CXX VII] DISCOURS
Ce qui les caractérise généralement, quels qu’en saient le sujet et le ton, c'est d'être à peu près également concises, et probablement plus concises qu'il ne les faudrait, au goût de tout autre peuple que les Grecs. Ce ne sont pas de ces ouvrages achevés où le poète s’est étudié à tout dire, à tout décrire, à ne rien laisser à faire à l'imagination d'autrui. Ce ne sont que des ébauches; mais des ébauches où chaque trait est un trait de caractère et de vie, et dont le coloris frappe par je ne sais quelle propriété de teintes locales, où se fait sentir le reflet d’un ciel et d’un climat privilégiés. Que ce soit un fait, une idée, un sentiment , une saillie d'imagination , le thème de ces chansons est toujaurs de la plus grande simplicité, et presque toujours relevé par l'originalité de l'exécution. | . Tantôt le poète aborde son sujet brusquement, et sans aucune espèce de préparation ; tantôt il y prélude par un début lyrique, par une sorte de prologue de deux ou au plus de quatre vers, par lequel il cherche à disposer l'imagination de ses auditeurs aux impressions sous l'influence desquelles il compose, et qu'il veut reproduire en eux. Ces prologues sont, pour la plupart, dans la poésie populaire des Grecs, comme des formules consacrées, qui varient selon le genre des pièces en tête desquelles ils sont placés, mais dont chacun peut être indéfiniment employé pour toutes les pièces du même genre. Les chansons qui ont pour argument les infortunes des Klephtes, celles où sont célébrées leurs vietoires, celles qui roulent
PRÉLIMINAÏRE. CxxiIx sur des évènements tragiques quelconques, ont toutes également dés formules de début qui leur sont propres. 1l serait inutile de les citer ici, les ayant indiquées dans les arguments des pièces auxquelles elles sont jointes. Du reste, tous ces prologues ne sont pas des lieux communs donnés d'avance à quiconque veut sen servir : ils sont souvent composés exprès pour la pièce dont ils font partie, et participent dès-lors au plus ou moins d'originalité de celle-ci.
Puisque je viens de toucher, en passant, aux lieux communs des chansons grecques, j'en dirai quelques mots de plus. Un des caractères des poésies composées pour le peuple et par des hommes qui lui appartiennent, c'est que les traits les plus saillants et les plus originaux, ceux qui ont frappé le plus, et par cela même qu'ils ont frappé le plus dans leur nouveauté, deviennent aisément des généralités poétiques, dont chacun s'empare ensuite, pour les employer, à son gré, partout où elles peuvent s'adapter ; de façon qu'elles se trouvent, au bout d’un certain temps, répétées dans une foule d'ouvrages, pour chacun desquels il semble qu'elles aient pu également être inventées, sans que l’on puisse dire quel est celui pour lequel elles l'ont été en effet. Elles’ se transmettent ainsi d’âge en âge, sans s’user, et jouissent d’une. sorte d’immortalité, dans des compositions toutes destinées à un oubli plus ou moins prochain. Il ya, dans les chants du peuple grec, un grand nombre de ces généralités ou lieux communs de poésie, les uns narratifs, les autres descriptifs , et tous remar-
CXXX DISCOURS quables par la justesse, la précision ou la force. Ce qu'il importe le plus d'y observer, c'est que la plupart sont indubitablement plus anciens que toutes les pièces où ils se trouvent aujourd'hui. J'en ai remarqué plusieurs dans des ouvrages en grec vulgaire écrits pour le peuple, ou dans le goût de ceux du peuple, et de plusieurs siècles antérieurs aux chansons de ce recueil. On en trouverait très-probablement d'autres dans des ouvrages encore plus anciens ; dé sorte qu'ils sont , dans la poésie des Grecs modernes, une marque non-seulement de popularité, mais d'ancienneté. Dans l'opinion où l’on est communément au sujet de la poésie du peuple en général, on pourrait aisément s'attendre à ne trouver, dans celle des Grecs, comme dans la plupart des autres, qu'une extrême simplicité de pengée aussi-bien qué d'expression. Mais c'est un point sur lequel il faut s'entendre. Le fait est que plusieurs des chansons grecques, parmi les plus belles, offrent, tantôt dans l'idée principale, tantôt dans les idées accessoires, et parfois dans l’expression, quelque chose d'inattendu où l’on serait tenté d'abord de voir de Ja recherche, de l'exagération , ou tout au moins de la bizarrerie; et les cas existent. aù cètte manière de voir pourrait être juste, Mais, en y regardant de plus près, on s'assure bientôt que cette recherche ou cette exagération apparerites ne sont habituellement que la manière la plus vive, la plus franche et même la plus naïve possible, de rendre une idée très-simple ou un sentiment très-vrai; que, loin d'être un indice d'affectation ou
PRÉLIMINAIRE. Cxxx) de prétention de la part d’un individu, ces saillies d'élocution ou de pensée sont, au contraire , l’expression de quelque chose de national, caractérisent le tour d'imagination du peuple grec.
