LA MORT DE DIAKOS
Un gros nuage noir s'avance, noir comme une bande de corbeaux. Est-ce Klyvas* qui vient, ou Levenlo-lannis ^? Ce n'est ni Levento-Iannis, ni Klyvas. C'est Omer-Vrioni qui attaque avec dix-buit mille bommes.
Diakos^, à cette nouvelle, s'émeut au fond de l'âme; il crie d'une voix forte à son lieutenant: « Rassemble mon » bataillon, réunis les pallicares, donne-leur de la pou- « dre plus qu'il n'en faut; des balles à plein poing. Vite! « Portons-nous en bas à Alamanna *, où il y a de forts (( retranchements et de bons postes. » Ils prennent les sabres légers, les lourdes carabines, arrivent à Alamanna et occupent les abris. « Courage, mes enfants! » crie-t-il, « enfants, courage ! Soyez vaillants, car vous êtes Hel- « lènes; tenez ferme, car vous êtes Grecs. » Ils eurent peur, et se dispersèrent dans la forêt.
Diakos reste au feu avec dix-huit pallicares. 11 lutte trois heures contre dix-buit mille hommes. Son fusil éclate et n'est plus que lambeaux ; il tire son sabre, s'élance au feu, tue dos Turcs sans nombre et sept bouloukbachis.
. * Klyvas, chef des insurgés de la Livadie.
^ lèvent o-lannis. Jean le Milicien, autre chef des insurgés. '' Diakos, clief de klephtes renommé, martyr de sa foi. * Alamanna, poste au-dessus du Sperchius.
Mais son sabre se brise au-dessus de la poignée, et Diakos tombe vivant dans les mains des ennemis.
Mille le tiennent par devant, deux mille par derrière; el, en chemin, Omer-Yrioni ' lui dit à l'oreille: « Deviens <( Turc, mon Diakos, change de foi, abandonne l'Église, « et adore dans la mosquée. )) ,
Mais celui-ci répond, et dit avec colère : « Allons donc, « impie! périssent votre religion et vous-mêmes! Je suis « né Grec, Grec je veux mourir. Si vous voulez mille « pièces d'or et mille mahmoudiés pour me laisser seulece ment une vie de cinq à six jours jusqu'à ce que viennent Ki ou Odyssée- ou Âlhanase-Vaïas...^ >>
A ces mots, Khalil-Bey crie en pleurant : « Et moi, « je vous donne mille bourses et cinq cents en plus pour (( exterminer ce Diakos, le terrible klcphte, qui détruirait « la Turquie et tout son gouvernement. »
Alors ils ont saisi Diakos pouii l'empaler. Ils le lèvent tout droit, et il ne fait que sourire, il insulte leur religion, les nomme impies : « Si vous m'avez empalé, c'est « un Grec de moins. Qu'Odyssée et le capitaine Nikitas* (( vivent, et ils extermineront la Turquie et tout votre
* Omer-Yrioni, premier lieulenant de Kourcliid-raclia, « chef albn- '(. nais de quelque répulation qui eut l'honneur de baltre un détachc- « ment anglais en Egypte en 1807. » (Blaquièrcs, Histoire delà révolution grecque, p. 123.)
- Odyssée, le fameux Odysseus dont Diakos avait été le protopallicare.
^ Athanase-Vaïas, pendu à Constantinople en 1822. Le sicaire d'Ali-Paclia.
^ Nifcitas, dit le Turcophage.
DE LA GLtKUE DE LI>'DEPENDANGE. 71
LA MORT DE GEORGAKIS ET DE PHARMAKIS EN VALAGHIE
Le printemps nous est venu triste, l'été noir, l'automne amer "et empoisonné. Cinq pachas se sont mis en marche; ils amenèrent d'Ibraïl une armée forte en infanterie et cavalerie; ils traînèrent douze canons et des boulets innombrables. Tsapan-Oglou vient aussi de Boukarest; il a une troupe vaillante toute de janissaires, qui portent le sabre aux dents et la carabine à la main.
