LA SŒUR DE MÂYROYENI
Mavroyèni s'assoit au feslin du roi et participe à ses joies. Quatre cents seigneurs et le peuple par midiers composaient la troupe des convives. Le vin fait naître la gaieté et la gaieté le chant. Après les chansons la conversation commence et roule sur la beauté des femmes; chacun fait part de son admiration, d'abord pour leurs qualités et leurs vertus dignes de tout respect. L'un dit la pureté de sa mère, l'autre le mérite de sa marâtre, un troisième ne craint pas de vanter sa propre femme.
Mavroyèni n'est pas le dernier, et c'est sa charmante sœur qui fait le sujet de ses éloges. — Quelle sœur le destin m'a donnée! sa vertu est inébranlable; l'or, la parure, les plus précieux diamants ne peuvent rien sur son cœur. Le roi entend ces paroles et s'en irrite. — Qu'aurai-je de toi si je viens à bout de sa vertu? — Seigneur, si vous réussissez, prenez ma tête. — Bien, reste en otage jusqu'au jour.
Puis le roi prend ses clefs d'or et vole à ses richesses, il charge douze mulets de tous ses trésors, et dit à l'esclave qui les conduit : — Va chez Mavroyèni, et demande à parler à sa sœur, prosterne-toi devant elle, et tu lui diras de plus près : Salut à toi, image élincelante d'or, loi qui dresses ta taille comme une colonne d'argent,
lis LEGEiNDES.
et qui as le paitïiiii de la violette, toi bel oranger aux fruits délicieux. Quand tu verras l'impression qu'elle recevra de ces paroles, tu ajouteras : Ces douze mulets qui plient sous le poids de tant de trésors, le roi te les donne, pour que lu l'aimes, et que lu le reçoives cette nuit.
— « Salut à toi, messager, et deux fois salut à celui qui « t'envoie. C'est sans doute mon frère qui me met à l'é- (( preuve. » — Non, ce n'est pas ton frère, ô la plus charmante des femmes, c'est le roi, le roi qui n'aime que toi. — « Alors dis au roi qu'il peut venir cette nuit. »
Elle court à sa nourrice et presse ses genoux. — « 0 a nourrice, si tu m'es vraiment fidèle, si ton lait m'a nour- <( rie, prends mes habits, je prendrai les tiens; prends ma « chambre, je prendrai la tienne; et si le roi vient, sois (( complaisante et ne lui refuse pas ce qu'il peut deman- « der. ))
La nuit venue, le roi pénètre furtivement dans la maison de Mavroyéni; et il ouvre la porte de la belle aux sourcils noirs et aux cheveux dorés.
Tout lui réussit, il est au comble de la joie; et comme l'aube va paraître, deux heures avant le soleil, il se lève, coupe du tranchant de son poignard une tresse de la belle chevelure avec le ruban d'or qui l'entoure, et un doigt de la main avec l'anneau qui le pare; puis il court à la place publique où il appelle ses sujets.
— Salut à vous, mes nobles et mon peuple, salut à toi, Mavroténi, et saint à ta charmante sœur. Cette sœur, aussi sage que belle, dont l'or, la parure et les diamants n'ébranlent pas la vertu, je l'e^i serrée dans mes bras, et j'ai cueilh les fleurs de sa beauté. — « Seigneur, un signe (( de ce que vous avez dit, » s'écrie Mavroyéni, et il frémit^ ses joues pâhssent et la mort s'assoit sur ses lèvres. Le
roi montra la tresse et le ruban, le doigt et l'anneau. Mavroyéni soupire profondément et tombe en défaillance. Bientôt se répand la mauvaise nouvelle.
Alors la sœur affligée quitte ses babits: elle se pare comme ime fiancée. Son visage resplendit comme le soleil; son sein comme la lime. Ses sourcils, noirs comme la plume du corbeau, forment un cercle imposant autour de ses beaux yeux; elle s'avance ainsi, légère comme l'hirondelle, au milieu de la place.
— (( ?îobles seigneurs, et vous peuples, ne m'arrêtez pas . « Pourquoi mon frère est-il enchaîné? Qu'a-t-il fait pour « mourir? » — Ton frère a garanti sur sa tête ta chasteté; tu as cédé au roi, et il se vante de l'avoir serrée dans ses bras?- — « Et quel signe en donne-t-il? » — Ta tresse et ton ruban, ton doigt et ton anneau,
— « Nobles seigneurs, et vous, peuple, regardez : voilà « mes mains, un doigt y manque-t-il? voilà ma tête, a-t-elie « perdu un cheveu? Le roi, en se livrant à mon esclave, (i est devenu mon serviteur. Prends ta besace et du pain, « ta cruche et de l'eau, méchant; va dans la forêt avec ton « âne, et rapportes-en du bois pour ma maison, h
Le peuple, à ces mots, se jette sur le roi et le met en pièces. Puis la charmante fille est appelée au trône; on place la couronne sur sa tête. — « Sois notre reine. « Assois-toi sur ce trône : heureux jour pour nous! Ileu- « reux jour! dans nos mémoires vivra éternellement la <( vertu. ))