J'ai indiqué ailleurs les sources du merveilleux que la poésie populaire a trouvées en Grèce dans les superstitions antiques ou modernes. Quant au merveil. leux arbitraire ou de convention, il y est presque nul. On y prête un langage aux objets inanimés, aux montagnes, aux animaux, et surtout aux oiseaux ; mais cette fiction s'arrête à la forme extérieure des compositions poétiques; elle n’influe en rien sur le fond des idées ou des choses. Un autre trait par lequel Pimagination populaire des Grecs perce dans leurs chansons, c'est une certaine prétention à ennoblir les objets vulgaires : ainsi, par exemple, ils transforment volontiers ke fer, les métaux, les matières de peu de prix, en argent, en or, en diamans et en - perles. Tous les Klephtes sont radieux d’or; tous les chevaux ont des fers d'argent et’ des brides garnies de perles ; et cet enfantillage d'imagmation se τοπ» contre quelquefois dans des pièces historiques, dont le fond est grave et vrai. Ces traits de merveilleux sont à coup sûr une dé ces généralités, de ces formules poétiques, dont je parlais tout-à-l’heure, qui datent d’un temps ancien, et se sont conservées par tradition jusqu’au nôtre.
Ces nuances de merveilleux, ces hardiesses d’expression et d'imagination qui étonnent de temps à autre le goût européen, cette exaltation de ton, cette
Le
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fougue de sentiment et. d'exécution qui.caractérisent plus ou moins presque tous les chants populaires des Grecs modernes ,.leur donnent je ne sais quoi d'un peu oriental, qui les distingue nettement de tout ce que nous pouvons aujourd'hui connaître ou nous figurer de l’ancienne poésie populaire de la Grèce, où il paraît que tout était calme et sage, gracieux et tempéré, comme dans la poésie de l'art. Cette différence de goût et d'imagination poétiques entre les Grecs de nos jours et leurs ancêtres ne serait peut - être pas inexplicable; elle est au moins très-réelle, et il suffit de l'avoir. observée.
. Quant à la diction de ces poésies, elle est, en gé néral , simple , nerveuse et directe, je veux dire, peu figurée, presque sans inversions, et marche par périodes courtes, à peu près égales. Un vers n’enjambe que très-rarement sur un autre, et forme presque toujours par lui-même un sens ou un tableau terminés ; de sorte que, chantée ou récitée devant une foule nombreuse et ramassée au hasard, la suite de. ces vers n'offre ni.un tour ni un terme qui ne soient, aussitôt que prononcés, nettement et sans peine compris par tous. Ce qui distingue le plus le style de ces chansons, de la prose ordinaire et du langage usuel de la conversation (outre le mètre et un ton généralement un peu plus élevé), ce sont d'assez fréquentes répétitions dont l'effet varie. Tantôt elles tendent à établir une sorte de balancement, une sorte de correspondance symétrique entre les deux hémistiches d’un vers, ou les deux vers d'un distique : tantôt elles donnent nre
PRÉLIMINAIRE. CxxxIy tinte d'emphase à celles des images ou des idées du poète sur lesquelles elles portent.
