‹ Chants populaires de la Grèce moderneChapitre 66 sur 194 · JE · texte numérisé non relu

JE

On s'attend peut-être â ce que je dise ici quelque chose des hymnes patriotiques de Rigas. J'avouerai quà les apprécier d'après des principes d'art et de goût un peu relevés , ces hymnes ne me semblent pas d'un grand mérite poétique. Celui même que je donne ici ne pe raîtra peut-être pas une composition distinguée en s0n genre ; et C'est néanmoïns de beaucoup le meilleur, le plus original pour le ton, le sentiment et les idées; celui, en un mot, qui va le plus franchement au but pour lequel tous ont été faits. Mais à juger de cet hymne et des autres par l'impression qu'ils ont produite et produisent encore sur les Grecs, on est obligé d'en prendre une opinion plus favorable. Enre les divers faits que je pourrais alléguer pour prouver que Rigas a οὐ toucher , dans le cœur et l'imagination de ses compatriotes, des cordes très-sensibles , j'en rapporterai un qui me parait intéressant et décisif,

En 1817, un Grec de mes amis voyageait en Μλοίdoine, de compagnie avec un moine ou caloyer. Amivé dans un village dont je n'ai point retenu le nom, ils s’arrétèrent, pour se reposer et se rafraîchir, dans b boutique d'un boulanger qui était, en même temps, l'aubergiste du lieu. Dans cette boutique se trouvait un garçon boulanger dont l'aspect les frappa. C'était un jeune Epirote d'une taille superbe, d’une figure de la beauté la plus fière, et dont les bras, la poitrine et les jambes nues auraient pu donner le type de l'élégance fondue dans la vigueur. Il regarde d'abord attentivement kes deux voyageurs, et se tournant vers le laïc : « Savesvous lire ? » lui demanda-t-il, Celui-ci répondit oui, sur

quoi le jeune Epirote le prie de vouloir bien venir un instant avec lui, dans le champ voisin. Le voyageur accepte, suit le garçon boulanger dans une espèce de jardin ou d’enclos cultivé ; et tous les deux s’asseyent sur un bloc de pierre , au bord d'un champ de blé, Le Jeune homme plonge alors la main dans sa poitrine, et en tire quelque chose d’attaché au bout d’une ficelle passée autour de son cou. C'était un petit livre qu'il présenta au voyageur, en le priant de lui en lire quelque chose, et re petit livre c'étaient les chansons de Rigas. Le voyageur les prend et se met, non à les chanter, mais simplement à les kiss avec nn peu de déclamation. Au bout d'un moment, il lève les yeux sur son auditeur ; mais quelle n’est pas sa surprise ? son auditeur n'est plus le même homime : son visage est enflamnmré, et tous ses traits peignent l'exaltation ; ses lèvres entr'ouvertes frémissent, deux torrents de larmes tombent de ses yeux, et tout le poil qui ombrage sa poitrine se redresse, s'agite et se crispe vivement en tout sens. « Estce pour la première fois que vous enténdez lire ce petit livre? » lui demande le voyageur. « Non , réponditäl; je prie tous les voyageurs qui passent de m'en lire quelque chose; et j'ai déja entendu tout cela. » « Rt toujours arec la même émotion ὃ» ajouta le premier. « Avec la même», répliqua l’autre. — Si ce garcon boulanger vit encore aujourd'hui, je gagerais volontiers que ce n’est plus dans une boutique , et à pétrir du pain, que ses bras sont employés.

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