ils } figurèrent à la fois à titre de conquérants ou de vainqueurs, et à titre de sujets ou de-vaincus,

Ainsi, ils payaient aux délégués de la Porte le tibutordinaire des raïas , c'est-à-dire une capitation en argent, et de plus, la dîime de leurs troupeaux ,. de leur beurre et de leur fromage. D'un autre côté, ils levaient L même dîme et la même capitation dans les villages qu'ils possédaient à titre de conquête. Ce n'était pas tout; outre ce double impôt , ils se faisaient payer une rétribution particulière en-argent, par les agas et les pachas voisins, pour ne point dévaster les terres de leur domaine.

. Pour ce qui est de l'organisation intérieure des Sou-

Lotes , on en sait peu de chose , mais assez toutefois pour voir que tout y était fort simple et en harmonie avec la nécessité de subsister par la guerre.

La famille, prise να était considérée comme l'élément politique de l'état : c'était l'unité par laquelle se comptait la option. Un certain nombre de familles alliées ou provenant d’une souche commune formait une Phara ou tribu, gouvernée par le chef de la famille la plus ancienne ou la plus respectée. Ainsi les cinq mille habitants de la Soulotide se groupaient en huit cents familles à peu près, et celles-ci en quarante-sept Pharas.

Il n'y avait à Souli ni tribunaux, ni lois écrites, ni même coutumes judiciaires. Les différents entre particuliers se terminaient à l'amiable par la sentence arbitraire des chefs des familles ou Pharas auxquelles appartenaient les disputants.

Quant aux affaires publiques, c'était un conseil composé des quarante-sept chefs de Pharas qui en décidait. De ces affaires, la principale et presque la seule était la guerre; mais quand elle était une fois résolue, et qu'il ne s'agissait plus que de La faire, toutes les dispositions générales, toutes les opérations préliminaires étaient réglées d'avance par l'usage. Souliotes de la -montagne et Souliotes de la plaine, chefs et soldats, hommes et femmes, tqus savaient ce quils avaient à faire,.et tous s’en acquittaient, moins comme d’un devoir public, que comme d'une affaire personnelle.

Aux approches d'un ennemi, les Souliotes de La plaine

évacuaient aussitôt leurs villages, avec leurs effets et leurs vivres. Les vieillards , les enfants et les femmes se retiraient sur la montagne ; mais les hommes s arrétaient à l'entrée des défilés, pour les défendre, et les Souliotes montagnards descendaient à leur secours. Le pays conquis restait seul exposé aux ravages de guerre.

N'ayant d'autres armes que le fusil et le sabre, et combattant d'ordinaire dans des lieux hérissés de bois et de rochers, où chacun se choisissait son poste, et se battait, en quelque facon, pour son compte et à part des autres, leur tactique était on ne peut plus simple : elle se bornait à ne jamais fuir, et à ne jamais s'effrayer du nombre des ennemis. Ils avaient néanmoins quelques maximes de guerre , dont je ne citerai qu'une seule, comme la plus originale et la plus carac téristique.

Avaient-ils affaire à un corps d'ennemis très-nombreux? ils ne lui opposaient que le moindre nombre possible des leurs. Contre une troupe de cinq ou six mille hommes, par exemple, ils en faisaient marcher cent cinquante, ou tout au plus deux cents. Était-ce, au contraire, un petit détachement de cinq cents à mille hommes qui se présentait, ils allaient à sa rencontre en nombre égal.ou supérieur. Dans le premier cas, ils ne visaient qu'à se défendre : c'eût été folie, de leur part, de prétendre à quelque chose de plus qu’à battre et à repousser l'ennemi. Dans le second cas, il y avait, pour eux, outre la chance de la victoire,

celle d'un avantage accessoire : ils pouvaient faire beaucoup de prisonniers qu'ils dépouillaient, vendaient, ou mettaient à rançon.

Les forces militaires des Souliotes, très-grandes sans doute relativement à leur population totale, étaient fort peu de chose par elles-mêmes. Le Tétrachorion pouvait donner jusqu'à mille hommes de guerre, et l'Heptachorion cinq cents ; de sorte que, dans ses plus grandes entreprises, ou dans ses plus grandes détresses, Φου] n'eut jamais plus de quinze cents combattants sur pied, et rarement autant.

Les femmes suivaient les hommes à la guerre : elles leur apportaient des vivres, des munitions; et au besoin, combattaient avec eux. Voyaient-elles un détachement des leurs reculer ou chanceler devant l'ennemi, elles accouraient à son secours. Arrivait-il qu'un Souliote se comportât lâchement sous leurs yeux, elles l’accablaient de reproches, le déclaraient indigne d'avoir ou de trouver une femme, et poussaient quelquefois l'insulte jusqu’à lui arracher ses armes.

Mieux valait, pour une femme souliote, voir son mari tomber en brave à la guerre, que de l'y voir noter pour une lâcheté; car la loi la rendait, en quelque sorte, responsable de cette lâcheté ; c'était elle qui en était châtiée par des peines fort légères sans doute, à ne les considérer qu'au physique, mais que l'orgueil public se chargeait de rendre amères. Quand la femme d'un Souliote signalé pour lâche allait à la fontaine puiser de l'eau ou abreuver son bétail, une, dix, cent

femmes de braves qui survenaient pour en faire autant ayaient toutes le droit de l'écarter de l'eau , de remplir leurs vases, d’abreuver leurs troupeaux avant elle. Une Souliote qui voulait prévenir cet affront, ou ne pas ke subir deux fois, n'avait que deux partis à prendre: il lui fallait ou quitter son mari, ou le décider à démentr, par une action d' éclat, le mauvais renom qui courait de lui.

ο Un Souliote ne quittait jamais ses armes; il mangeait, il dormait avec elles. C'était le fusil sur l'épaule, le sabre au flanc, et le poignard à la ceinture, qu'il allait à l'église ou menait paître ses chèvres. Par suite de cette habitude d'aller toujours armé, les rixes devenaient aisément meurtrières entre des hommes d’un naturel si fier et si sauvage; et dans un pays comme Souli, où chaque famille se faisait un point d'honneur de soutenir et de venger les siens, toute querelle privée tendait à la guerre civile. Aussi la loi avait-elle cherché à restreindre le plus possible les chances par le concours desquelles une rixe particulière pouvait s'exaspérer et s'étendre. Π était défendu aux hommes de simmiscer dans une dispute, soit entre d’autres hommes, sait entre des femmes, même dans l'intention de [3- Ῥβ]δετ. On supposait cette bonne intention trop fragile, et trop fort le penchant qu'avait tout Souliote à profter de toute occasion. qui s'offrait à lui de donner une preuve de courage, de force ou d'intrépidité. Les femmes seules ‘avaient le. droit d'intervenir comme médiatrices, aussi bien dans. les rixes entre hommes que dans celles entre femmes. |

Quant aux rixes d'homme à femme, une autre loi beaucoup plus étrange que la précédente, mais dictée par le même esprit, les rendait aussi rares que possible. Le Souliote meurtrier d'une femme était candamné à entretenir à ses frais autant de citoyens qu'il était à présumer que la femme tuée aurait mis d'enfants au monde si elle eût vécu. Pour un Souliote, une telle punition était pire que la mort; et chacun évitait avec une sorte de terreur toute occasion de s’emporter contre une femme et de la frapper.

Ainsi donc les lois, les mœurs, l'éducation, la religion même, tout rendait, chez les Souliotes, à l'exaltation du courage. Après la bravoure, la plus haute vertu d'un Souliote était l'amour de la terre natale. Peu importait que cette terre ne fût qu'une montagne stérile, hérissée de rocs, et entourée de précipices ; le Souliote l’aimait telle qu'elle était, et même pour ce qu'elle était. I] l'aimait pour tout ce quil en avait coûté d'efforts à ses ancêtres pour s'y établir, et pour tout ce qu'il fallait d'héroïsme et de courage pour s'y maintenir. Il l’aimait enfin pour l'enchantement orgueilleux avec lequel il pouvait contempler du haut de ses rochers, dans la plaine, des opprimés moins brayes que lui, et des oppresseurs dont il ne craignait rien.

ο Les guerres, les expéditions, soit nationales, soit particulières, à la suite desquelles Souli était parvenu à l’état que je viens d’esquisser, n'ont été écrites par personne. Les Souliotes eux-mêmes Îes avaient oubliées,

et il y a toute apparence qu'elles sont à jamais perdues pour l’histoire de la Grèce. Ce n'est guère qu à dater du moment où cette peuplade s’est trouvée en contact avec le fameux Ali, pacha de Jannina, que l’on a commencé à parler d'elle ailleurs qu'en Épire, et à recueillir quelques traits de son caractère.

La première circonstance dans laquelle on la voit figurer est une des plus grandes et des plus heureuses de son histoire. C'était en 1789 : quinze ans s étaient écoulés depuis le traité de Kaïnardgi qui avait mis fin à la guerre commencée en 1769 entre la Porte et la Russie. Dans cet intervalle, la querelle s'était rengagée Dès 1786, la Porte avait de nouveau attaqué la Russie; et Catherine IT, ayant pour auxiliaire l'empereur Joseph IT, avait repris le cours de ses victoires sur les Turks. De 1787 à 1790, les Austro-Russes avaient rem porté les plus grands avantages, et les Musulmans avant été réduits à une détresse pire que celle de la guerre précédente. Catherine IT n'ayant alors aucun beson des Grecs, ne songeait plus à eux : mais à la mort de Joseph II, lorsque le fardeau de la guerre retomba en entier sur elle, l'idée lui revint de se servir des Grets, et de leur reparler d'indépendance et de gloire. Π fut question alors, comme en 1770, d'opérer dans quelque partie de la Grèce un soulèvement, à la faveur duquel les Russes marcheraient plus vite et plus droit au vrai but de la guerre. La chose n’était pas facile, après la déplorable issue qu'avait eue, vingt ans auparavant, l'insurrection de la Morée; mais s'il y avait une pro-

vince grecque où l'on pût espérer encore de soulever beaucoup de braves au nom de la liberté et de l'indépendance, c'était l'Épire. Aussi fut-ce là que la Russie envoya ses agents, avec un manifeste où tous les Grecs étaient incités «à chasser les ennemis du nom chrétien du pays qu'ils avaient usurpé, ét à reconquérir leur ancienne liberté. »

Souli fut choisi pour le point central de l'insurrection, pour le rendez - vous de toutes les bandes de Klephtes qui, réunies aux Souliotes, formèrent bientôt une armée redoutable, même par le nombre. Cette armée marcha contre ΑΗ pacha, qu'elle battit complètement, tandis qu'une flottille greque de douze bâtiments, commandée par le fameux Lampres, occupait et battait, de son côté, les forces navales des Turks dans l'Archipel.