Après ces observations générales également applicables à tout ce. qui m'est connu de chansons popuhires en grec modeme, il ne me reste plus qu’à indiquer sommairement les différences caractéristiques qu distinguent ces chansons, et à raison desquelles elles sont susceptibles d'être divisées en plusieurs genres.
Je n'ai rien à ajouter-à ce que j'ai déja dit de la plupart de celles que. j'ai réunies sous le titre de doiestiques. Ce sont les plus eurieuses. pour l’histoire des mœurs, et les moins intéressantes. du côté de la poésie, à l'exception néanmoins des myriologues, sur lesquels j'ai promis de revenir, et. qui. le méritent bien.
Ge qui, à part l'argumerit. dont j'ai assez parlé, distingue essentiellement un myriologue des autres chants populaires, c'est de n'être point composé d’avance et à loisir, mais toujours improvisé dans le moment même où il est prononcé, et toujours approprié à l'individu auquel il s'adresse. C’est, dans toute la force du terme, une improvisation poétique funèbre, iospirée par la. douleur.
Ces sortes d'improvisations sont toujours en vers, et ces vers toujours. dans le mètre.ordinaire des autres chansons. Elles sorit aussi toujours chantées , et chantées. sur un air qüi diffère d'un lieu à un autre, mais qui, dansun lieu donné, reste invariablement consacré à ce genre de poésie. C’est un air plaintif, ainsi que le
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commande son objet, et assez lent pour donner aux expressions le temps de s'offrir à l'imagination qui les cherche à l’aventure, sans savoir comment ni si elle les trouvera. Cet air se termine par des notes trèsaiguës, à la différence de ceux des chansons ordinaires, qui finissent le plus souvent par des notes graves. Quant à l'étendue, il n’y a rien de fixe ni de | prescrit pour les myriologues : ils sont quelquefois très-longs; mais en général, ils n’excèdent guère la longueur des autres chants populaires, c’est-à-dire qu'ils sont communément fort courts.
Ce n'est à coup sûr pas sans un violent effort sur elles-mêmes, et sans une sorte de métamorphose intérieure des plus étonnantes, que des femmes timides, ignorantes, et sans culture, viennent à bout de la tâche qui leur est imposée par l'usage dans le cérémonial des funérailles. Cette tâche est en effet étrangement difficile pour elles. Il faut que dans un moment précis, dans un moment où la douleur a bouleversé toutes leurs facultés habituelles, elles trouvent tout-à- coup en elles le pouvoir qu'elles ne se connaissent pas, de dominer, de gouverner cette douleur , de manière à la produire au dehors sous des formes convenues de poésie et de musique; et cela en présence d’une foule plus ou moins nombreuse qui les observe, et qui s'attend à être émue par elles. Aussi n'est-il pas rare de voir des femmes tomber évanouies de l'effort qu'elles ont .dû faire sur elles-
mêmes pour se monter, si je puis le dire, au ton de leur tâche,
PRÉLIMINAIRE. CXXXY
Du reste, si les femmes grecques possèdent la faευ]ιέ poétique qu'exige et suppose improvisation d'un myriologue, on pense bien qu'elles ne l'ont pas toutes également. Il y en a qui se distinguent par le degré éminent auquel elles en sont douées, et auxquelles ce genre de supériorité assure un tribut de considération de la part de leurs compagnes. Ce sont elles que l'on invite partieulièrement aux adieux à faire aux morts; et c'est sur elles que l'on compte pour en faire de touchants. Une femme est notée dans son village, comme une bonne myriologiste, à peu près comme le serait , en Italie, un improvisateur distingué.