Georgakis et Pharmakis délibèrent ensemble. — Georgakis,viens, partons, allons en Russie. — Tu dis bien, mon cher Pharmakis, tu parles sagement; mais il y a là un peu de honte, et le monde en rira : il vaut mieux tenir ferme dans ce monastère; peut-être que le Russe; va paraître, et viendra nous secourir. — Mais voilà qu'au delà de Sékos ^ h^s postes crient : « Il vient un gros nuage sonjbre, les « montagnes en noircissent. » Est-ce le secours qui arrive? Sont-ce des compagnons? Ce ne sont ni des secours, ni des compagnons; ce sont quinze mille Tuixîs qui nous assaillent. Arrivés à Sékos, ils occupent le poste et entourent le monastère de bien des canons. Cinq de côté, cinq à la porte; et les autres, les plus forts, prennent à dos. Mille Turcs environ tombent près de la vieille
' Séicos, le nionaslère de Sccco dans la Valachie.
église, mille autres sont tués au pied des murs, et l'armée turque recule alors jusqu'à Komboulaki ^ Un pacha resté en observation en arrière de Sékos jette de grands cris. Achmet, Mohammed, attaquent la place, entourent le monastère, et tout ce qu il y avait de Turcs et de janissaires environnent et enferment Sékos.
Aussitôt du haut de Sékos Pharmakis vivant s'écrie : « Où es-tu Georges, mon frère, premier capitaine? Les « Turcs nous attaquent en nombre et veulent nous dévo- ^( rer; c'est une pluie de canonnade et une grêle de « boulets. » Mais Georges était mort, et on ne le revit plus jamais.
Pharmakis prend le commandement et pousse de profonds soupirs. « Où êtes-vous, mes pallicares, mes vail- « lants soldats? Prenez, prenez ma bourse, mes vestes « d'or, mes plaques d'argent, pour me rendre plus lé- (f ger; tirez vos sabres, brisez-en les fourreaux, faisons « une sortie et chassons les Turcs. » — Un protopallicare se détache et lui dit : d Tristes sont nos sabres, en « deuil sont nos carabines; les Turcs sont innombrables, « les collines en noircissent. » Il n'a pas dit ces paroles et achevé ces mots, que Pharmakis est pris vivant ^
— Ne tel'avais-je pas dit une, trois et cinq fois, Pharmakis, de ne pas demeurer en Yalachie, de ne pas séjourner à Sékos?— « Qu'en savais-je, malheureux^ et comment « me mettre dans l'esprit que des consuls chrétiens nous • (( trahiraient? » — 0 vous, oiseau, qui volez dans le haut des airs, faites -le savoir dans la terre des Francs, dans la chrétienté, et annoncez sa mort à la femme de Pharmakis.
* Komboulaki, c'est sans doute Kimpolongo, petite ville de Yalachie.
* Pharmakis, écorché vif à Constantinople : son cadavre fut exposé ainsi dans le quartier de Péra où résident les Européens.
DE LA GUEIinE DE L'INDEI'K.N DAN CL.
• MONEMBASIE
Passez par Monembasie* et par Paléocaslritsi^. Là, vous verrez du sang; là vous verrez des cadavres.
Le kehaya-bey^ y vint avec tous ses arvanites. Les klephtes, en l'apprenant, s'en indignèrent; ils placent des sentinelles et veillent eux-mêmes; ils placent aussi des corps de garde; et la sentinelle d'en bas crie à son détachement : « Tenez ferme dans les postes, et prenez vos « abris; le kehaya nous arrive avec toutes ses forces. »
La première balle qui tomba, Kyriakoulis * l'avait lancée. Il frappe le baïraktar-aga ^ et le séliktar'' lui-même. 11 s'empare des mulets chargés de bourses, des mulets chargés d'or.
— « Où es-tu, pauvre Théodore Colocotroni, toi, le « fléau de la Turquie et des vieux agas? Qu'en dis -lu, «chien de Khiamil-Bey, et toi, méchant renégat? Je « vais faire des beys prisonniers et des vizirs esclaves. Je « vais prendre toute leur suite et leurs harems. » —
Ils prennent dix-liuit harems et quinze beys!!!
' Monembasie, villo de Moréc, archcvcchc cl dislricl.
* Paleocastritsi, le pclit ancien cliiUcau.
•'' Le kehaya-bey, Ali-Bey, pacha de Morée.
* Kyriakoulis, frère de Pclro Mavromicalis, chef de Mania ' Le baïraktar-aga, le porte-étendard d'Ali-Bey.
*" Le séliktar. le porlc-sabrc.
CHANTS héroïques