Mais tandis que les Grecs se compromettaient ainsi pour la Russie , et lui tenaient plus qu'ils ne lui avaient promis, la Russie, fléchissant aux menaces équivoques de l'Angleterre et de la Prusse, signait un accommodement avec la Porte, et livrait, pour la seconde fois, les maïheureux Grecs au ressentiment de leurs oppres- -seurs. J'ai dit ailleurs quel fut le sort de quelques-uns des plus braves, et ne m'arréterai pas davantage sur ce point.

De tout ce qui avait pris part au soulèvement de J'Épire , les Souliotes étaient les seuls assez forts pour ne pas craindre d'en être châtiés, et pour sen faire gloire. Ali, qui ne tenait le pachalick de Jannina que

depuis deux ou trois ans, n'était pas en mesure de tirer vengeance de sa défaite, et de la mort d'u fil qu'il y avait perdu. Ce ne fut qu’en 1792 qu'il put songer à punir les Souliotes. Îl rassembla à Tannina huit ou dix mille Albanais d'élite, à la tête desquels il fit publier de toutes parts qu’il allait marcher contre la vie d'Argyrocastron, à laquelle il avait donné un gouverneur dont elle ne voulait pas. Ce n'était pas assez, pour ui, de tromper les Souliotes sui le but de son expédition ; il lui importait bien plas encore de les ‘affaibhr. Dans cette vue, il leur écrivit une lettre louangeuse, pour les engager à joindre leurs forces aux siennes contre l'ennemi qu’il feignait de menacer, leur promet: tant une solde double de celle des Albanais, puisqu'il seraient, disait-it, deux fois plus ‘braves. ‘

Se défiant des éloges et de la proposition du pacha, les Souliotes se contentèrent de lui envoyer un détchement de soixante et dix hommes, aux ordres de Lampros Tsavellas, le’ chef d'une’ des plus anciennes familles et l’un des héros de Souli. « Ce renfort te suf. fra pour être partoût victorieux , » écrivirent-ñs à Al. Celui-ci, déjoué εἰ mécontent, n'en poursuivit pas inoins son entreprise. η] βτεπά, Άνευ ses Albanais et Res soixante et dix Souliotes, la route d'Argyrocastron; mais à trente milles de Iannina, il fait faire halte. Ts vellas et les sieñs, dâtis la sécurité où ils sont, quittent un momient leurs armes pour se reposer, et se dispersent cà et À. Ali saisit cet instant; il ordonne à 969 Albanais de tomber sur les Souliotes, de les arrêter

prisonniers, et de les conduire à Jannina, à l'exception de Lampros Tsavellas qu’il garde avec lui. Ces ordres préliminaires exécutés , il fait volte-face avec toute son armée , et se précipite sur la route de Souli, $é flattant d'arriver à temps pour le surprendre: Heureusement pour Souli, un des braves de Tsävellas avait échappé aux Albanais, et se jetant à la nage dans le Thyamis, avait gagné le bord opposé, à travers trois mille balles dont aucune ne l'avait atteint, et avait pris de là sa course vers la montagne natale. Il arriva trois heures avant ΛΙ, et quand celui-ci se présenta devant les défilés qu'il croyait franchir , il Ly trouva les Sotilictes et s'arrêta.

Furieux d'être ainsi déçu, mais ne renonçant pas encore à l'espoir de vaincre sans combät, le pacha fait amener en sa présence le cäpitaine Tsavellas, et lui tient de longs discours qui, en substance, se réduisent à ce peu de mots : « Mets-moi en ‘possession de ton pays, tu seras largement récompensé: situ me re: fuses, je vais te faire rôtir à petit feu.» —« Eomnient puis-je te mettre én possession de mon pays , lui répondit Tsavellas , étant ici prisonnier | P Si tu veux que j'essaie de faire ce que tu désires, rends-moi la liberté, permets-moi d'envoyer chercher mon fils à Souli; c'est la partie la plus chère de moi-même: garde-le pour otage, jusqu’à ce que j'afe pu agir. » Ali, persuadé par ces paroles, délivre Tsavellas, qui prend la route de Souli, laissant au pouvoir du’ pacha sôn ‘fils Photos, jeune homme d'envron dix-huit ans, que nous ver-

rons bientôt prendre le premier rôle dans cette histoire.

Ali attendait avidement, au pied des montagnes de Souli, l'accomplissement des promesses de Tsavellas . il ne resta pas long-temps dans l'erreur sur les véritables dispositions de ce magnanime Souliote. Voici L lettre qu'il en recut:

« Ali pacha, je me réjouis d'avoir trompé un fourbe: «c'est pour défendre ma patrie contre un voleur, que « je suis venu ici. Mon fils mourra ; mais j'ai l'espoir de «le venger avant de mourir aussi. Certains Turks de «ta façon diront que je suis un père sans entrailles, de « sacrifier mon fils pour ma délivrance. Moi, je dis que « situ avais pris notre montagne, tu aurais tué mon fl, «toute ma famille, et tous mes compatriotes, sans que «j'eusse pu venger leur mort. Si, au contraire, nous «sommes victorieux, j'aurai d'autres enfants, car m «femme est jeune. Quant à mon fils, malgré sa jeu- « nesse, il sera content d'être sacrifié pour la pate; «sinon il n'était pas digne de vivre, ni d’être reconnu «pour mon fils. Il supportera la mort avec courage; « sinon il ne mériterait pas d'être nommé un vrai fils de « la Grèce, notre patrie. Viens donc, infidèle, je brûle « de me venger. »

Cette lettre et la fraude héroïque de Tsavellas doublérent la rage d'Ali contre les Souliotes; mais la ragt d'Ali était toujours soumise au calcul. Déconcerté pour la seconde fois dans ses plans , il essaya de réussir en temporisant, et chercha à effrayer les Souliotes par

l'appareil de ses forces, et en occupant ; autour de leur montagne, tous les points par lesquels ils pouvaient recevoir des secours en hommes, en munitions et en vivres. Son armée , évaluée probablement avec exagération tantôt à vingt, tantôt à vingt-deux mille hommes, parait avoir été au moins de quinze mille. Elle était divisée en quatre corps, dont les deux plus forts commandés , l'un par le vizir en personne, et l'autre par son fils Mouktar, occupaient les villages de Souliotes, au pied de la montagne, en face du défilé par lesquels on y gravissait.

On ne sait combien de temps Ali serait resté dans cette position, s'il n'eût été informé, par un hasard heureux pour lui, d'un plan hardi qu'avaient arrêté les Souliotes, pour le surprendre et l'enlever du milieu de son camp. Perdant enfin patience, et se décidant à combattre, il rassemble ses officiers et l'élite des Albanais, au nombre de sept à huit mile hommes, pour leur faire, au nom du Coran et de l'honneur, les exhortations que la circonstance exige; pour leur dire que le moment est venu, pour eux, de se venger de toutes les insultes des Souliotes, de cette poignée de djaours et de voleurs de chèvres ; et afin de mieux s'assurer de leur courage , il promet une gratification de cinq cents piastres par tête à chacun de ceux qui pénétreront à Souli et le prendront. À cette promesse, les Albanais tirent leurs sabres, en brisent le fourreau, et jurent de ne pas les quitter avant d'avoir fait ce que souhaite le pacha.

À ces huit mille hommes d'élite et au reste de l'armée d’Ali, les Souliotes n'avaient à opposer que treize cents combattants, commandés par George Botsaris , le seul des capitaines souliotes qui le disputât alors à Lampros Tsavellas, en expérience , en patriotisme et en bravoure. Ce fut entre des forces si disproportionnées que commenca , le 20 juillet 1792, une bataille étonnante dont je ne rapporterai que les incidents les plus caracteristiques. | |

Après une résistance vigoureuse à l'entrée de leurs défilés, les Souliotes se retirèrent sur Kiapha, position plus avantageuse , où les petits détachements de leurs troupes pouvaient agir avec plus de concert. Là, le combat devint terrible. Enflammés par les promesses du vizir, les Albanais attaquèrent les Souliotes avec une intrépidité et une persévérance auxquelles ceux-ci n'étaient pas accoutumés. Repoussés dans deux premiers assauts, où 19 avaient jonché de leurs cadavres le creux du défilé, ils revinrent une troisième fois à la ‘charge, avec plus d'acharnement qu'à la première. La chaleur du jour était excessive, et les Souliotes éprouvaient tout ce qu il y a d'aigu dans les tourments réunis de la faim , de la soif et de la fatigue. Ils ne pouvaient plus toucher à leurs fusils. brûlants à force de coups tirés et d’être exposés au soleil; cependant ils ne cessèrent de combattre et de tenir l'ennemi en arrêt qu'après dix heures de carnage.

Ils se retirent alors, pour prendre de nouvelles positions dans la partie supérieure de la montagne. Un

petit détachement s'arrête à la seconde tour, ayant à sa tête Georges Botsaris en personne. Entre la seconde tour et Souli , un corps beaucoup plus nombreux, commañdé par Lampros Tsavellas, se place en: embuscade dans une épaisse forêt qui domme le défilé. Enfin , quatre cents hommes vont prendre position à Souli même, pour recevoir l'ennemi de front.

. Gepsndant, encouragés par un succès nouveau pour eux., les Albanaïs , après avoir repris haleme à Kiapha, poursuivent intrépidement leur marche vers la cime de la montagne. Arrivés à la seconde tour, et n’y trouvant point de résistance, ils la laissent derrière eux, continuent à gravir, et sont déja près de Soul. .

Il n'y avait Jusqu'ici, dans. ces mouvements, rien d'iuprévu ai d'alarmant pour les Souliotes, qui n’attendaient, pour attaquer l'ennemi, que de le voir engagé assez avant dans le piège ou ils avaient voulu l'attirer. Tels. étaient néanmoins le nombre, la résolution et le progrès des assaillants, que l'on ne peut dire quelle eût été l'issue du combat, sans l'incident hors de calcul qui vint tout-à-coup en maitriser les chances.

Quelques femmes , voyant l'ennemi si près, s'imagirrent que c'est à elles à sauver leur pays. La plus intrépide de toutes, Moscho, l'épouse de Lampros Tsavellas, force à coups de hache trois caissons de car. touches dont elle n'a pas la clef : elle remplit son tablier de ces cartouches, prend un.sabre, un fusil, et s'élance au-devant des Albanais, suivie d'un bataillon de ses cormpagnes. Entraînés et enflammés par leur exemple,

les quatre cents hommes postés à Souli se jettent, avec elles, sur l'ennemi, et le repoussent sur la seconde tour. Là, Botsaris arrête les fuyards par un feu terrible, en même temps que Tsavellas les prend en flanc, à la tête des troupes embusquées. Entourés de toutes parts, ne pouvant ni avancer ni fuir , les Albanais tombent sous une grêle de balles, sont écrasés sous les rochers que l'on fait rouler sur eux. Tout ce qui s'était engagé plus haut que la seconde tour est tué ; le reste se précipite en désordre du milieu de la montagne sur la plaine , poursuivi par les vainqueurs.