Peut-être est-ce dans lintention d'acquérir ce genre de talent, peut-être est-ce par une sorte de besoin instinctif d’attendrissement et d'émotions vives, que ks villageoises de certains endroits de la Grèce s'exercent fréquemment, en plein air et dans les travaux des champs, à composer des myriologues de fantaisie, c'est-à-dire non obligés pour εἨος. Quelque: fois ces myriologues roulent sur des sujets réels, mais qui ne touchent point directement celle qui les fait, comme qui dirait sur la mort d’un voisin, d’un étranδεν: d’autres {019 ils s'appliquent à des arguments purement hypothétiques , ou même fantastiques, par exemple, à la destruction d’une fleur, à la mort d’un oiseau , d'u agneau ou de tout autre animal.
De tout ce que j'ai dit ici ou plus haut des myriologues, on peut conclure qu'ils forment la partie k plus riche de Îà poésie populaire des Grecs modernes; mais c’est en même temps, et par la nature
CXXXY) . DISCOURS .
même des choses, celle dont il est le plus diffeile d'offrir des échantillons à la curiosité des lecteurs. Un myriologue obligé et réellement improvisé, s’échappe de l'ame sans passer par la mémoire : celle qui le prononce est toujours dans un état violent et contre nature, où elle agit et parle sans pouvoir s’observer elle-même; et où cette incapacité est en quelque manière la condition à laquelle elle peut dire et faire ce qu’il faut qu'elle dise et fasse. Il ne lui reste, quand elle a fini, que la conscience confuse de l’effervescence passagère, de l’exaltation momentanée dans lesquelles elle a parlé : ce qu’elle a dit, elle l'ignore ou l’a oublié. Quant aux assistants, et, en particulier, quant aux hommes qui, sans avoir de myriologues à faire, ont habituellement l’occasion d'en entendre, cette habitude même est cause qu'ils n’y mettent ni curiosité ni impatience : ils peuvent se rappeler çà et là quelques traits qui les ont plus vivement frappés que les autres; mais voilà tout : généralement parlant, tout myriologue est oublié aussitôt que fait. |
D’ après le petit nombre de fragments de ce genre que j'ai eus sous les yeux, il me semble que leur principal caractère est une exaltation fougueuse, presque le délire de la douleur. Nul doute qu’il n’y ait, dans ce genre, comme dans tous, ou plus encore que dans tous les autres, une grande portion de lieux communs et de phraséologie de convention. Mais certainement aussi, il ya de ces myriologues qui sont le produit d’une inspiration puissante qui fait jaillir du fond de
PRÉLIMINAIRE. CXXXVI] l'ame cé qu'elle a de plus secret, et dans lesquels la douleur prend un accent original , et, pour ainsi dire, tout individuel.
Il n'y a pas un Grec de l'intérieur du continent qui ne se rappelât et πε pôût citer, à défaut de myriologues entiers, du moins des traits de myriologue, pour éclaircir et appuyer ces diverses assertions. Je rapporterai, dans cette intention, sinon les termes précis, du moins le sens de quelques passages d’une pièce de ce genre qui fut entendue par le Grec même de la bouche duquel je tiens ce que j'en puis dire.
