XXV
KALIAKOUDÂS
Si j'étais oiseau, et si je volais, je m'élèverais bien haut pour considérer du côté du pays des Francs la malheureuse Ithaque; j'écouterais comment la Loukaine, la femme de Loucas^, gémit, se lamente et répand des larmes ainères. Elle se tourmente comme la perdrix, se déplume comme la cane; ses vêtements sont noirs comme les ailes du corbeau. Assise à ses fenêtres, elle contemple la mer; et tous les vaisseaux qui passent, elle les interroge :
« Canots, petits navires, brigantins dorés, en allant vers « le triste Valtos et en revenant, n'avez-vouspas vu mon « mari Loucas Kaliakoudas? »
— Hier nous l'avons laissé plus loin que Kynialimni^ lis avaient des agneaux qu'ils faisaient cuire, des chevreaux embrochés, et pour tourner la broche ils avaient cinq Beys. » —
* Kaliakoudas, protopallicare d'Androutsos.
- Kyniaiimrd, rade de l'Étolie, dans le voisinage et presque en face de l'île d'Ithaque.
TSÉLIOS
Mon cher oiseau, d'où viens-tu? et où vas-tu descendre ?
— Je viens de Roumélie et je vais vers la mer. 3e porte à Tsélios^ le Rouméliote, les compliments de sa mère et de sa pauvre sœur. —
— Mon cher oiseau, Tsélios n'est pas ici ni ses braves. Véli-Pacha le cerne sur les hauteurs de Lygérie ^. Véli- Pacha le cerne avec quatre mille hommes. Tilchabezos^ kii a crié du haut des retranchements : « Sors, mon Tsé- Hos, soumets-toi et viens saluer le vizir. »
Et Tsélios, du haut du retranchement, lui a répondu : «'Tant que Tséhos est vivant, il ne se soumet point au (i vizir. Tsélios n'a pour pacha que son sabre et pour vizir « que son mousquet. »
Il tire son sabre, le brandit, et appelle ses camarades : « Enfants, faisons une pointe contre Ismaïl-bey. »
Ils tirent leurs sabres, les brandissent, s'élancent sur Ismaïl, lui coupent la tête, et l'apportent à Tsélios. Yéli- Pacha, en l'apprenant, en éprouva un violent chagrin.
' Tsélios, natif de la Romélie, klephte révolté.
* Lygérie, limite de la Thessalie et de la Thrace.
^ Tilchabezos. klephte soumis, compatriote de Tsélios
CHATZI MICHALI
A l'Occident et au Midi, écoutez; écoutez de toutes parts ce que je vais vous raconter de Chatzi Michali K
Les Grabusais ^ se mêlent à lui écrire et envoient en Morée pour le rappeler. Us écrivent à Chatzi, le vieux Moréile, et le prient de venir en Crète avec sa cavalerie. Celui-ci rassemble à Anapli soixante cavaliers pour les amener en Crète contre les troupes égyptiennes. Il les met dans de petits bateaux qu'il réunit en nombre; il enrôle des Rouméliotes, de braves pallicares, et arrive par terre auprès de la malheureuse Grabuse. Puis il demande aux Grabusais s'ils ont de la poudre.
— « Nous avons assez de poudre et de balles pour le '( combat; mais il nous faut quelques chevaux pour tenir « la campagne. »
— Comme il ne s'y fie pas, il se rembarque et navigue vers Loulro ^ pour en savoir la vérité. Il y trouve les Sphakiens *, qui se sont toujours montrés vaillants, et qui sont plus que tous renommés dans les combats.
* Chatzi, c'est le mot iurc hadgi, pèlerin.
* Grabuse, Carabosa, cap et forteresse de l'île de Crète. ' Loulro, rade méridionale, voisine de Sphakia.
* Sphakiens, habitants du canton de Sphakia.
ET KLEPIITES GUERRIERS. 29
— « Venez, Sphakiens, venez aussi, Rhizites S allons (( porter scconrs aux Calomarites ^. Sphakiens, vous qui (( êtes de vrais pallicares, venez combattre les Turcs et « quittez vos troupeaux. »
— Le pacha l'apprend et s'en désespère; il envoie ses ordres à Castro^, et à Réthymne*. a 0 Turcs! rassem- « blezvous et fondez sur lui. Accourez en foule; chassez- « le dans la montagne. Venez, mes enfants, qu'il y tombe, a que la mer l'engloutisse. Ou, s'il se rapproche, qu'il « meure sous nos mousquets. »
Le kéhaya ^ qui l'entend se lève et lui dit : a Prends y( garde, Mustapha-Pacha. Celui-là ne fuit pas; c'est un « vrai pallicare. Ce n'est pas un Lazitos e qui se cache '.'■ dans les ravins; tu vas le voir; il vient de Roumèhe et (( commande des braves. 11 conduit des fils de Rulgares, u cavaliers renommés, qui battront nos troupes, autant « qu'il y en aura.
— « Kéhaya, veux-tu m'effrayer? rassemble de nomci breux cavaliers, et aussitôt je les broierai comme la « chicorée quand je mange ma salade. ^)
— Ah! voilà que le pacha, en apprenant ces mauvaises nouvelles, se met en marche sur l'heure avec son armée. Il mande aux gens de Castro et de Réthymne de se réunir aux gens de Kania^; puis, réunis ainsi et formés en colonne, de se rendre dans les champs de Sphakia. Ils vont, se rassemblent prés du pont hellénique, et les
* nhizites, habitants de Castro-Rhizo.