L'héroïine Moscho était des plus ardentes et des premières à la poursuite ; mais descendue à la tour de Kiapha, elle fut un moment arrêtée par un triste spectacle. Les corps de neuf jeunes Souliotes gisaient aux environs de cétte tour; ils avaient été chargés de la défendre, et tous étaient tombés en la défendant. Un dixième qui avait combattu à la tête des neuf autres , ne venait que d’'expirer ; et celui-là, Moscho l'eut bientôt reconnu. C'était son neveu ; c'était Kitsos Tsavellas. Elle se jeta sur lui, le baisa sur les lèvres, le couvrit de son tablier , et prononça sur lui ce myriologue guerrier : « Bien-aimé neveu, je suis arrivée trop tard pour te sauver la vie; mais je puis du moins venger ta mort sur tes ennemis et tes meurtriers ». En achevant ces mots, elle se remet à la poursuite des Albanais.

Rien n'égale la terreur , le désordre et la précipitation de leur fuite. Ceux qui purent se cacher dans les bois, dans les montagnes, s'estimèrent les plus heu-

reux ; les autres ne s'arrêtèrent qu'à lannina, et presque tous avaient jeté leurs armes, pour être plus sûrs d'échapper à l'ennemi. Bagages, munitions de bouche et de guerre, armes, trésor, tout tomba an pouvoir des Souliotes. On porte le nombre des morts à plus de trois mille du côté des Albanais; les Souliotes eurent soixantequatorze hommes tués, et une centaine de blessés.

ΑΙ pacha , qui avait vu de loin ledésastre de son armée sur la montagne de Souli, avait été le premier à fuir, et à fuir si vite que, pour faire une route de huit à dix lieues, il creva deux chevaux. De retour à Iannina, il s'enferma dans son palais , et s'y tint caché plus de quinze jours, sans vouloir parler à créature vivante ; et pour que personne ne sût en quel état rentrait à [annina cette armée qui venait d’en sortir avec tant de parade , il défendit , sous peine de la vie, à tous les habitants de la ville, de mettre la tête à la fenètre.

Cette précaution prise, il se hâta de députer aux Souliotes un évêque, par l'entremise duquel il demanda et obtint la paix aux conditions suivantes : 1° de céder aux Souliotes une certaine étendue de territoire à leur convenance ; 2° de leur payer cent mille piastres, pour à rançon des prisonniers qu'ils avaient faits sur lui ; 3° de remettre en liberté tous les Souliotes qui se trouaient alors en son pouvoir, et en particulier le jeune Photos Tsavellas.

Ce ne fut qu'en l'année 1800, que les circonstances et le cours des événements généraux permirent à Ali pacha de reprendre ses projets contre les Souliotes,

ou, pour mieux dire, l'y déterminèrent. Jamais ses préparatifs m'avaiént été si formidables , et jamais le but n'en avait été si secret. L'armée qu'il avait réunie pour cette nouvelle expédition , suivant quelques rapports, de vingt-huitmikle hommes, n'était guère de moins de vingt mille; et personne ne savait encore contre qui elle alait marcher, lorsqu'elle parut tout-à-coup devant les montagnes de la Souliotide.

Pour le coup, les:Souliotes étaient pris: au dépourvu, et dänsles conjonctures les plus fàcheuses. Ne se croyant pas menacés, ils n'avaient fait aucun approvisionnement en: munitions, ni en vivres. Par une fatalité plus grave encore, George Botsaris, ce même capitaine sous lequel ils avaient triomphé dans la dernière guerre, les avait trahis, gagné par vingt-cinq mille piastres qu'Ali pacha lui avait fait proposer, et s'était retiré de Soul, avec toutes les familles de sa tribu, qui donnaïént près de deux cents hommes de guerre. Malgré tous ces: contre-temps, les Souliotes résolurent de combattre, et chacun courut à son poste.

Lampros Tsavellas était mort depuis cinq ans ; mais son fils Photos, alors âgé de vingt-cinq ou vingt-six ans, était déja le héros de Souli ; ce’fut lui que les Souliotes mirent à leur tête. Ils avaient deux cents hommes de moins, et l'ennemi cinq ou six mille de plus qu'à la dernière guerre. Peut-être, pour tout autre capitaine, ce surcroit de disproportion entre les deux forces eûtil été un motif de se resserrer sagement dans la défensive : pour Photos Tsavellas, ce fut un motif d'être plus hardi, et de prendre l'offensive.

Le gros de l'armée du pacha arriva le 2 juin , sur quatre colonnes, et par quatre points différents. Elle prit position aux environs de la montagne de Souli, en attendant l'arrivée. du pacha, qui.entra trois jours après , avec la reserve, à Lyva, village sur la route de Iannina à Souki, à une distance presque égale de l'un et de l'autre. Photos Tsavellas n'avait pas attendu dans les défilés les quatre premières colonnes de l'ennemi ; il s'était avancé partout à leur rencontre, les avait partout déconcertées et battues, et occupait encore des positions en avant des défilés, au moment de l'arrivée d’Ali. Celui-ci résolut d'agir sans délai, S'étant assuré de la position de ses différents corps d'armée, et sachant que celui commandé par l'aga de Paramythia occupait les hauteurs de Birtsakha, à deux ou trois heues N. O. de Souli, il ordonna à ses meilleures troupes de se rendre, le jour même, en cet endroit , en s'y portant par le village de Systrouni, qui n’en est éloigné que de deux heures de chemin. Son projet était de marcher , dès le lendemain, contre Souli.

Les ordres du pacha ne furent pas exécutés avec la précision et la célérité nécessaires. Au lieu d'arriver à Birtsakha le jour convenu, huit ou dix mille Albanais s'arrétèrent à Systrouni, pour y passer la nuit. Photos Tsavellas, informé par des avis secrets et précis des marches et du projet de l'ennemi, n'hésite pas un instant sur ce qu'il doit faire. Il choisit deux cents Souliotes des plus braves, se porte de nuit avec eux à Systrouni , et s'y établit dans un poste avantageux , avec

les précautions convenables pour n'être n1 aperçu ni entendu de l'ennemi, Le matin , à l'heure où les Turks se mettent en mouvement pour continuer leur chemin à Birtsakha , il détache quelques Souliotes, avec l'ordre de provoquer l'ennemi et de l'attirer au piége. Le stratagème réussit : un corps de douze cents Turks, commandés par Mustapha Zygouris , insultés par les enfants perdus de l'embuscade, se met en désordre à leur poursuite , suivi de près par le gros de l'armée qui s'ébranle machinalement et en tumulte à ce mouvement inattendu. À peine les Turks de Zygouris sont-ils à la portée du mousquet des Souliotes, que Photos s'élance, comme un lion, de sun poste; étend Zygouris à terre d'un coup de fusil, et lui a coupé la tête avant que les Turks aient eu le loisir de s'apercevoir qu'ils ont donné dans un piége. Les deux cents Souliotes s'élancent en même temps sur le gros des Turks, qui, glacés de surprise, s'enfuient pêle-mêle dans la direction de Birtsakha, laissant la terre jonchée d'autant de morts que les Souliotes ont pu tirer de coups.

Le pacha eut un grand dépit de cet échec : toutefois Ἡ persista dans son premier projet, sauf à réunir , pour l'exécuter , plus de forces qu'il n'y en avait destiné d'a bord. La précaution entraina quelques délais ; mais enfin tout était prêt le 8 juin ; il était nuit; et l'ordre était donné de partir au point du jour, pour marcher à l'attaque des défilés de Souli.

Toute l'armée reposait tranquillement , lorsque toutà-coup , au plus sombre de la nuit, une fusillade terri-

ble sefait entendre , et à ce bruit, les Albanais se mettent à crier de tous côtés : « les Souliotes! les Souliotes ! » C'étaient eux en effet; c'étaient les deux cents hommes par lesquels les Turks avaient été battus à Systrouni trois jours auparavaut, qui, renforcés par cinquante autres braves, et toujours commandés par Tsavellas, tombaient de nouveau sur l'ennemi, pour achever de déconcerter ses plans.

Assaillis si vivement quand ils s'attendaient si peu à l'être , les Albanais se jettent pêle-mêle les uns sur les autres, éperdus , se cachant ou combattant ϱὰ et là, sans vigueur , sans projet, et faute uniquement de savoir par où fuir, dans l'obscurité, pour éviter ces Sou- Ποιες qu'ils tremblent de rencontrer partout. Ce n'est qu'au bout de trois heures, lorsqu'ils peuvent entrevoir leur chemin aux premières lueurs du jour, qu'ils osent battre franchement en retraite. Mais alors éclate un orage affreux, accompagné d'une forte grèle, qui, lancée contre eux par un vent impétueux , les empêche de voir , de marcher, et les rejette sur les sabres des Souliotes. À ce coup, les terreurs de la superstition se joignent, en eux, à celles de la guerre pour compléter leur déroute : ils se poussent aveuglément les uns les autres sur la route de Lyva, où le pacha était encore, ne s'attendant guère à les revoir là , et dans un tel état. 1! y avait, dans leur défaite et dans la bravoure de leur ennemi, quelque chose de surprenant et presque de merveilleux qui mettait, pour ainsi dire, leur lâcheté à son aise, et leur donnait l'impudence de la montrer

tont entière. Ils muwmuraient tout haut de la guerre; ils éclataient en reproches contre le pacha; ils demandaient à se retirer , et juraient dans la franchise de leur cœur, qu'ils ne se baïttraient plus contre les Souliotes, contre ces Souliotes qui étaient, selon eux, non des hommes, mais des démons incarnés tout exprès pour tuer des hommes.

À la teneur et à l'accent de ces protestations, Al pacha ne pouvait douter qu'elles ne fussent sérieuses; il lui fallait à tout prix retenir ses soldats, et il sentit qu'il ne pouvait les retenir qu'en approuvant et en flattant leur lâcheté. Il leur promit qu'ils n'auraient plus désormais à combattre les Souliotes en rase campagne; qu'il ne s'agirait que de les tenir bloqués de loin , et à l'abri de leurs attaques, dans des forts qui allait faire construire. Ces promesses calmèrent les Albanais, et le pacha, empressé de les tenir, ramassa de tous côtés jusqu'à trois mille maçons, qu'il employi jour et nuit à construire, autour de la montagne de Souli, douze forteresses, ou tours fortifiées, sur les douze points principaux par lesquels les Souliotes potvaient communiquer avec les pays environnants. De ces douze points , le plus voisin de Souli en était à | distance de deux heures de marche ; le plus éloigné, à celle de cinq.

