LA MORT DE MARKOS BOTSARIS
Trois oiseaux se sont reposés là bas vers les prairies. Ils commencent à se lamenter le soir, et ils s'écrient au point du jour :
« Enfants, Scondras ^ arrive sur vous avec de grandes forces; il amène avec lui Tzéladim-Bey^, Niagiapha etNico- Ihée, le renégat, l'ennemi des chrétiens. »
En effet, Scondras écrit ainsi aux capitaines : « Soumet- (( tez-vous aussitôt, pour que je vous pardonne. Je veux « Markos Botsaris; livrez-le-moi enchaîné, afin que je « l'envoie vivant à l'empereur, à Constantinople. »
Markos, à cette nouvelle, roule sa moustache sous ses doigts et parle ainsi en secret à Lampros Beïkos ^ : — « Lampros, réunis les enfants, nos meilleurs pallicares ; nous partirons ce soir pour Carpénissi *. »
Lui-même se rend à pied a Carpénissi, dans les prairies d'en haut. Là il range les paUicares en bataille, et leur dit : « Enfants, nous ne pouvons combattre ouvertement Scon- « dras; surprenons-le, et tombons sur lui malgré notre « petit nombre. »
11 choisit deux cents hommes : le sabre au poing, ils fondent rudement sur le camp de Scondras et lui tuent
* Scondras, gouverneur turc de Scodra ou Scudari dans la haute Albanie.
- TzélaUim-Bey, Dzélalouddin-Bey, pacha de Larisse. ' Lambros Véïkos, capitaine de Souliotes.
• Carpénissi, canton montagnard de l'Étolic.
so CHANTS Héroïques
douze cents soldats, sans compter les blessés. —Un Latin, le chien! (que la main lui tombe du bras!)frappe d'un coup de feu mortel la tête de Markos ^ : et Markos, d'une voix aussi haute qu'il peut, s'écrie : « Où es-tu, Constantin, mon frère? N'arrête pas le combat... Et vous, Souliotes, ne me pleurez point; ne portez pas mon deuil. C'est toute la Grèce; c'est la nation entière qui me pleureront. . . Écrivez à ma femme, à ma femme si malheureuse, qui est dans la terre des Francs, à Ancône, qu'elle ne pense qu'à l'enfant, | et lui fasse apprendre à lire. »
* Markos liotsaris, surnommé l'aigle de Souli. Voici ses dernières paroles, telles qu'elles furent recueillies, quand il tomba vainqticur an milieu de la balaille de Carpt'nissi.
« — Frères, j'ai fait pour mon pays ce que je lui devais, je meurs « content. Je suspends mes enfants à voire cou, et je les conlîe ù l'a- « mitié delà nation. Demeurez fidèles à votre patrie comme de fidèles « serviteurs de Dieu. Quittez-moi, et courez achever l'œuvre que j'ai « commencée. »
ni: LA GIEIIUE L'E L i.NDK l'EM)AiNCE. 81
LE FRÈRE DE MARKÛS ROTSÂRIS
0 Costa Rotsaiis^! que lardes-Ui? Pourqucfi pleurer inutilement? — La trompette sonne et appelle les Hellènes. Le sang de Markos crie.
— « Où est mon Markos? où est mon frère? où est ma lumière? où sont mes yeux? — La trompette sonne et appelle les Hellènes. Le sang de Markos crie.
— « Allons, camarades, aux armes î Chacun à son poste, le sabre à la main ! — La trompette sonne et appelle les Hellènes. Le sang de Markos crie. »
— Oh! mon capitaine, voyez tous vos enfants prêts à vous obéir; et rien, ni la mort même, ne peut les détourner de votre entreprise. — Mars s'écrie et appelle les Hellènes. Le sang de Markos retentit.
