L'ÉPOUSE FIDÈLE
Devant un métier doré, avec une navette d'ivoire, une femme belle comme un ange, est assise, occupée à tisser. Elle a déjà soixante-deux fois agité son pied, et quarante-deux fois sa navette, lorsque passe un marchand monté sur un cheval noir qu'il arrête, en saluant la femme. — Bonjour à toi, ma jeune fille. — Sois le bienvenu, ô étranger. — Jeune fille, pourquoi ne pas prendre un pallicare et te marier? — Que ton cheval noir meure plutôt que de t'entendre parler ainsi! J'ai un mari à l'étranger depuis bientôt douze ans. Je l'attendrai trois ans, et puis trois ans encore ; s'il ne revient pas et s'il ne parait plus, alors je me ferai religieuse et je m'enfermerai dans un couvent pour y porter le deuil. — Ma fille, ton mari n'est plus... Ton mari est mort, ma fille ; mes mains l'ont reçu mourant; mes mains l'ont mis en terre. J'ai partagé mon pain et mon feu avec lui, et il m'a dit que tu me les rendrais. — Tu l'as soigné, tu l'as enseveli, que Dieu te récompense! Le pain et le feu que vous avez partagés, je vais te les payer. — Je lui ai prêté un baiser aussi, et il m'a dit que tu me le donnerais. — S'il t'a prêté un baiser, cours à lui pour le lui rendre. — Ma fille, je suis ton mari, je suis ton amant, ma fille. — Si tu es mon mari, si tu es mon
LEGENDES, lfi5
amant, montre que tu connais la maison avant que je te l'ouvre. — Il y a un pommier près de la porte, et dans la cour, une vigne qui donne des raisins roses et un vin doux comme le miel. Les janissaires qui le boivent s'animent au combat, et le pauvre qui le goûte oublie sa misère. — Cela, tout le voisinage le sait, et c'est connu à la ronde. Montre que tu connais ma personne, avant que je t'ouvre. — Tu as un signe sur la joue, un autre sous l'aisselle et une petite morsure sur le sein droit. — Courez, mes bonnes, ouvrez, ouvrez ! c'est bien mon amant et mon mari.
x.\ LA RECONNAISSANCE
Un brave klepbte, un beau pallicare s'avance, d'ombre en ombre, de tige en tige, pour éviter la poussière et la cbaleur du soleil.
11 arrive aux fontaines froides pour y faire boire son coursier. Une, jeune femme y puisait do l'eau avec un seau d'or.
Elle puisa quarante seaux sans qu'il vît ses yeux ; après le quarante-deuxième, il l'aperçoit tout en larmes.
Qu'as-tu, jeune fille? pourquoi ces cbagrins et ces profonds soupirs? — J'ai mon mari à l'étranger depuis dix ans, je l'attendrai trois ans, puis trois ans encore ; s'il ne revient pas et s'il ne paraît plus, alors je me ferai religieuse et je m'enfermerai dans un couvent pour y porter e deuil, etc., etc., etc.
164 IK^iENDES.
OHGUKILLEUSE
Rntro deux mers ' osl une tour solidement fondée. Là, une blonde jeune fille, assise, arrange, forme et reforme les colliers dont elle se pare.
Puis elle s'en prend au soleil et lui dit :
— « Lève-toi, soleil, lève-toi, pour que je me lève. —
— « Mon pauvre soleil, quand tu luis, tu ne flétris que « des herbes. —
— « Et moi, soleil, quand je parais, je fais languir les « jeunes gens. »
* CeUe tour, placL-e entre deux mers, me remet en mémoire, non pas seulement le château dWbydos sur l'IIellespont où, dans mes jeunes rêves, je me figurais apercevoir Héro captive et inquiète [Souvenirs de V Orient, t. I, page 53), mais encore le rocher situé quarante lieues plus loin, si improprement nommé par les Européens, la tour de Lcandre, à l'embouclnire du Bosphore de Thrace. Cet écueil que les Turcs appellent Kys-Koulessi (tour de la lille), et dont quelques kaîkdgis, ignorant la légende,' ont l'ait Kys-Skelessi (échelle de la jeune fdle), a servi de prison à une princesse anonyme du Bas-Empire ; et elle remonte, avec sa construction bizarre, à une origine qu'on cherche encore. On va lire la même légende plus développée dans le chant qui suit.
LÈGExNDES. 165