Le projet d’Ali était de réduire, par la famine, les Souliotes à se soumettre à lui à discrétion. Aussi toutes les attaques, toutes les ruses, toutes les sorties des Souhotes eurent-elles dès-lors pour objet de se procure

des vivres et. des munitions de guerre. C'était surtout durant les nuits orageuses ou.sombres qu'ils franchissaient là ligne de blocus et se‘répandaient dans les pays voisins , enlevant de force ou de gré les subsistances qui leur tombaient sous la main. Dans les premiers temps du blosus, il était rare que leurs excursions fussent infructueuses ; et rarement aussi en revenaient-ils sans amener du bétail, des chevaux ou des hommes pris sur l'ennemi. Ce furent donc les Turks qui, fatigués et mal nourris, souffrirent d'abord le plus de ce nouveau genré de guerre. Ali s'en aperçut, et voulut essayer d'abréger par la ruse la tâche de la patience. Ἡ fit proposer aux Souliotes un projet de paix, d’après lequel tout seraït rétabli sur l'ancien pied entre eux et lui, moyennant vingt-quatre otages qu'il exigeait en ga+ rantie de la promesse que les Souliotes lui feraient de respecter les terres de son domaine. Les Souliotes acceptèrent la condition, ils donnèrent les otages , et dèslors il ne fut plus question de paix de la part d'Ali. Il espérait que les familles de ces vingt-quatre otages qu'il détenait et pouvait faire mourir, s'opposeraient à la continuation de la guerre. Il n’en fut rien : les Souliotes lui écrivirent une lettre dont voici la substance : «ΑΙ pacha, nous avons perdu jusqu'à ce jour dix-sept «hommes en nous défendant contre toi. Si tu fais « mourir nos vingt-quatre otages, ce ne seront encore « que quarante et une victimes qui auront péri pour la « patrie : elle vaut davantage, et ne sera point livrée à « ce prix. » |

Je passe sous silence d'autres ruses, d’autres perfdies d’Ali : je ne veux-m'arrèter qu à celles qui furent, pour les Souliotes, des accasions de montrer la fierté de leur caractère, ou la force de leur patriotisme. Le fourbe despote s'avisa une fois de leur proposer de lui céder leur pays, leur promettant de leur en donner un autre, à leur choix, où ils seraient francs de tout tribut, et de leur accorder, en outre, une indemnité de deux mille bourses. Voici la réponse qu'ils lui firent :

« Ali pacha, nous te saluons. Notre patrie nous est « infiniment plus précieuse que ton argentet que les lieux « fortunés que tu promets de nous donner. Ta peine est « donc superflue : notre liberté ne se vend point pour de « l'or ; tout celui dela terre ne l'acheterait pas. On ne peut « l'avoir qu'avec le sang et la vie du dernier Souliote. »

Ayant recu cette réponse, Ali voulut essayer si ses promesses ne feraient pas plus d'effet sur des individus isolés que sur la masse entière des Souliotes. En conséquence, il fit dire à Dimos ou Tsimas Zervas, l'un de leurs chefs les plus considérés, que s'il consentait seulement à se retirer de Souli, lui et les siens, il recevrait huit cents bourses paur prix de cette complaisance. Zervas lui répondit :

« Vizir, je te remercie de l'amitié que tu as pour « moi : mais ces huit cents bourses (que tu m'offres), je «te prie de ne pas me les envoyer ; je ne saurais pas les » compter ; et quand bien même je le saurais, je ne te « donnerais pas pour toutes ces bourses, je ne dis pas » MON pays, comme tu t'imagines, mais une seule

» pierre de mon pays. Quant aux honneurs que tu me » promets, je n'en ai que faire. Pour honneurs et pour « richessé j'ai mes armes, avec lesquelles j'immortalise «mon nom, defends et honore ma douce patrie. »

Il s'était déja écoulé dix mois depuis le commencement du blocus de Souli, et tout était encore aussi indécis que le premier jour, entre les Souliotes et le pacha. L'armée de celui-ci souffrait de plus en plus, était de plus en plus découragée; toutefois elle ne souffrait pas, elle n'était pas découragée au point que des flatteries , des promesses et des moments d’abondance ne relevassent, par intervalles, sinon son courage, du moins ses forces. Elle perdait journellement des hommes par la désertion et les maladies; mais ces hommes, aussitôt que perdus, étaient remplacés par d’autres. Il en était bien autrement chez les Souliotes. Chaque homme tué était pour eux une perte inappréciable et irréparable ; et ils en avaient déja perdu vingt-cinq, depuis le commencement de la guerre! Leurs provisions de bouche touchaient à leur fin; et tout le pays d'alentour, épuisé comme 1] l'était , il n'y avait plus, pour eux, de rapines heureuses à y faire; ce n'était plus qu à l'ennemi lui même qu'ils pouvaient, de temps à autre, enlever encore quelques subsistances. Ils étaient habituellement réduits aux racines, aux herbes de la terre, aux fruits sauvages , à l'écorce des arbres, qu'ils faisaient bouillir avec quelques poignées de farine : c'était là toute la nourriture qu'ils avaient pour réparer leurs forces épuisées par des combats perpétuels, par les embus-

cades , par les sorties, par les veilles au froid, à h neige et aux pluies. Aussi en mourait-il tous les jours quelques-uns, dont les cadavres enflaient hideusement et de manière à repousser les plus horribles instigations de la faim. Dans cette crise de détresse, personne ne parlait de se rendre; mais tant de souffrance n'était plus supportable : le moment était venu d'y succomber, ou d'y chercher, à tout hasard, quelque adoucissement.

Les Souliotes se décidèrent à composer un détachement de 413 hommes et de 174 femmes qu'ils envoyèrent à Parga, pour essayer d'en rapporter quelques subsistances. Le détachement descendit de la montagne, franchit sans obstacle la ligne du blocus, et se train jusqu'à Parga, dont les habitants le reçurent comme eux-mêmes auraient voulu l'être en pareille extrémité. Les Parganiotes retinrent, nourrirent et consolèrent, durant quatre jours, les six cents affamés de Φου, et les renvoyèrent, le cinquième jour, chargés d'autant de vivres que de malheureux exténués pouvaient en porter à huit lieues de distance, par des chemins seabreux et à travers des camps ennemis.

Plus le détachement souliote se rapprochait de ses montagnes, et plus il se tenait sur ses gardes. Cent hommes marchaient en avant, moins chargés que les autres, pour être plus dispos au combat en cas d'attaque. La précaution n'était pas superflue : douze cents Turks les'attendaient au passage. Mais il y avait, dans la contenance des Soulotes, je me sais quoi qui fit fnissonner les Turks; ils restèrent immobiles; les Son-

hotes passèrent , et gagnèrent à grands pas leurs défilés. Ils arrivèrent, mais chacun d'eux eut peine à reconnaître les siens, tant les cinq jours qui venaient de s'écouler avaient ajouté au changement de leurs traits et de leurs personnes! Ils ressemblaient à des squelettes sur lesquels on aurait recollé une peau desséchée : leurs visages étaient devenus complètement noirs; il y avait dans leurs yeux quelque chose d'égaré et de hagard, comme dans le délire; et ils se soutenaient à peine sur leurs jambes. |

Le secours venu de Parga leur rendit un peu de vigueur; mais ce ne fut qu'un soulagement passager : la faim ne tarda pas à revenir, non peut-être aussi aiguë qu'elle l'avait été, mais intolérable encore pour d’autres hommes que les Souliotes. Au milieu de tant de souffrances et de tant de fatigues, non-seulement ils ne perdaient rien de leur bravoure et de leur intrépidité accoutumées ; ils conservaient une présence d'esprit, une gaieté d'humeur, une verve d'orgueil qui éclataient dans-tous les traits de leur conduite envers léurs ennemis. Je n’en citerai que deux.

ΑΗ paeha avait mis un prix aux têtes des Souliotes, et promis cinq cents piastres pour chacune de celles qui lui seraient apportées. Les chefs des Souliotes l'apprirent, et ripostèrent à la proclamation d’Ali pacha par une autre dont voici la substance :

« Le pacha met à bas prix les têtes des Souliates : on « dirait qu’il ne sait pas encore combien elles sont pré- « cierises et difficiles à avoir. Quant à nous, nons croyons

«avoir apprécié justement celles des Turks : tout Sou- «liote qui en apportera recevra , pour chacune, une « gratification de dix cartouches. »

Une autre fois les Turks avaient pris un âne appartenant aux Souliotes, qui, pâturant en liberté, s'était trop approché d'un poste turk. Les Souliotes le réclamèrent, en promettant la rançon ou l'indemnité convenable: et les Turks rendirent l'animal sans rien stpuler de plus précis à son sujet. Sur-le-champ les Souliotes leur renvoyèrent un Turk qu'ils venaient de fure prisonnier, en le priant de les excuser auprès des siens de ne payer ainsi qu'au plus strict la valeur de l'objet restitué. Tels étaient encore les Souliotes, au dix-huitième mois du blocus de leur montagne.

Il est temps de dire qu'ils n'avaient jamais cessé d'entretenir des relations secrètes avec la plupart des αρ». des beys, et des autres officiers turks, qui, sans étre dans la dépendance d’Ali pacha, avaient consenti à l'aider dans sa guerre contre Souli. Les Souliotes navaient jamais perdu de vue le projet ni l'espoir d'en gagner plusieurs, et de les décider à retirer de l'armée d’Ali les troupes qu'ils y avaient ; et la chose sembhit effectivement très-aisée. Sans être précisément les amis des Souliotes, presque tous ces petits chefs indépendants étaient, en secret, les ennemis du pacha de Jannina, dont ils redoutaient l'ambition toujours croissante, Il n'avaient embrassé son parti que par faiblesse: plus d’une fois ils avaient été sur le point de l'abandonner pour prendre celui des Souliotes ; mais à chaque

fois , l'or ou les ruses, les menaces ou les caresses d'Ali les avaient retenus.

À la fin, cédant aux raisons et aux instances de Photos Tsavellas et de Dimos Drakos, autre capitaine souliote , en tout le digne émule de Photos, quatre des principaux auxiliaires d'A s'accordèrent entre eux, pour conclure une ligue offensive et défensive avec les Souliotes. Ces quatre chefs étaient Ibrahim, pacha de Bérat; Moustapha , pacha de Delvinon ; Islam, αρα de Paramythia, et Mahmoud, aga de Konispolis. Chacun: d'eux s'engageait à faire, de son côté, la guerre à ΑΙ pacha, tandis que les Souliotes le presseraient vivement du leur; et ceux-ci devaient, en outre, recevoir de. kurs: confédérés quarante bourses, pour achat de vivres et de munitions. Ἡ ÿ eut des échanges d'otages entre les. diverses parties contractantes; les Souliotes en envoyèrent six à Delvinon, pour y rester sous la garde. de Moustapha pacha.