* Coxta Dotsaris, Constanlin Bolsaris, frère de Markos, nommé chef (le rarniée des Souliolcs après sa mort, avait reçu son dernier soupir et s'était écrié : « Frères, pourquoi gémir? vengeons-le, et honorons «( notre capitaine en exterminant les Turcs, on en mourant conm:e « lui. »
82 CIIAISTS HEROÏQUES
CHANT D'ÂNATOLICO
Un petit oiseau gémissait vers Saint Nicolas. Lés ombrages de tous les jardins se dessèchent; et dans les champs qui l'entendent se dessèchent les herbes. Deux Grecs d'Anatolico * l'entendent aussi :
— « Qu'as-tu, mon petit oiseau, que tu pleures tout le « jour et t'arraches tes plumes? » — Il y a trois jours, je passais par Carpénissi et j'entendis qu'on parlait dans la tente de Scondras, et que dans le conseil on disait, pour en faire passer l'avis : — Markos est mort, mais il en a tué mille. — Scondras, à cette nouvelle, s'afflige vivement : il demande son cheval pour se mettre en route. « Allons, mon armée, marchoys sur la triste Yrachori ^. »
Ils sortent et marchent vers la campagne de Gourias '\ C'est là qu'ils placent leurs tentes et attachent leurs chevaux. Puis ils viennent attaquer les Anatolikiotes. Là fut tué un binbachi* et le premier séraskier. A cette nouvelle, Scondras s'afflige encore. 11 appelle Tzéladim-Bey et lui parle en secret pour qu'il donne l'ordre en Morée et au château de Patras de tirer de grands coups de
' Anatolico, île voisine de Missolonglii. - Yrachori, ville de l'Étolie.
^ Gourias, village au pied de Vracliori. * binbachi, cher de mille soldats turcs.
DE LA GUERRE DE L'INDEPENDAiNCE. 85
canon el de terribles bombes, pour prendre Anatolico et même Missolonglii.
Omer-Pacha ^ lui crie de Saint-Athanase : « Que dis-tu (( donc là, mon pauvre Scondras, et toi, vieux bandit? ce (( n'est pas ici Yidin ni Seraskisi^ »
Ici, c'est ce qu'on nomme la Carélye^; il y a des capitaines; il y a Macrys * de Zygos^ et Tsongas^; un peu plus loin, il y a Costa Botzaris, frère de Markos. Quand ils tirent le sabre et saisissent la carabine^ le Turc s'enfuit devant eux et disparaît.
* Omer-Pacha, le célèbre Omer-Vrionis.
- Seraskisi, village de l'Atliamanie.
'' La Carélye, l'un des noms modernes de lÉlolie.
* George Macrys, capitaine de Soulioles, chargé par'Markos Bolsaris de défendre le mont Amphrysse, pendant le siège de Missolonglii.
5 Zygos,' montagne d'Étolie.
^ George Tsongas, ancien chef d'Armatoles dans le mont Oihryx, lieutenant de Markos Botsaris,
«4 CHANTS IIÉKOIOUES
A MARKOS BOTSATUS
Pleurons, ô Ilollènes ! Markos Bolsaris, le brave, le héros de notre temps, et sa mort sublime. Sachons l'imiter; si nous désirons sincèrement notre indépendance, nous anéantirons nos (Minemis. Guerriers, la concorde s'apprête à nous unir; et Dieu nous envoie la victoire, une victoire solide et durable.
Barbares Turcs, si Markos Botsaris est mort, l'élan des firecs contre vous n'en est pas affaibli.
0 Botsaris, notre héros, merveille de l'Épire! vous avez laissé une blessure dans chaque cœur grec. Nous avons perdu votre personne, mais non pas vos vertus. — Montez, ô immortel ! vers les sphères célestes, accompagné de nos hymnes divins, et priez toujours pour nous !
* Hymne clunlé devant l'église de Missolonglii, où est fa tomlte tic Marko,; Bolsaris, en pré^ence de lord Byron.
OE LA GUEURE DE L'INDÉPEIS I>A NCE. Sd
COMPLAINTE. SUR MARKOS ROTSARIS
Vn aigle revient de la terre, ses ailes sont misérables. Un autre aigle l'interroge, un autre aigle lui dit :
u Allons! réponds-nous, réponds-nous, aigle royal, que « font les nôtres?
« — ïu me vois, moi l'aigle royal, tu vois comment sont « mes ailes;
« Ainsi sont les fils de la mère et les frères des sœurs; « ainsi sont les aiglons chéris de tant d'infortunés. »
— Reposez-vous, taisez-vous, et voyons qui nous manque.
Il nous manque le meilleur de la maison, le premier propriétaire; il était un étendard chez lui et un phare à r église.
C'est grand dommage pour lui qui est tombé, et plus encore pourtant d'autres qui après lui restent. —
CHANT GUERRIEH