— Catomarites, habitants de Catomara, canton voisin de Carabusa. ^ Castro, Palœo-Castro, forteresse voisine de Rétimo.
^ Pkéthymne, Rétimo, troisième ville de la Crète.
* Kéhaya, titre turc qui signifie suppléant, lieutenant. ^ iMzitos, habitant de Laziti, village de la plaine.
' Konifl, Lacanée, la ville la plus importante de la Crète: mais elle n'a que le rang de la seconde ville, Candie passant pour la capitale.
Grecs, en l'apprenant, se retirent dans la montagne. Toute sa troupe s'enfuit, petits et grands.
(t Chatzi, ne va pas te battre, il n'y a plus que ta tête : « non, il n'y a plus que ta tête; et, si tu meurs, c'en est « fait de notre salut.
— « Je ne suis né qu'une fois, je ne mourrai, qu'une « fois. Ne faut-il donc pas une fois abandonner ce monde? (( Il vaut mieux que je tombe et meure avec honneur que '( si je vivais dans l'ignominie. Sellez mon cheval, je (( marche au combat; j'entends le pacha; il vient, c'est à (t lui que j'en veux. » —
Il dit une prière, car il pense à Dieu; prend le sabre léger suspendu à ses flancs, prie encore, et fait le signe de la croix. H saisit les pistolets qu'il porte à sa ceinture; et, comme il saute en selle, son cheval se met à pleurer, il comprend clairement alors qu'il va mourir; il prie encore, s'affermit sur ses étriers, donne des éperons et se précipite sur l'ennemi.
GLIMIDI
Il n'y a personne qui puisse affirmer que le commandant de Loutro a bien ou mal agi, quand il a envoyé un firman à tous ses hommes de guerre dans la province de Réthymne, pour se saisir de Glimidi.
Glimidi tire son épée, les défie, et tous se précipitent sur lui comme un vol d'hirondelles. Une troupe entière contre un seul homme ! On meurtrit sa tête et son bras droit de bas en haut. La tête du brave Glimidi tombe. Un Sphakien tient dans sa main, comme un étendard de guerre, cette tête de Glimidi, dont la renommée retentit dans le monde entier. Souillée de sang, on l'apporte à Russos, qui prend deux pièces d'or. — « Recevez-les en « récompense, pour avoir tué ce terrible Glimidi qui a « tué tant de gens et en voulait tuer bien d'autres. Celui « qui le pleurera, que son œil s'éteigne! Voilà ta tête, « Glimidi, toi qui voulais porter la guerre à Réthymne, à (( la Canée, et y frapper de tous côtés. Voilà ta tête, Gli- (( midi, jadis ornée de fleurs, et devenue maintenant le « but des carabines sphakiotes. » —
Rassemblez-vous prés de la mosquée, Turcs et Janissaires, vous y verrez Glimidi, le brave pallicare.
BUTZO-MARCO
Sur le sol calamiteux de la Crète, trois braves se sont montrés fidèles entre eux à l'amitié, tels que des alliés et des frères, comme s'ils étaient issus du même sang ou nourris par le même sein, tant est grand l'amour qu'ils se portent et se témoignent! L'un estXepapas, l'autre Butzo Marco, le troisième est le capitaine Panagis, qui monte la garde à Castro. Tous les trois forment le dessein de surprendre Grabuse et de n'y laisser aucun Turc. Butzo- Marco escalade le premier le rempart, et tue lui seul sept hommes avec son sabre. « Venez, mes braves enfants, (( achever les Turcs. Je ne puis plus avancer, car ma mort « est arrivée. »
Le premier tué fut Butzo-Marco. Mais bientôt à la même place ils devaient tomber tous les trois.
ET KLEPIITES GUERRIERS. 53
MÉLIDONE
Deux aigles qui tournoyaient dans les airs sur le haut d'une montagne découvrent la tête de Mèlidone et parlent ainsi entre eux. C'est là que gît, c'est là que dort, la tête sur une pierre, le chef à qui tant de Turcs ont servi de coussin. Il fait de l'azur du ciel sa lente ; il méprise leur or. L'or, pour lui, c'est le fer. Voilà la main qui a mis le feu aux combles du monastère d'Arcadie ^ quand Gentimalas y était, s' enivrant de vin rouge, et qu'il lui prit fantaisiedeboirele vinduPappas. Mèlidone metàRéthymne son pied sur la tête du voleur; et, comme il criait grâce et demandait le baptême, Mèlidone le baptise dans son propre sang; puis il revient la nuit au couvent, fait comme s'il était Turc et termine le reste. Il n'en veut qu'aux hommes; il épargne les femmes jeunes et vieilles; et partout où il va les enfants des Grecs chantent en son honneur. On lui chante une douce chanson pour l'endormir, afin qu'il rêve de liberté, et que jamais la cruelle jalousie d'un traître ne l'inquiète ; car il doit tomber un jour dans les mains du traître Russos, et sa vie ne sera point un sacrifice au bonheur de son pays. Il a dit : « La paix soit avec « vous, pardonnez à mon assassin, et que le sang chrétien « ne coule pas pour moi! » Puis son œil s'est éteint. — Les deux oiseaux planaient sur lui, comme il gisait sur la terre nue. Mais, hélas ! ce n'étaient point deux aigles, C'étaient deux voraces vautours.
* Arcadie, le plus beau monastère de Crète, à quatorze milles de Rétimo.