Photos Tsavellas connaissait ses alliés, et ne comptait que faiblement sur le concert et énergie de leurs efforts. Tout ce qui dépendait de lui, ο était de leur donner l'exemple de la conduite à tenir pour le succès de l'entreprise commune. Dès le lendemain de la conclusion du traité, il reprit sur l'armée d'Ali ane offensive formidable. Les Souliotes ne laissaient plus respirer les: Turks ; ils tuaient sans pitié tous ceux qui essayaient de résister, renvoyaient dépouillés et désarmés céux qui: se rendaient, et attaquaient jusque dans leurs forteresses et. dans leurs tours ceux qui n'osaient plus en

sortir. Is: eurent beau faire ; l'exemple fut perdu pour les alliés : les uns ne firent rien de sérieux, les autres rien:à temps, et quelques-uns rien .dy tout,

Αλ seul agissait, ét sans relâche et habilement, pour rompre une alliance qui l'avait effrayé au dernier point. IL prodigua l'or si largement et si à propos, que, même avant d'être rompue, cette alliance m'était déja plus à craindre. Ce fut surtout à Délvinon quil eut un succès rapide et décisif. Le pacha de eette ville, Moustapha, avait confié à un Gardikiote dont j'ignore le nom la garde de sa forteresse, et des six otages souliotes qui lui avaient été envoyés. Ge Gardikiote vendit pour soixante bourses à Ali pacha et. la forteresse et les six otages. Ak n'eut pas plus tôt ceùx-ci en son pouvoir qu'il.les eavoya à lanmina, où ilen ft pendre quatre: des deux qu'il épargnait jusqu à nouvel ordre , l'un était un jeune frère de Photos Tsavellas, l'autre le fils de Dimos Drakos. C'était à ces deux héroïques chefs qu'il attribuait principalement la résistance de Soul, et depuis quelque temps il avait tourné ses perfidies et ses intrigues au dessein de ls gagner, ou du moins de les détacher de la cause de leur pays ; il iragina qu'ils allaient ‘être désormais contenus dans leur zèle patriotique , par la crainte de perdre, l’un son frère, l'autre son fils. :

Photos et Dimos furent biéutôt informés de la mort de quatre des otapes de Souli, et du motif pour lequel étaient épargnés les deux autres. C'était un point sur lequel Ἡ leur importait de s'expliquer solennellement.

Ts rassemblent donc le peuple, et font venir leurs prêtres auxquels ils tennent ce discours : « Nous avions « donné six des nôtres, pour otages, aù pacha de Del- « vinon : tous Îles six ont été vendus à Ali pacha, ét tous « les six sont morts; car c’est là le sort de tout vrai Son- « fiote entre les mains d’Ali pacha. Dites donc pour tous «tes six les prières que l'église dit pour les morts. » Se tournant ensuite vers les Souliotes δή armes, » Et nous , « dit-il, quand nous aurons prié pour les six victimes, « allons venger leur mort sut les Turks. » Les prières des morts furent dites pour les six οἰάσες, et, au sortir de Yéglise, Photos et ses'braves fondirent comme des ions sur les Turks, et ne se retirérent qu'après en avoir tué un grand nombre.

Peu dé temps après cet évènement, Ali pacha ayant recu l'ordre de marcher à Andrinople contre Georgim pacha , fut obligé d'emmenér avec lui, outré les forces levées exprès pour cette expédition, une partie de celles qu'il avait jusque-là tenues au blocus de Souh. Les Sou- Jiotes respirèrent alors un péu ; ils descendirent plus fréquemment de leur montagne, purent s'en écarter davantage, et communiquer plus librement avec les pays circonvoisins. Ce relâche qu'Ali leur donnait bien malgré lui et à son grand dépit, ils l'employèrent en préparatifs pour l'avenir , et surtout à s'approvisionner de vivres et de munitions, dont ils confièrent la garde à un moine nommé Samuel.

Ce moine, l'un des personnages les plüs importants de Souli , en était aussi le plus étrange, et tel peut-être

qu'il ne pouvait se rencontrer que là. C'était un homme probe et pieux, mais crédule à l'excès et visionnaire exalté, qui n'avait médité d’antre livre que l'Apocalypse. C'était à, pour lui, tout l'Évangile ; c'était là qu'il pretendait avoir trouvé les prédictions les plus expresses sur les affaires des Souliotes ; et c'était sur ces prédictions qu il fondait ses idées et ses conseils pour le salut du pays. Il était d'ailleurs patriote ardent, ennemi des Turks au point de ne pardonner à personne de vivre en paix avec eux,.et traitait franchement d'infames et de sacrilèéges les moines et les papas qui reconnaissaieet la domination d’Ali. Il exhortait sans cesse les Souliotes à combattre pour leur gloire et pour leur indépendance, et marchant souvent avec eux, le mousquet et le sabre à la main , les prêchait d'exemple, mieux encore que de paroles. Chargé de la garde des vivres et des munitions de guerre, il fit bâtir, pour les y déposer, un petit fort, auquel il donna le nom de Kiounghi, situé entre Kiapha et Souli.

Pour faire tous ces préparatifs, les Souliotes eurent dix mois entiers : car ce ne fut qu au bout de ce temps que le pacha revint d'Andrinople, et mit de nouveau toutes ses forces camper autour de la montagne de Souli. Après quelques semaines d'un blocus serré, Ali eut l'idée de tenter de nouveau les Souliotes par des propositions de paix , et leur députa, à cet effet, muni d'instructions et de pouvoirs, un homme qui réclame dès ce moment l'attention du lecteur.

J'ai déja été obligé de parler de la trahison de George

Botsaris, de. ce capitaine souliote qui s'était vendu à Al pacha après l'avoir vaincu. Il était mort à l’époque où nous en sommes; maïs il avait laissé deux fils, nommés l'un Notos, l’autre Christos, ou Kitsos, tous les deux hommes d’un rare mérite. Le dernier surtout réunissait en lui tout ce quiinspire l'admiration et la bienveillance. À toute la bravoure d'un Souliote, il joignait une raison éclairée , une sagesse, une modestie et une douceur de caractère, dônt ii n avait probablement pas eu beaucoup d'exemples sous les yeux. Victimes entraînées de la défection de leur père, n'ayant plus de patrie, et jetés, pour ainsi dire, sous la main de fer et dans les filets d'Ali pacha , les deux Botsaris étaient réduits à la dure alternative de servir le despote contre leur gré, ou de lui désohéir au risque de la vie; et malheureusement pour leur gloire, l'entreprise où il eut le plus besoin d'eux fut celle contre Souli. |

Kitsos Botsaris fut l'agent que choisit Ali pacha pour l'envoyer porter aux Souliotes les nouvelles propositions qu'il lui était venu dans l'esprit de leur faire. Elles se réduisaient à deux points essentiels : 1° Qu'il serait construit à Souli même une tour forte, où Kitsos Botsaris s'établirait avec quarante de ses hommes , ayant la charge et le pouvoir de châtier tout Souliote convaincu d'avoir commis du dégât sur une terre dépendante du pachalik de Iannina. 2° Que Photos Tsavellas serait contraint à se retirer de la montagne de Souli.

Les Souliotes se montrèrent disposés à aceepter ces propositions; ils demandèrent seulement quelques jours

pour en régler l'exécution ; es, voulant faire sur-echamp quelque chose de ce qu'exigeait le pacha, ils prièrent Photos Tsavellas de se reurer de Souli jusqu'à nouvel ordre, mélant du reste à œætte prière tout ce qu'ils purent imaginer de plus capable d'en adoucir l'amertume pour celui à qui elle s'adressait.

Ou Ali pacha avait déja des intelligences parmi les Souliates , quand il leur fit proposer la paix aux conditions énoncées ; ou il dut être fort étonné d'apprendre qu'ils sy soumettaient, ne manquant encore ni de munitions ni de vivres, eux qui, dans des crises de détresse extrême , en avaient repoussé s1 fièrement de moins dures. Il y avait certainement dans une résolution si molle de leur part, quelque chose d'inexplicable et de disparate avec eux-mêmes. Toutefois leur courage n'était pas tombé si bas qu ΑΗ se le figura peut-être. Ce n'était pas sérieusement qu'ils acceptaient ses propositions; ils visaient à gagner un peu de temps et à reprendre haleme, pour recommencer la guerre au plus tôt, et avec plus de vigueur qu auparavant : ils le trompaient, et ne consentaient à paraître un moment lui céder , que pour le fare repentir plus sûrement d’avoir prétendu les hamilier.

Photos Tsavellas était peut-être, dans cette circonstance critique , le seul homme dont le courage, la prudence et le patriotisme fussent restés purs de toute faiblesse et de toute illusion. Trop magnanime pour s'arrêter à ce qu'avait d'offensant pour lui la détermipation.de ses compatriotes , il essaya de leur ouvrir les

yeux sur le déshonneur et le danger qu'il y avait pour eux-mêmes à accepter les propositions du pacha. Voyant que leur parti était pris, et qu'il ne les persuaderait pes, il quitta brusquement l'assemblée, courut à sa maison, y mit le feu, aimant mieux la voir en cendres que profanée par quelque satellite d'Ali, et partit pour l'exil, les larmes aux ‘yeux, et conjurant les amis qui l'aecompagnèrent à quelque distance de veiller à la gloire et au salut de la patrie. Il se retira à Khortia , petit village à deux heures de chemin de Souli, et hors de son wrritoire. ο.

Éloigner Photos Tsavellas de Souh, c'était tout ce que voulait Ak Pacha; c'était l'unique chose à laquelle il avait visé, en proposant aux Souliotes les nouvelles conditions de paix .qui ont été dites. Ses. propositions n'étaient qu'une ruse ; où tout était combiné pour exeïter l’indignation et-refroidir le patriotisme de Photos. S'il avait exigé des Souhotes qu is etilassent leur jeune héros, c'était dans l'espoir que celui-ci, outré de cette ingratitude , daisirait avidemaent la première occasion d'en tirer vengeance. S'il avait choisi Kitsos Botsaris pour l'établir à Souli, comme son délégué et son justicier, c'était parce que Kitsos Botsaris était l'homme du monde que Photos abhorrait le plus , et devant lequel il pardonnerait le moins à ses compatriotes de s'être - Aussitôt qu'il fut informé de la retraite de Photos, le pacha fit partir deux messages , l'un à Kitsos Botsa: ris qui était resté à Souli pour y traiter de la paix, lu;

enjoignant de suspendre les négociations jusqu'à nouvel ordre ; l'autre à Photos lui-même, l'engageant à se rendre sur-le-champ à lansina pour y traiter directement avec lui des affaires de Souli , et lui offrant toutes les cautions qu'il exigerait pour sa sûreté.

. Photos se rendit à l'invitation, Le pacha le reçut avec toutes sortes de prévenances et de caresses , et lui proposa de prime abord dé se venger-des ingrats Souliotes, en lui aidant à les soumettre. Photos répondit froidement qu'il n'avait plus ce pouvoir. Ali se rabattit alors à une autre demande, sur laquelle il insista avec plus de confiance : il pressa Tsavellas de faire sortir de Souli tous les hommes de sa tribu et tous ceux de sa faetion. Tsavellas qui avait déja pris, dans sa pensée, son parti sur les demandes du pacha, dissimula ; il commença par hésiter, par faire des objections, et finit par consentir à se rendre à Souli, pour’ essayer d'y faire ce que désirait le pacha, en engageant sa parole de revenir à Iannina, rendre compte de l'issue de ses tentatives.