Une femme de Metsovon, sur le Pinde, âgée de 25 ans , avait perdu son mari, qui la laissait avec deux enfants en bas âge. C'était une pauvre paysanne, d’un caractère très-simple, et qui ne s'était jamais fait remarquer par son esprit. Merant ses deux enfants par la main, elle arriva en présence du corps de son mari , et commença son myriologue par le récit d’un rêve qu'elle avait fait quelques jours auparavant, récit qu’elle adressait au défunt. « Je vis, lui dit-elle, « l’autre jour, à la porte de notre maison, un jeune «homme de haute taille, d’un air menaçant, ayant à « ses épaules des aïes blanches déployées: il était de- «bout sur le seuil de la porte, une épée nue à la «main. Femme, me demanda-til, ton mari est-il à la « maison ? Il y est, lu: répondis-e : il est là qui peigne « notre petit Nikolos, le caressant pour l'empêcher de «pleurer. Mais n'entre pas, terrible jeune homme, «n'entre pas; tu ferais peur à notre enfant. Et le « jeune homme aux ailes blanches persistait à vouloir
οχκχνιὴ] DISCOURS
« entrer. Je voulus Le repousser dehors ; mais je ne fus « pas assez forte. Il s'élança dans la maison ; il s'élança «surtoi, ὁ mon biensaimé, et te frappa de son épée; ail te frappa, malheureux ; et voici, voici ton fils, « notre petit Nikolos, qu'il voulait tuer aussi... »
Après ce début, dont l'accent, autant que les paroles, avait fait frissonner les assistants, qui regardaient, les uns vers la porte, comme pour voir si le jeune homme aux ailes blanches y était encore, et les autres le petit enfant collé aux genoux de sa mère, elle se jeta en sanglottant sur le corps de son mari. On eut de la peine à l’en arracher, et à peine en futelle enlevée, qu’elle reprit, dans un nouveau trans: port d'émotion, le eours de son dialogue. Elle demanda à son mari comment elle pourrait désormais faire vivre ses enfants, et vivre elle-même : elle rappela les jours de son mariage, combien elle avait aimé son époux, avec quelle tendresse. elle avait élevé. ses enfants, et ne s'arrêta qu'épuisée, défaillante, pâle: et semblable à celui à qui elle venait d'adresser de si douloureuses paroles.
C'est assez parlé de myriologues. Quant aux pièces d'un autre genre dont Ἡὶ me reste à parler, ce qu'il y a de plus simple et de plus expéditif pour mon but, c'est de les distinguer en deux grandes classes, à rai. son des localités auxqueles il est certain ou probable qu’elles appartiennent, abstraction faite de toute autre distinction. Dans la première. classe je. mets toutes les pièces composées dans les montagnes. et pour ou
par des montagnards : dans la seconde je range celles
PRÉLIMINAIRE. σχχχικ des îles ou des plages maritimes. Les chansons klephtiques sont les plus intéressantes parmi les premières; et entre les secondes, celles qui roulent sur des sujets d'invention sont indubitablement les plus belles.
Que la vie et les aventures d’hommes tels que j'ai dépeint les Klephtes soient par elles-mêmes poétiques, et de vrais sujets de poésie, je croirais superflu de le prouver. Et l'intérêt qui s'attache naturellement aux périls et aux succès d'hommes si braves, n'est pas un pur intérêt de fantaisie; c’est un intérêt historique des plus graves. Un recueil complet de chansons klephtiques, à dater de l'époque où le nom de Klephtes a été employé à désigner la minorité des Grecs armés dans les montagnes pour maintenir leur mdépendance, serait de la plus grande importance. Ce serait la véritable histoire de la Grèce depuis la conquête ; c'est là que se montrerait le vrai caractère et la marche de cette conquête lente et prolongée, où la perfidie a dà terminer l'ouvrage incomplet de la force; c'est là que l'on verrait qu'il y a toujours eu sur les montagnes une Grèce réfugiée, digne fille de la vieille Grèce. Une telle histoire formerait un recueil de traits d’héroïisme bien supérieurs en éclat, comme en certitude, à ceux des guerriers de l'Iliade : elle serait la véritable Iliade de la Grèce moderne, wi aurait son prix, même poétique, auprès de l’ancienne.
Bien loin de représenter une telle collection, les pièces klephtiques de ce recueil ne peuvent que | faire regretter. Mais, si peu nombreuses et si peu suivies qu'elles soient, ces pièces ne laissent pas d'être
cal DISCOURS.
d’un grand intérêt, même historique, formant, comme elles font par leur ensemble, un tableau général trèsfidèle et assez complet du genre de vie, des mœurs et du caractère des Klephtes.
