LE CAPITAINE THÉODORE
Le capitaine reçoit une lettre où on lui dit qu'il ne faut plus qu'il y ait un seul Turc dans ce monde. Sa mère l'engage à aller combattre vaillamment et à ne laisseipasser aucun cheval arnaute *. Alors il monte à Sybriti ^, où il dresse sa tente. Puis il descend à Gazi^, où il trouve les Turcs. Dans sa terrible colère, il en tue une multitude; mais la troupe turque est innombrable, et il commence à se fatiguer. Les Mylopotamites * se serrent épais comme un taillis; ils tiennent ferme tout le jour; mais, la nuit, ils s'enfuient. Hélas! pauvre Hadji-Ianis, hélas! Chyssaniiotes^, qui luttez contre les Turcs comme desLappiotes^. — «Hélas! mon pauvre frère, que puis-je l'envoyer? (( Déjà, avant cette heure, tu aurais dû venir à mon se- « cours. Hélas ! mon pauvre frère, si tu avais su qu'au- « jourd'hui je vais mourir? — Mais tu n'en avais aucune « nouvelle. Adieu, vous, Sphakiens ; adieu, vous tous, « pallicares. Dites à mon frère que les Arnautes se multi- « plient contre moi par enchantement. » —
* Les Arnautes, milice turque étrangère à la Crète. - Sybriti, village sur le mont Ida.
•^ Gazi, village et rivière près de la ville de Candie,
* Mylopotamites, Mylopotamos, ville et rivière entre Candie et Réthym ne.
5 Chyssamiotes, habitants de Chyssamo.
^ iMppiotes, habitants de Lappa, sur lo penchant méridional des Blanches Montagnes (l'Ida).
AXXIV
SKATOVERGA
Celui qui écoute bien d'abord raconte bien à son tour, si sa tête parvient à se bien rappeler toute chose. C'est ainsi que j'ai écouté et fait une georgiade de Georges, le Skatoverga, né dans la plaine. Comme je ne sais pas écrire, pour ne pas l'oublier, j'en ai fait une chanson dont je me souviendrai bien. Il naquit à Mochos ', de parents rustiques : il ne savait pas écrire; il était manœuvre et pauvre. A peine adolescent, il alla à Kaslro, leste et éveillé comme l'étoile du matin; il grandit à l'étranger, devint pallicare, et l'emportait sur tous pour sa force et son audace. Dés qu'un Turc le gênait, il lirait le poignard et ne le remetlait au fourreau que d'une main sanglante; il tua des Turcs en grand nombre; il eut une grande renommée, et il jouira d'une mémoire éternelle, même dans le Paradis. Bien des fois il échappa à la mort et brisa le filet; mais une fois, enfin, il fut jeté sur les galères. C'est là qu'il apprit la triste nouvelle qu'Ariple Mochoglouici, dans la basse Crète, rassemblait les filles pour danser devant lui, et avait enjoint à ses parents de lui envoyer aussi sa sœur. Après la danse, il voulut s'en saisir, la faire coucher dans son lit et la dé.shonorer; mais elle résiste longtemps, s'enfuit par la porle et se fait de l'herbe des champs une couche d'or. Ariple vient le matin dans la maison du père et le trouve qui tressait un filet; il l'envoie en corvée et violente la fille, qu'il empêche de fuir en la menaçant de ses armes. Celle-ci,
' Moclios, hameau de la plaine qui eiUouic la ville de Candie^
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dans celte extrémité, le jette à terre, prend dans ses | mains les armes de sa ceinture et le fait trembler. Aussitôt, \ pour l'apaiser, il jure par son prophète qu'il cessera de la poursuivre; alors elle le relève et lui rend ses armes. Mais le traître, tel qu'un serpent enragé, la tue. Le père accourt, et, comme il dépasse la porte, il voit sa fille : — Qu'est-ce donc? dit-il. Ariple le tue aussi, en cherche d'autres, et, n'en trouvant pas, il se retire dans la citadelle. C'est là ce que Georges apprit aux galères à Constantinople. A peine fut-il libre, à force de tentatives, que, recueillant les secours de ses compatriotes, il acheta de bonnes armes; et, partant de là, il aborde aux rivages contournés de notre Crète, dans une échelle toute petite qu'on appelle Malia ^ Il court à l'instant chez lui, découvre la tombe, et retire de la fosse de son père une balle ; il en charge son arme, puis il se met à table, et joue nuit et jour de la lyre et du pistolet. Le Mochoglou l'apprend, s'apprête à s'en défaire, et lui mande de venir le trouver. Georges lui répond qu'il le connaît et que, s'il a quelque chose à lui dire, il vienne chez lui. Alors Ariple prend douze autres Turcs et les amène en sa compagnie pour lui prêter mainforte. Ils trouvent Georges buvant joyeusement avec son frère, et lui disent qu'ils sont venus pour boire avec lui ; ils se mettent à table. La mère les sert, et ils l'envoient chercher encore du vin à la taverne. Alors Ariple demande à Georges s'il le connaît et lui dit de venir, s'il l'aime, boire chez lui. — Lui convient-il de l'aimer, répond Georges, quand il ne voit dans sa maison ni son père ni sa sœur? — Imbécile, c'est moi qui les ai tués, comme je vais te tuer toi-même. — Eh bien, la récompense que tu mérites, je suis venu te la donner, dit Georges; et il lui envoie cette
* Malia, petite baie à l'orient de la ville de Candie.
Eï KLEPIITES GUERRIERS. 57
même balle qu'il a retirée du corps de son père, et la lui rend, puis il lui en lâche une seconde dans le cœur. La lampe s'éteint dans le tiynulte ; il s'élance de sa place, frappant de son poignard. Il blesse sept ou huit des assaillants; et son propre frère, blessé au pied, il le tire de la main, le pousse dehors, l'enlève sur son épaule et s'échappe par l'autre porte. Il marcha rapidement pour atteindre les fourrés et la montagne. Ariple et trois autres sont tombés là même où avaient expiré le père et la fille. Georges gagna Éphése; et, son frère guéri, il voulut revenir encore dans sa maison : Moustapha le Pèlerin le sut, autre Turc intrépide, grand égorgeur célèbre et renommé; un jour il attend Georges sur la route avec un esclave arabe et le serviteur d'un autre Turc. Il le salue deux fois, et, puisqu'il l'a trouvé, il veut l'emmener chez lui pour s'y divertir. Moustapha va devant, Georges derrière ; l'Arabe ensuite, et enfin le serviteur. L'Arabe avait l'ordre detirersur Georges, et l'autre de le viser aussitôt dans le dos. Celui-ci s'est aperçu du mouvement du pistolet; il met à l'instant la main sur le sien; et, le temps de se retourner, il étend son homme à terre, et décharge son second coup dans le cœur de l'aga; l'autre serviteur s'enfuit. Georges, qui a d'abord été blessé au bras par l'Arabe, revient à Éphèse pour s'y faire soigner. Or c'est là qu'il fut empoisonné et perdit la vie.
J'en ai donc fait ce récit, et je le chante sur la lyre pour ma consolation. Car celui qui sait parler avec grâce et lalent procure bien des distractions aux âmes affligées.
C'est Manolis, de Sétia ', fils du pappas Hiéronyme, et Candiote, qui a composé toute cette histoire.
• Sétia, ville maritime dans la parlie orient;ile de la Crète.