Arrive à Souli, Photos, au lieu d'intriguer en faveur d'Ali, en dévoila les ruses et les intentions secrètes, Pour le coup ses compatriotes.le-crurent : is luidemandèrent pardon d'avoir consenti à son exil, lui promirent de rebâtir à leurs frais sa maison incendiée, et le prièrent de se mettre à leur tête, jurant de lui obéir désormais en tout, et de ne plus traiter avec le pacha. Heureux d'avoir rendu les Souliotes à eux-mêmes, Photos leur renouvela l'assurance d'un dévouement à toute épreuve; mais ils s'efforcérent en vain de l'empêcher

de retourner à lannina, suivant la parole qu'il en avait donnée ; 1l y retourna donc, et le pacha, qui savait sans doute à quoi s'en tenir sur la manière dont il avait rempli sa mission à Souli, le fit jeter dans un cachot, sans avoir voulu l'entendre.

La guerre recommencça dès-lors entre les Souliotes et le pacha, et se prolongea, sans incident remarquable, jusqu’à la fin de mars 1803. Jusque-là, la Porte avait été, ou s'était montrée indifférente à cette guerre, et avait abandonné à ses propres forces chaque partie belligérante, n'en favorisant, n’en condamnant aucune. Cette impartalité avait toujours plus ou moins gêné les projets et les mesures d'Ali contre les Souliotes. C'était sans y être autorisé, et au hasard de déplaire au divan, qu'il avait résolu de les gxterminer; et c'était parce qu'il n'avait pas cette autorisation, que les Souliotes trouvaient encore, même parmi les auxiliaires du pacha, des puissances libres de les ménager et disposées à le faire. Au mois de mai 1803, un incident de peu d'importance en lui-même changea tout-à-coup cette face des choses.

Les Souliotes commencçaient à manquer de munitions de guerre; ils eurent recours aux Français qui étaient encore alors maîtres de Corfou, pour leur demander quelques milliers de poudre et de plomb qu'ils obtinrent sur-le-champ. La France étant alors en guerre avec la Porte , il n'était pas difficile au pacha , en dé-. nonçant au divan les relations des Soulintes avec les Français, de les présenter.camme des trahisons envers

le Grand-Seigneur; et dès - lors il fut permis à Ali de poursuivre la guerre contre les Souliotes avec des forces plus considérables et en même temps plus dévouées, Il rassembla à Iannina une seconde armée qu'il envoya à Souli , au renfort de la première , et dont il donna le commandement à Vék paeha, son second fils.

Les Souliotes ne songeaient plus à traiter; 119 avaient des vivres, des munitions, et ne furent pomt épouvantés de l'arrivée de tous ces renforts. Ils combattirent comme de coutume, et au commencement de septembre 1803 ils étaient encore {debout, dans l'intégrité de leurs forces et de leur courage. L'armée qui les assiégeait., harcelée quand elle restait immobile , repoussée quand elle attaquait, découragée , affaiblie par la désertion , par les maladies, murmurait de la folle obsti nation d Ali pacha à vouloir prendre ce terrible Soul qu'elle proclamait imprenable et ne nommait jamais sans le maudire.

Il est, en effet, permis de croire que Souli n'aurait jamais été pris par les Turks; mais il pouvait être livré. Il s'y trouvait, parmi tant de héros, deux hommes de trop : l'un nommé Koutsonikas, capitaine qui s'était illustré dans la précédente guerre ; et l'autre Pilios Goussis. Sümulés par une infame avaricæ , et, suivant quelques témoignages, parles intrigues des Botsaris, ces deux hommes se firent introduire auprès de Véli pacha, pour lui vendre leurs services contre leur pays; et ce fut Pilos qui lui praposa le plan qui fut agréé, payé et mis à exécution pour l'anéantissement de Soul.

Dans la matinée du 25 septembre 1803, Véli pacha s'avance avec toute son armée, serrant de près et par tous les points la montagne de Φου, en force ls défilé, et se met à gravir résolument vers le sommet. L'alarme se répand aussitôt à Souli et à Kiapha : il n'y avait pas à ce dernier poste une force suffisante pour arrêter l'ennemi, et il ne se trouvait à Souli même qu'une soixantaine d'hommes en état de combattre : les autres s'étaient jetés depuis quelque temps, avec le moine Samuel, dans le fort de Kiounghi. Toutefois les soixante Souliotes se précipitent à la rencontre des Turks, sans se compter, sans réfléchir, et comme s'il ne restait plus qu eux pour mourir à la défense du pays, Mais à peine sont-ils en mouvement, que deux cents Turks, s'élançant à l’improviste d'une maison de Souli , située à l'écart et au-dessus de toutes les autres, fondent impétueusement sur eux. Les Souliotes s'arrêtent, et tout ce qu'ils peuvent faire, dans leur surprise, c'est de gagner une éminence voisine , qui leur offre un poste avantageux, soit pour se défendre, soit pour commun: quer avec Kiounghi. Cependant le gros des Turks approche; il a laissé Kiapha derrière lui, et poursuit sa marche vers Souli; il y touche ; il y est : la trahison de Pilios Goussis est consommée.

Tout ce qui venait de se faire, c'était Pilos Goussis qui l'avait fait ou conseillé, C'était lui qui avait amené, de nuit, par des sentiers détournés, les deux cents Turks dont l'apparition avait arrêté les Souliotes ; ϱόtait lui qui les avait cachés dans sa maison, jusqu'au

moment d'agir ; c'était lui qui avait donné à Véh pacha l'heure et le plan de l'attaque générale; et pour tout cela il n'avait demandé que douze bourses!

À peine établi à Souli, Véli fit marcher sur Avarikos des troupes qui y entrèrent sans obstacle, les habitants ayant déja pris le parti de se réfugier à Kiapha. La population de Samoniva évacua de même le village de ce nom, de sorte qu'il ne restait plus aux Souliotes d'autres places que la petite forteresse de Kiounghi et ke village de Kiapha. Ce dernier n'était défendu que par une tour et quelques retranchements ; Kiounghi n'était guére fort que par sa position sur un escarperuent de rochers à pic. Mais, gardés par des Souliotes, l’un et l'autre pouvaient braver long-temps une armée de Turks.

Les deux places furent canonnées et bombardées; on leur livra plusieurs assauts; et, au commencement de novembre, les assiégeants n'étaient pas plus avancés que le premier jour, en ce qui dépendait de leurs forces et de leur courage. Mais l'ennemi redoutable, le seul vainqueur des Souliotes, la famine approchait. Leurs provisions de vivres, consommées en grande partie par des vieillards, des enfants et des femmes hors d'état de combattre, allaient finir. Leurs munitions de guerre commencçaient de même à s'épuiser; et dans la nouvelle position où les avait réduits la prise de Soul, il n’y avait plus pour eux aucune chance de se ravitailler.

Dans cette extrémité, il n'existait plus qu’un seul homme capable de tenter encore , et de tenter avec des

chances de succès un effort héroïque pour le salut de Souli. Cet homme, c'était Photos Tsavellas. Mais il étant alors dans les prisons de Iannina ; ce fat là qu'il apprit tous les désastres des siens durant son absence. Α ces nouvelles, le magnanime Souliote serait mort de douleur , s'il eût cru quil n y avait plus rien à faire pour sa patrie. Mais sa pensée s'arrêta sur-le-champ à une résolution qui réclamait et soutint toutes les forces de son ame. Le préliminaire essentiel de son projet était d'obtenir la liberté. « Délivre-moi de:ma prison, fit-il dire à Ali pacha : je me retirerai en un lieu de mon choix, avec tous les individus de mia tribu et de mon parti qui combattent encore à Kiounghi et à Kiapha ; et ces deux places seront alors aisées à prendre. Pour garants de l'exécution de ma promesse , je te laisse ma femme et mes enfants. »

L'offre parut avantageuse au pacba ; ; il l'accepta: et Photos, de sa prison, courut à Souli, communiquer à Véli pacha l'arrangement qu'il venait de conclure avec Ali. Il lui désigna Parga comme le lieu où il entendait se retirer avec tous les siens, et demanda en conséquence, pour eux, une autorisation écrite de se rendre dans cette ville, autorisation qui lui fut accordée sans diffculté et sans délai.

Dès que Photos l'eut obtenue, il se rendit à Kiapha, où se trouvaient réunis les chefs de Souliotes, auxquels il exposa ses intentions et son projet, dans un discours dont voici la substance.

« Compatriotes, notre patrie, vous le voyez, est per-

«due, si nous.ne prenons à l'instant même un grand κ parti pour la sauver. Ge n'est point peer obtenir ma « délivrance que j'ai mis au pouvoir ἆΛΗ ma femme « et mes enfants ,.c'est pour travailler à la délivrance de « ma patrie. Quand j'ai promis au pacha de me retirer «à Parga avec tous les miens, j'ai trompé le pacha. « Ce que je veux, ce que je vous propose, c'est de réu- «nir et d'envoyer à Parga , au lien de mes parents et « de mes amis en état de combattre, la foule de nos « vieillards , de nos enfants et de nos femmes, qui con- « somment, sans utilité pour la défense commune, la « plus grande partie de.nos subsistances. je deman- « derai et obtiendrai des otages turks pour caution de « l'arrivée des nôtres à Parga ; et: dès qu'ils seront en « sûreté, tout changera de face ici; Nous ne serons plus «que des hommes; notre courage: ne sera plus gêne « par la pitié de nos enfants et de n64-pèrés: nous com- « battrons comme l'exige le danger de là patrie; et tout « ce. que des braves peuvent imaginer, nous pourrons « le faire. »

Le plan généreux de Photos fut admiré et approuvé. Le premier pas vers son exécution était de décider les Parganiotes à recevoir dans leur ville cette surcharge de population non combattante, dont on voulait se débarrasser. Photos se rendit sur-le-champ à Parga pour solliciter ce service, et il fut convenu qu'en attendant sa réponse ou son retour, 1 ne serait rien hasardé de nouveau.

Les Parganiotes étaient prêts à tout ce que deman-

daient les Svuliotes ; mais ils ne voulurent rien faire sans le consentement des Russes, qui venaient de s’établir à Corfou. On expédia sur-le-champ un message pour le commandant de l'île ; mais le temps était con traire et la mer difficile. Trois, ατα, huit jours se passèrent , et la réponse de Corfou n'était pas arrivée , et le malheureux Photos, dont ces retards mettaient tout le dessein en péril, en séchait de douleur et d'impauence. Il attendit encore trois jours, et attendit encore en vain, Le douzième jour se passa de mème sans nouvelles de Corfou; mais il en vint de Kiapha, et de si déplorables ; quelles rendaient désormais indifférentes toutes celles qui pouvaient arriver d'ailleurs.

