PRISE DE NAUPLIA
Je ne me souvenais pas d'avoir vu neiger dans le mois de mai; pas plus en mai qu'en juin, et dans tout le mois de juillet. C'est donc un avertissement du ciel.
Un décret du vizir arrive. La Turcomanie se rassemble pour marcher conire Anapli.
Trois femmes turques sont assises à la porte d'Anapli ; elles se lamentaient et disaient; elles se lamentent et disent :
^ — Quel grand malheur nous est arrivé cette année, quand nous sont venus ces mauvais klephtes et ces gens de Sparte qui ont obligé toute la Turquie à se renfermer dans les châteaux forts ! La faute en est au sultan et à son méchant vizir, qui ne nous envoie pas d'armée pour délivrer la citadelle.
— « Quoi donc, Anapli, tu ne te réjouis pas? tu ne « prends pas les joyeux instruments?;) — Pourquoi donc me réjouir? pourquoi prendre les instruments joyeux? Le prince me bloque par terre, la Boumboulina ^ par mer. Les boulets tombent comme la pluie ; les bombes comme la grêle, les balles comme le sable du rivage.
' la Boumboulina, la colcbre Bubclina, qui commamlailcn pei\>oni.c ijii.-.tic vaissc'uix cqm'p's à «es frais.
— « Ânapli, donne tes clefs; rends-toi, Ânapli. )> — Pourquoi donner mes clefs? pourquoi me rendre? Les secours m'arrivent par terre et par mer. Quatorze frégates, huit vaisseaux de ligne, une puissante armée de soixantedix mille hommes avec sept pachas, viennent me délivrer. Ils hrûleront les champs et les villages : les mères pleureront; ils dévasteront la Morée, anéantiront les klephtes, chasseront tous ces mauvais Maïnotes, et délivreront les Turcs.
— « Anaph, donne tes clefs; rends-toi, Anapli'. Tu (( peux bien désespérer du secours que tu attends. » — Pourquoi donner mes clefs? pourquoi me rendre? iw. suis-je plus la célèbre Anapli? Anapli la fameuse? On a mon portrait à Gonstantinople et à Venise.
— Il est le 30 novembre, fête de saint André. Chrétiens, qu'attendez-vous pour entrer à Anapli? — Staïkos et ses pallicares s'y précipitèrent comme des lions. — Maintenant Palamidi ^ est un jouet pour les Hellènes. Palamidi et la citadelle sont devenus propriété grecque.
' Anapli, nom moderne de l ancienne Nauplia.
— Staïkos, d'Argos, vaillant capitaine qui dirigeait l'assaut de la citadelle.
^ Palamicii, faubourg et citadelle de Nauplia. .
LE BHAYE GEOflGE
Bien des mères pleurent et se consolent; la mère de George pleure et ne se console pas.
Assise à sa fenêtre, elle considère les campagnes et regarde les penchants du Lounos^ qui se couvrent d'obscurité.
Est-ce de trop de neige, ou par l'effet de la tempête? Ce n'est ni par l'effet de la tempête ni par trop de neige.
Ce sont les infidèles Laliotcs * qui ont bloqué le malheureux George; et ils n'étaient pas peu nombreux; ils étaient deux ou trois mille. George était seul avec douze compagnons.
Un derviche arabe, derrière son retranchement, lui crie : « Sors, George; soumets-toi et rends tes armes.
— 0 Je suis George, le fils de Jannia, le premier des « capitaines ; je soutiendrai le combat avec mes douze (( compagnons. »
Macropanayos crie du haut d'un rocher ;
« Tiens bon, George, aide-toi de ton mousquet. Je viens « à ton secours, avec deux ou trois mille hommes. — (( 0 mon oncle ! comment tenir trois jours et trois nuils? (( je n'ai ni pain ni eau et je ne sais que faire. — Qui aura « la charité de courir à Tricorpha^, et de dire à la Geor- " « giane, la nouvelle mariée, qu'elle ne revête pas ses « beaux habits le jour de Pâques, et ne suspende pas des « pièces d'or à ses cheveux... »
— Ils ont tué George !!!
• Le Jj}unos, ie mont Olonos, dans l'Achaïe supérieure.
— Les Laliotes, les musulmans élablis à Lala, en Élide. ^ Tricorpha, village sur le mont Tricorplio, en Morée.