De ces chansons klephtiques, les unes, de beaucoup les plus nombreuses, sont narratives et retracent les exploits de guerre ou les autres aventures des Klephtes. Mais de quelque nature qu'il soit, le fait retracé par ces chansons est toujours pris isolément, toujours détache de ses antécédents et de ses accessoires. Chaque trait digne de mémoire a son chant séparé; je n’en connais point où l’auteur ait cherché à grouper ensemble plusieurs actions liées l’une à Lautre. Et ces faits ainsi isolés, sur lesquels chantent les rapsodes des Klephtes, ce n'est point par leurs particularités minutieuses qu'ils les prennent pour les décrire, c’est par leurs circonstances les plus saillantes et les plus pittoresques; aussi leur narration est-elle en genéral plus vive et plus énergique qu’elle n’est claire.
Plusieurs des chansons. klephtiques sont purement lyriques, et l'expression des sentiments héroïques des Klephtes, dans les crises décisives de leur lutte contre l’autorité turke.
Quelques autres enfin, et ce sont peut-être les plus belles de toutes, pourraient être classées dans le genre des myriologues. Elles sont le récit de la mort ou l'éloge funèbre de quelque capitaine renommé. Telles sont, dans ce recueil, deux pièces intitulées, l’une {6 tombeau du Klephte, l’autre le mont Olympe, et une troisième sur la mort d’un capitaine nommé Bar-
PRÉLIMINAIRE. | cxl; sans dans certaines copies, et anonyme dans d’autres. Du reste, la muse populaire des montagnes grecques ne se borne pas à célébrer les Klephtes : quelques autres des pièces les plus originales et les plus distinguées de ce recueil dôivent être également classées parmi les productions des rapsodes montagnards. Je n'en citerai que deux, mais deux très-remarquables: l'une est celle que j'ai intitulée ἆς refus de Charon, l'autre est celle de Charon et le pâtre.
Ce qui distingue -plus ou moins tous ces chants montagnards des autres, c'est une vigueur de ton singulière; c'est je ne sais quelle hardiesse sauvage de conception, de composition et d'idées qui ressort plus vivement de la simplicité, de la familiarité habituelle de l'expression, qu’elle ne ferait d’un langage emphatique ou plus orné. Il y a entre le génie des Klephtes et celui de leurs poètes une certaine analogie, une certaine harmonie qui porterait à croire que ceux-ci auraient pu combattre comme les premiers, et les premiers chanter comme les autres; et l'on serait embarrassé à décider si c’est dans les vers des rapsodes, ou dans la vie de leurs héros, qu’il y a le plus d'enthousiasme grec, le plus de haine pour les Turks, le plus d'amour de l'indépendance. On sent, dans toutes ces compositions, l'influence des lieux qui les ont inspirées ; on sent qu'elles ont été composées dans les montagnes. Mais ces montagnes sont celles de la Grèce, qui n’ont point de glaces éternelles, et dont les cimes dépassent à peine la hauteur où la terre sent encore la douce chaleur du soleil, et porte encore de la verdure et des fleurs.
cxlij DISCOURS
Parmi les chansons des îles ou des pays de côte, c'est-à-dire des endroits où 1] y a plus de raffinement dans les usages et de douceur dans les mœurs, il y en a aussi de narratives, et trois ou quatre, entre autres, qui peuvent être regardées comme les plus belles de tout le recueil, pour l’aisance et le ton naturel du récit, pour l’heureuse disposition des détails dans l’ensemble. Mais à cette exception près, il n'y a guère plus de développement, d'artifice ou de calme de narrâtion dans les chansons romanesques que dans les chansons klephtiques. Et en général c’est plus par le sujet, par le ton et le sentiment, que par toute autre chose, que les chants des insulaires se distinguent de ceux des montagnards. De même que ceuxci sont l'expression hardie, brusque et sauvage de l'héroisme réduit à lutter, sous le costume de la révolte et du brigandage, contre un despotisme fourbe et cruel, les autres sont l'expression tendre et délicate, profonde et passionnée des sentiments les plus forts de la nature, de l'attachement au lieu natal, de l’amour entre les proches. Ce sont les plaintes des Grecs réduits par le malheur et la nécessité à errer dans la terre étrangère, loin de leurs familles : ce sont les lamentations des mères séparées des fils, des fils éloignés des mères. Dans celles même de ces chansons des îles qui roulent sur des aventures inventées à plaisir, ce sont encore les affections domestiques qui en fournissent le fond ou les allusions les plus touchantes; et ce qu’il y a, dans chacune, de profond, d'original, parfois même d'étrange, n’est également
PRÉLIMINAIRE. cxli} qu'un effort plus ou moins lreureux pour rendre quelque chose de ce que ces affections ont de plus fort et de plus intime.