Photos ne pouvait rester une heure de plus à Parga: il part, il prend le chemin de Kiapha , il arrive et trouve consommé l'ouvrage que la trahison avait entrepris en son absence. Des intrigues dont la renommée acousa depuis Koutsonikas et les Botsaris , avaient décidé la nombreuse tribu des Zervas à traiter avec Véli pacha, pour αν obtgnir la permission de déserter de Kiapha ; le brave Dimos Zervas y était resté seul, avec quelquesuns de ses parents les plus proches. Photos, de retour à Kiapha, n’y trouva plus que ses propres parents, ses partisans ou ses amis. [5 n'étaient pas en nombre suffisaut pour tenir contre les Turks; en conséquence, Photos 96 retira de nuit, avec eux, dans le fort de Kiounghi, où se trouva dès-lors réuni tout ce qui restait de Souliotes à l'épreuve de l'intrigue et du malheur.

Peu de jours après, Ali pacha se rendit en personne

à Souli. Il était mécontent de la lenteur de la guerre ; il en accusait Véli pacha, et venait lui donner une lecon de célérité et d'énergie, dans la manière de procéder avec les Souliotes. À peine arrivé, il somma Photos Tsavellas de rendre les armes sur-le-champ, lui et tous les siens : à cette sommation Photos répondit :

« Vizir, ne t'imagine pas que je serai lâche et pusil- « lanime, par la raison que tu tiens ma femme et mes « enfants en ton pouvoir. L'état de mon pays m'interdit «de songer à ma femme et à mes enfants : ainsi traite- «les comme il te plaira; quant à moi, à ceux de ma « race et à mes compatriotes qui sont avec moi, nous « ne rendrons pas les armes. »

: Le jour même où il reçut cette réponse, Ak fit ses dispositions , il donna ses ordres, et le lendemain mstin il avait rassemblé dix-huit mille hommes qu'il excits de son mieux, à force de louanges et de promesses, à terminer enfin, par un coup de vigueur, cette guerre fastidieuse avec les restes de Souli. Photos vit l'ennemi s'approcher , et suivant son usage de ne jamais l'attendre quand il pouvait aller à sa rencontre, il marcha audevant des dix-huit mille Turks, avec cent cinquante hommes seulement, et quelques femmes. Les Souhotes firent d'abord un feu si vif, qu'il leur falt bientôt déposer leurs fusils, ne pouvant plas les πι” nier sans se brüler. Mais du poste dominant et escarpé d'où ils combattaient, les blocs de rochers étaient àne arme aussi sûre et bien plus terrible encore que le fusil. Le combat dura sept heures, au bout des

quelles les Turks se retirèrent, laissant sept cents morts sur le champ de bataille, et emmenant trois ou quatre fois autant de blessés. Il y eut du côté des Souliotes huit hommes et trois femmes de tués, et quatorze blessés. Ali pacha, ne jugeant pas à propos de répéter la lecon de guerre qu'il était venu donner à son lieutenant, retourna brusquement à Jannina , laissant Véli le maître d'attendre ou de presser, à son gré, la catastrophe de Souli. .

Cette victoire, la dernière victoire des Souliotes, n'aboutit à rien de plus qu'à retarder de quelques jours leur perte désormais inévitable. Ils avaient déja commencé à manquer de vivres, lorsqu'ils vinrent tout-àcoup à manquer d'eau, l'ennemi leur ayant coupé la : seule qui fût à portée d'eux. Ils endurèrent:sept jours entiers les tortures de.la soif, sans songer à câpituler ; mais au huitième jour leur souffrance était devenue pire que la mort. Se jeter sur l'ennemi, et s'ouvrir un passage à travers ses bataillons, ou mourir les armes à la main, c'est. à quoi ils se seraient décidés avec joie sous un chef tel que Photos. Mais leurs femmes ; leurs enfants, leurs pères, leurs mères étaient là, et le désir de sauver ces objets chéris leur ôtait jusqu'a ‘aux chances d'un: desespoir héroïque.

Π fallait donc eapituler. Ils demandérent à se rétirer où bon leur semblerait, avec leurs armes et ce qu'ils pourraient emporter de leur propriété mobilière. Au comble de.la joie de voir enfin le jour où.il pouvait se dire le maître de Souli, Véh pacha leur aroorda

plus qu'ils ne demandaient, leur offrit plus de garar ties qu'ils n'en exigeaient.; at la capitulation fut signée le 12 décembre:ï8aû. (v. 5.)

Le lendemain , les Souliotes partirent : ils quittèrént en pleurant cette montagne où ils laissaient les ος de leurs pères, ces rochers ignorés avant d'être habités par eux, et auxquels ils avaient donné tant de renomnte, ces demeures sauvages pour lesquelles ils avaient hit et souffert en vain tout ce que des héros peuvent faire et souffrir pour la terre natale. Leur cœur se bnsait à l'idée qu'ils allaient se disperser dans des pays où ils ne seraient plus les mêmes hommes, dans des pays où toul serait étrange pour eux, jusqu'à la manière de faire | guerre et d'être brave. Une. seule idée, ou une seuk illusion consolante leur restait dans leur douleur: il n'avaient été vaincus que par la trahison et la fan; is gardajent leurs armes, et se flattaiens encore, dans ke secret de leur courage, que leur patrie ne leur était pas ôtée. pour toujours.

IL ne resta à Kiounghi que cinq Souliotes, dontlu était le moine Samuel, chargé da-nemettre aux Turks h forteresse, avec quelques munitions què s'y trou vaient encore. Deux officiers turks furent envoyés pot les recevoir. « Ο moine, dirent-ils à Samuel en entra s:dans la forteresse, comment penses-tu que va te trar «ter le vizir, puisque te voilà tombé entre ses mains? α,τ-τ Quand on fait de la viele-cas quej'en fais, on na ps + peut, des vizirs, » leur répond le moine , assis sur WA raisson plein de poudre, auquel il niet aussitôt le feu:

AHGUMENT. 295

et lés deux Turks, le moine et deux Souliotes qui avaient probablement résolu de lui tenir compagnie jusqu'au bout, tout saute en l'air, et périt dans l'explosion. Les deux autres Suuliotes, qui se trouvaient alors près de là porte du fott et furent seulement blessés, raconitèrent les détails de cétte scène.

Cependant les Souliotes cohtinuaient leur retraite. Environ deux mille, ayant à leur tête les trois héros de Souli, Photos Tsavellas, Dimios Drakos et Tsima Zervas, prirent lé chemin de Parga. Mille autres, cédant aux solhcitations de Kitsos Botsaris et de Koutsonikas, se retirèrent sous la coniduite de ces deux chefs, à Zalongos, montagriée escatpée , à huit heures de chemin à l'est de Souli, sur laquelle est bâti un munastère renommé, avec une dizaine de maisons qui en dépendent. Ces deux détachemenits forniaient le gros de la population soulioté, mais ne la formaient pas tout entière. Un assez grand nombre d'autres familles se trouvaient dispersées en différents lieux de l’Épire. Π y en avait plusieurs à Bourgareli, petit village de la Chamourie, où il paraît qu'elles étaient venues avec George Bvtsaris , à l'époque de la défection de ce chef. Enfin , il S'en trouvait quelques-unes à Réniassa, bourgade imaritime entre Prévésa et Parga, à sept heures de chentim de Soul. |

Si les Souhotes, en quittant leur pays, en avaient empôrté l'espérance vague d'y rentrer un jour les armes à la mianti, Véli pacha ét son père, en les laissant partir, avaiérit dhs8i lehr periséé secrète, ou, pour mieux dire,

leur projet bien arrêté : le projet d'exterminer jusqu'au dernier ces mêmes hommes avec lesquels ils venaient de capituler sous les garanties les plus sacrées. Pour qu'Ali pût se croire véritablement le maitre de Souli, il fallait qu'il n y eût plus de Souliotes au monde ; et les détruire ne semblait plus difficile sur les chemins où ils erraient épars et consternés.

A peine donc le détachement principal qui se retirait à Parga s'était-il mis en chemin, que Véli pacha, rassemblant à la hâte quatre mille hommes d'élite, les dépêcha à la poursuite de ce détachement, avec l'ordre d'en prendre et d'en tuer ce qu'ils pourraient. Heureusement les Souliotes avaient marché vite, ou les Turks avaient jugé à propos de marcher lentement ; de sorte que le gros du détachement avait déja franchi la frontière de Parga, lorsque l’armée de Véli parut. Photos seul, qui faisait l'arrière - garde avec un petit nombre de braves , était encore sur les terres du pacha ; mais il fit bonne contenance, et rejoignit les siens, sans autre perte que celle de quelques bagages.

Le choix qu'avait fait Botsaris d'un lieu tel que Zalongos, pour y conduire ceux des Souliotes qui s'étaient fiés à lui, semble indiquer, de sa part, quelque défiance des projets de Véli pacha ; mais le fait seul put lui apprendre à quel point sa défiance était fondée. Après un repos de trois jours, le même corps de Turks qui avait manqué les Souliotes sur la route de Parga, se dirigea sur Zalongos. Α son approche , Botsaris et Koutsonikas, redevenus tout-à. coup de vrais Souliotes, exhortèrent

ΑΒΟῦΝΕΝΤ. 2797 les leurs à vendre chèrement leur vie ; dans leur position , C'était là tout ce qui dépendait d’eux ; il n'y avait guère de chance d'échapper à l'ennemi, qui déja les enveloppait de toutes parts. Entourés de femmes, d'enfants, de vieillards , ils n'étaient point à leur aise pour combattre , et ne pouvaient combattre que deux Jours ; ils n'avaient pas de munitions pour plus longtemps.

Le combat de la première journée ne fut point décisif, Le second, celui du lendemain, fut terrible. Il était encore un peu incertain, lorsque soixante femmes, voyant qu'i allait finir par l'extermination des leurs, se rassemblent sur une éminence escarpée, qui avait un de ses flancs taillé à pic sur un abîme, au fond duquel un gros torrent se brisait entre mille pointes de roc dont son lit et ses bords étaient partout hérissés. Là elles délibèrent sur ce qu’elles ont à faire pour ne pas tomber au pouvoir des Turks, qu elles imaginent déja voir à leur poursuite. Cette délibération du désespoir fut courte, et la résolution qui la suivit unanime. Ces soixante femmes étaient, pour la plupart, des mères plus ou moins jeunes ayant avec elles leurs enfants , que les unes portaient à la mamelle ou dans leurs bras, que les autres menaient par la main. Chacune d'elles prend le sien, lui donne le dernier baiser, et le lance ou le pousse, en détournant la tête, dans le précipice voisin. Quand il n'y a plus d'enfants à précipiter, elles se prennent l’une l’autre par la main, commencent une danse en rond, aussi près que possible du bord du précipice, et la première

d'elles qui, Le premier tour fait, arrive sur le bord, s'en élance , et roule de roche pn roche jusqu'au fond de l'horrible abime. Cependant le cercle ou le chœur continue à tourner, et à chaque tour une danseuse sen détache de la même manière, jusqu'à la soixantième. On dit que, par une sorte de prodige, il y eut une de ces femmes qui ne se tua pas dans sa chute.

