LE SOLDÂT MENDIANT
KN 1831
Vn vieux soldat, avec une écuelle de mendiant, courbé sur un bâton et la besace sur l'épaule, disait au petit enfant qui lui montrait le chemin : — « Pas si vite, mon fils; pas si vite. Je reste trop en arrière. Tu es heureux, toi ; tu as des yeux jeunes, des pieds robustes, et tu cours comme un cerf. Mais moi, j'ai perdu la vue à Missolonghi, et une balle m'a privé d'une jambe.
« Où sommes-nous, mon enfant? fait-il nuit, ou fait-il jour? )) — Il fait nuit, mon père, et nous approchons d'Anapli. — « D'Anapli? » — Vous pleurez, vieillard. — « Je me souviens d'autrefois. Je pense et réfléchis à ce que je fus un jour et à ce que je suis maintenant... D'Anapli?... C'est moi qui, le premier, le sabre aux dents, sautai dans Palamidi. Je glissais alors d'un ravin à l'autre comme un serpent. Aujourd'hui j'ai bien de la peine à traîner mon corps mort à demi.
« Je suis aveugle... Je ne vois plus les montagnes de la Grèce... Son soleil, enfin libre, ne brille plus à mes yeux. Beaux champs couverts d'ombrages et arrosés de sang, une autre génération mène parmi vous une vie tranquille! Moi seul, pour vivre, je demande mon pain, et je couche sur les chemins et dans les églises abandonnées. On me rejette partout. Je suis étranger en Grèce, étranger chez moi ! »
« Le inonde a bien changé : aujourd'hui les enfants en Grèce ne connaissent plus leur père. On a oublié les sacrifices et les combats des anciens ; on n'a plus d'autre dieu que Plutus. Je m'efforce en vain de trouver un ami de notre vieux temps héroïque. Les uns sont morts; les autres vivent oubliés. Là où je m'arrête des étrangers me repoussent et rient de moi. »
« 0 étrangers ! ne riez pas de mes yeux fermés et de ma jambe perdue. J'étais le Protopallicare du grand Botsaris ^ Ma vieille foustanelle, que vous voyez en lambeaux, me couvre avec honneur, car ce fut un don de Karaïskos -. Ce sabre, que je porte à ma ceinture, n'est orné ni de corail ni de clous d'or; mais c'est le souvenir d'amilié de l'amiral Tombazis ^. »
« Illustres héros î vivez, tout morts que vous êtes, vivez dans la mémoire du monde et dans notre mémoire! Combien est-il mort aussi, ou en vit-il encore de ces citoyens déshonorés qui foulent aux pieds vos tombeaux, veulent hériter de vos sacrifices et laissent les pères, les défenseurs de la patrie, mendier leur pain dans les villes et passer la nuit dans les ravins ! »
* îx grand Botsaris, c'est Markos Botsaris que nous venons de voir mourir en héros. (Page 80.)
- Karaïskos, vaillant capitaine, chef de pallicares dans la Morée, au début de la guerre.
^L'amiral Tombazis, d'abord premier lieutenant de Miaoulis, le créateur de la marine grecque, puis son émule. (Page 92.)
110 CIIA.N'TS IIÉKOIQUES