CHANT DE TRÉBISONDE
La grande ville que l'empereur Constantin a fondée a eu des portiers traîtres, des gouverneurs peureux, un chien blanc qui a livré ses clefs, et un oiseau, un bel oiseau, qui s'échappa de la ville.
Il avait une aile tachée de sang; sous l'autre, il portait un papier écrit, et il ne s'arrêta ni dans la vigoe, ni dans le jardin, mais il alla se poser au pied d'un cyprès.
Mille patriarches, avec dix mille évêques, sont venus ; aucun d'eux ne peut lire le papier, aucun ne peut le lire. — C'est Jannitas, le fils de la veuve, qui Ta lu : dès qu'il l'a lu, il a pleuré, et il a frappé sa poitrine.
— Malheur à nous ! malheur à nous! Il n'y a plus de Romanie! Ils ont pris les remparts, ils ont pris les trônes, ils ont pris les égUses et tous les couvents !
Ils ont pris Sainte-Sophie et son grand monastère, qui avait quarante caloyers et soixante-cinq servants, douze crécelles et dix -huit cloches.
Malheur à nous î malheur à nous ! Il n'y a plus de Romanie î
CHRISTOS LE MILIONIS *
Sur le penchant du quartier klephle se sont posés trois oiseaux: l'un observe l'Arïnyros'^; l'autre vers Yallos^; le troisième, le meilleur, fait sa complainte et dit: « 0 monseigneur ! qu'est devenu Christos le Milionis? Il n'a paru ni dans le Valtos, ni à Kryabrysi*. On nous a dit qu'il a passé par ici, allant "vers l'Arta ^ et qu'il a faille cadi prisonnier, ainsi que deux agas.» Â celte nouvelle, lemoulsélim^ s'est aftligé profondément; il a mandé Mavromati et Mouclar, le chef du défdé : — Si vous voulez du pain, si vous voulez des primalies, tuez Christos le capitaine Mihonis. —Ainsi le sultan ordonne, et il en a rendu le firman. — Le jour du vendredi arrive (ah! jamais il n'aurait dû luire î), et Suléiman est expédié à la recherche de Christos. 11 le trouve à Ârmyros, où ils s'embrassèrent et burent la nuit tout entière jusqu'au jour. Puis, quand l'aube a paru, ils vont aux quartiers. Suléiman crie alors au capitaine Milionis :
— Christos, le sultan te veut, cl les agas te veulent aussi.
— Tant que Christos est en vie, il ne reconnaît point les Turcs. — Us courent avec leurs carabines l'un sur l'autre, font feu sur feu, et tombent sur la place.
* Milionis sif^nifie porteur dune longue carabine.
- V Armyros, canton ; et Armyros, ville de la Pthiotide. ^ Ee Valtos, canton; l'ancienne Agraïde.
* Kryabrysi, la froide fontaine.
' L'Arta, capitale de l'Acarnanie.
^ Le Moutse'lim, le gouverneur.
lANI BOUKOVALLAS
Quel est donc le bruit qu'on entend et ce grand tumulte? Est-ce que des buffles s'égorgent? y a-^-il guerre chez les animaux féroces ?
' Les buffles ne s'égorgent pas, et chez les animaux féroces il n'y a point guerre. '
C'est Boukovallas qui se bat contre quinze cents hommes au milieu de Kérassovo- et au village neuf^. Une blonde jeune fdle lui crie de sa fenêtre : — Arrête le combat, iani, arrête les mousquets. Que la poussière tombe et que l'orage se dissipe pour qu'on puisse compter ton armée et voir ce qu'il en manque. —
On compte les Turcs trois fois, il en manque cinq cents. On compte les fils des klephtes, il leur manque trois gar- -çons : l'un est allé chercher l'eau, l'autre le pain; le troisième, le meilleur, est gisant sur sa carabine.
• « Chrislos Milionis et Boukovallas, les plus anciens klephles dont f l'histoire se conserve dans les chants populaires de la Grèce mo- (( derne. »
(YiLLEMAix, Essai histmque sur Vélat des Grecs, p. '275.)
' Kérassovo, ville au canton de Konitza, en Acarnanie.
"" Le Village neuf, ibid.
ET KLEl'HTES GUERRIERS.
ANNIS STATHAS, GENDRE DE BOUKOVALLAS
Dans les eaux de Kassandra * un vaisseau noir naviguait. Des voiles noires et un étendard couleur du cielle couvrent.
Une corvette à pavillon rouge vient sur lui.— Amène les voiles, crie t-elle, et mets-les à bas. — Je n'amène point mes voiles, et je ne les mets point à bas. Me prenez-vous pour une nouvelle mariée qui va saluer le marié? Je suis lannis, le fils de Statbas, le gendre de Boukovallas. Enfants, lancez le câble; et à la proue du vaisseau. Versez le snngdes Turcs; point de pitié pour les infidèles. — Les Turcs virent de bord et présentent la proue. lannis le premier s'élance le sabre au poing. Le sang coule à flots, la mer rougit, les infidèles crient : « Allah ! Allah ! » et se rendent.
' Kassandra. Est-ce la Péninsule de Pallène en Macédonie, qu'Eiislatlie nomme Kassandria, ou la ville niarilime de Kassandrea, l'ancienne Polidée; ou enfin quelque parafée ignoré de la côte d'Acarnanie? Je penche pour celte dernière conjecture.