Tandis qu'une partie des femmes se mettait ainsi hors de l'atteinte des Turks, lés hommes combattaient encore, et la nuit vint sans qu'ils eussent rendu les 21 mes. Mais un grand nombre avait péri ; et cœux qui étaient encore debout n'avaient plus rien à manger et plus de cartouches. La nuit était sombre, ils en proftèrent pour chercher à s'échapper. Els se divisent en deux bandes entre lesquelles ils placent leurs vieillards et ce qui leur reste de femmes et d'enfants. Dans cet ordre et ainsi partagés, ils marchent lentement, en ᾖlence, craignant d'avertir trap tôt l'ennemi par le bruit de leurs pas. Les mères portaient les enfants, et il } avait aussi des hommes qui marchaient le sabre à | main, et un enfant au bras. On arriva au camp des Turks : il fallait le traverser ; les Sonliotes d'avant-garde s'y jettent pour s'ouvrir un passage à eux et à ceux des leurs qui les suivent; mais ils trouvent l'ennemi sur st gardes ; vingt d’entre eux sont tués, et un plus grand nombre est pris; le reste de leur troupe passe, mais poursuivi par les Turks. L’obscurité de la nuit, l'aspérité des lieux, l'épaisseur des bois, en même temps qu'elles rendaient la poursuite incertaine, rendaient aussi la fuite

. difheile ; la troupe des Souliotes allat toujours dimi-

muant et se fondant de plus en plus en petits groupes, dont chacun fuyait, de son côté, sans savoïr où, mais toujours dans le plus grand silence, car l'ennemi était partout, et le moindre bruit pouvait attirer la mort. Il y eut, dit-on, parmi ces fuyards des mères qui étranglèrent leurs enfants, de peur que leurs.cris ne guidassent les Turks vers les groupes dont elles faisaient partie.

Des huit à neuf cents Souliotes partis de Zalongos, environ. cent cinquante, qui s étaient dirigés sur Parga, conduits par Botsaris, échappèrent à l’armée d’Ali pacha. Tout'le reste fut pris ou se rendit : on conduisit les prisonuiers à Iannina, d'où ils furent envoyés à Bonkgaτοῖς; on verra tout-àd'heure pourquoi.

De Zalongos, les Turks'se portèrent rapidement ‘à Rénisssa. Là, leur tâche était aigée ; il n'y avait poim d'hommes: Lis ne rencontrèrent'que des femmes et des enfarits, qu'ils tuërent ou prirent, à leur choix. Ils trouvérent cependant quelque résistance devant une habitation fortifiée, appelée la tour de Dimoulas, qui domipait le reste du village. C'était la demeure d'un Souliote nommé George Botsis, qui n'était point là quand les Turks se présentèrent. Il ne s'y trouvait que sa femme Despo, avec sept de ses filles ou de ses brus, et trois enfants des unes ou des autres. Ces huit femmes, voyant les Turks venir, s'armèrent ‘et les recurent à coups de fusil. Mais ce combat d'un moment ne fit qu'accroitre leur péril; Despo n'en voulait pas attendre l'issue. Elle place au milieu de la chambre où sa famille était reunie

un .caisson plein de cartouches, et tenant un tison allumé à la main, elle interroge ses filles et ses brus. κ Qu'aimez-vous mieux, leur dit-elle, de mourir ou d'être « prises par les Turks? — Mourir!» répondent-elles toutes, et Despo met le feu au caisson.

Restaient les Souliotes de Bourgareli. Mais les exterminer n'était pas chose facile ; ils étaient nombreux, c'est-à-dire environ: mille, parmi lesquels il n'y avait pas moins de trois cents lhommes.en état de combattre ; et 1ls étaient commandés par Botzaris, qui les avait rejoints au sortir de Zalongos, et qui était résolu à périr ou à se sauver avec eux: Certain d'être d'un instant à l'autre attaqué par les Turks, 1] ne voulut pas les attendre dans un lieu où tous les avantages auraient été pour eux. Ayant donc pris ses mesures pour n'être ni découvart ni prévenu , ‘il part et se réfugie, avec tous les Soôuliotes de Bourgareli, dans la partie des montagnes d'Agrapha où est bâti 19 monastère duSeltson, aux bords de l'Aspropotamos, et près du village de Vrestinitsa.

Ali pacha fut mortetliement piqué de l'évasion de Kitsos :Botsaris et des Souliotes de Bourgareli ; il essaya d'abord de les attirer de nouveau par des ruses et de belles promesses ; mais, n'y réussissant pas, il jeta le masque, et envoya contre eux six mille hommes de ses meilleures troupes, commandées par ses plus braves généraux, Les Souliotes s’y attendaient ; ils s'étaient pressés de faire des provisions de bouche et de guerre, et de se fortifier dans une des parties les plus escarpées de

la'montagne, décidés à combattre jusqu'à la mort. L'ar-

mée du vizir arriva, au commencement de 1804, devant leur position qu'elle cerna : dès-lors les attaques commeñcèrent et se succédèrent sans interruption jusqu'au 16 avril, époque où rien n'était encore décidé. Lassé d'attendre si long-temps la reddition d'une poignée de Souliotes, Ali pacha écrivit alors à ses généraux une lettre fulminante. Il les y traitait de làches, et ne leur donnait plus que dix jours pour terminer cette chétive guerre, leur déclarant que, passé ce terme, il enverrait, pour les remplacer, des généraux qui lui rendraient un meilleur compte de ses ennemis.

La lettre produisit son effet : les Souliotes furent attaqués de nouveau, avec plus de fureur que jamais : aussi braves cette fois que toutes les autres, ils furent plus malheureux. Un corps de cinquante hommes, vivement pressé par les Turks sur une pente très-rapide, fut culbuté sur le gros de l'ennemi. Pas un des cinquante hommes n’échappa ; tous périrent les armes à la main. Un échec si grave déconcerta le reste des Souliotes ; 119 furent enveloppés de toutes parts, et coupés du monastère, l'unique poste où ils auraient pu se retrancher et tenir encore. Là où ils étaient, il ne leur restait plus qu'à mourir en braves. Ils tombaient par dizaines sous les yeux et aux cris des femmes , qui, à cet affreux spectacle, qu'elles découvrent de la hauteur du monastére voisin, jugent qu'il est temps de songer à ellesmêmes. ,

Elles volent toutes au bord d'une énorme chaine de rochers à pic, au pied de laquelle roule l'Aspropo-

282 ABGUMENT.

tamos (l’Achéloüs ), résolues de se précipiter dans k fleuve. Quelquesunes eurent le temps d'exécuter leur projet ; mais la plupart furent arrêtées, dans le trajet du monastère aux rochers, par un détachement de deux mille Turks.. Elles se défendirent avee des couteaux, des pierres et des bâtons : un grand nombre fut massacré sur la place; environ cent soimante gagnèrent ke bord des rochers et s'en précipitèrent avec leurs enfants. Des mille Souliotes de tout âge et de tout sexe venus de Bourgareli à Seltson , une seule femme et cinquante cinq hommes parvinrent à se sauver, et se retirèrent à Parga, avec l'intrépide Botsaris, échappé par miracle aux incroyables dangers qu'il venait d'affronter.

Je terminerai ici ce que je voulais dire des Souliotes, avec le regret de ne pouvoir esquisser de même le reste non moins glorieux, non moins étonnant de leur histoire, depuis la dispersion que je viens de raconter, ju qu'au moment où ils ont embrassé la cause actuelle, h cause générale de la Grèce. C'est pour elle qu'ils com battent encore aujourd'hui sous les ordres de Markos Botsaris, le fils de ce même Kitsos. Botsaris dont ja eu tant à parler, qui brave jusqu'au prodige, modeste, plein de sens, et animé du plus pur patriotisme, s'est déja fait une gloire dans laquelle se perdent les taches qui ont pu ternir celle de son père et de son aïeul. Pour ce généreux Souliote et pour ses braves, la perspective de pouvoir rentrer pour la troisième fois, et pour net être plus chassés, dans leurs montagnes, doit paraître aujourd'hui sûre et prochaine. Mais pourquoi retour-

neraient-ils sur ces âpres montagnes, quand la liberté sera partout dans la Grèce? (1)

Je n'ai plus que quelques mots à dire pour indiquer auxquels des évépemens que j'ai racontés ge rappprtent les huit chansons suivantes. Les quatre premières roulent toutes sur le même argument, c'est-à-dire sur la bataille du 20 juillet, qui mi fin à la seconde guerre avec Ah pacha. Π y en a trois d'assez vagues, et dont l'éloge de l'héroïne Moscho forme également le trait principal; mais k quatrième indique assez exactement les circonstances les plus importantes de l'action , et ne peut avoir été faite que sur les lieux, ou d'après le récit , de quelque témoin oculaire.

La cinquième a pour sujet le traif magnanime de patriotisme, par lequel Photes Tsavellas et Dimos Drakos répondirent aux insinuations d'Ali pacha sur les conditions qu’il mettait à la vie du frère de l’un et du fils de l'autre, quand il les eut pris à Delvinon.

La sixième et la septième sont relatives à la prise de Souli et des autres villages des Souliotes, et ne sont, pour ainsi dire, qu'un simple cri de douleur sur un événement si triste pour la Grèce.

La huitième célèbre la mort héroïque de Despo et de sa famille , à Réniassa.

(1) Au moment de livrer à l'impression ces feuilles écrites il y a plusieurs mois, les papiers publics annoncent la mort de Markos Botsaris , victime d’un dévouement comparable à celui de Léonidas. Paisse une si grande perte n'être pas irréparable pour la Grèce !

ΠΟΛΕΜΟΙ TOY ΣΟΥΛΙΟΥ. (4

ἵνα πουλάχι κάθονταν ἀπάνω ‘os τὸ γεφύρι; Μυριολογοῦσε x’ ἔλεγε, T° ANS πασᾶ τοῦ λέγει : « Δὸν. εἷν᾽ ἐδῶ τὰ Ἰάννινα νὰ Φτιάσης σαρδιθάνια, * » Δὲν εν ἐδῶ ἡ Πρέβεζα νὰ Φτιάσῃς παλαιοµέρι΄ » Μόν) εἶν᾽ τὸ Σοῦλι ᾿ξαχουστὸν, τὸ Σοῦλι ᾿ξακομσμένον, » Ποῦ πολεμοῦν μιχρὰ παιδιὰ, γυναῖκες χαὶ χορίτσια * » Ποῦ πολεμά Τσαθέλαινα μὲ τὸ σπαθὶ ᾿σ τὸ χέρι, » Μὲ τὸ παιδὶ ᾿σ τὴν ἀγκαλιὰν, μὲ τὸ τουφέχι Ἰσ +’ ἄλλο,

» Μὲ τὰ φυσέχια σ τὴν MOV. esse.

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