Et cette difference caractéristique de ton et de sentiment entre Les chansons des îles et celles des montagnes est tellement marquée, qu'elle perce jusque dans des pièces où il semble que la nature du sujet aurait dû contre-balancer l'effet de la localité et du climat. Ainsi, par exemple, il y a trois ou quatre pièces klephtiques qui ont été, suivant toute apparence, composées dans des pays de plaine et dans le voisinage de la mer: ce sont celles sur #ndrikos, sur Kaliakoudas et sur Skyllodimos. Or, es pièces se distinguent au premier coup d'œil des autres pièces kiephtiques, par le ton affectueux et le tour sentimental de la composition. C'est la partie héroïque du sujet qui y est traitée en passant , et comme laissée dans l'ombre : les tendres sollicitudes des mères et des épouses au sujet des héros, sont l'argument principal de la pièce, on du moins ce dont l'imagination du poète paraît avoir été le plus frappée.
Encore un mot sur l'ensemble de ces chansons. De quelque genre qu'elles soient ou à quelque localité qu’elles appartiennent, les plus anciennes sont en général les plas belles, les plus originales-et les plus graves. Comment expliquer ce fait? J'avoue que je ne le saurais. Mais peut - être la question n’est - elle pas fondée : peut-être ne sortirait - elle pas d’une masse plus grande de pièces de tout genre, comme elle paraît sortir du petit nombre de celles dont se compose ce recueil.
cxliv DISCOURS PRÉLIMINAIRE.
Pour dire tout ce qué je m'étais proposé relativement aux chants populaires des Grecs modernes, il me resterait à les comparer aux productions du même genre des autres nations de l'Europe, et particulièrement aux romances des Espagnols, aux ballades écossaises, et aux anciens chants nationaux des Danois. Le sujet ne manquerait pas d'intérêt; mais j'ai déja dépassé de beaucoup les bornes que je m'étais prescrites, et il est temps de mettre fin à un discours qu’il. n’a pas dépendu de moi de faire plus complet. Je n'ai plus que quelques mots à dire, et c'est aux Grecs que je les adresserai.
S'ils recouvrent leur indépendance, si le jour vient où ils pourront cultiver en paix les rares facultés que leur a données la nature, tout autorise l'espérance qu'ils auront bientôt atteint, et peut-être dévancé en civilisation les autres peuples de l’Europe. Les sciences refleuriront alors chez eux, la philosophie y ouvrira de nouvelles écoles, et les beaux-arts y produiront de nouveaux chefs- d'œuvre. Ils auront sans doute aussi de grandes compositions poétiques où l'art aura fait tout ce qu’il peut faire. Mais puissent de si belles espérances ne pas leur faire dédaigner une tâche modeste et facile! Qu'ils s'empressent de recueillir tout ce qui n’a pas péri de leurs chants populaires. L'Europe leur sera reconnaissante de tout ce qu'ils auront fait pour les conserver; et eux-mêmes ils seront charmés un jour de pouvoir rapprocher des productions d’une poésie savante et cultivée , ces sirhples monuments du génie, de l’histoire et des mœurs de leurs pères.